Il fait chaud

il y a
6 min
1 946
lectures
211
Finaliste
Jury
Recommandé

Passionné de musique, rock, blues et de littérature. L'écriture est un jeu et la poésie un havre de liberté. Parler de moi ne sert à rien, il vaut mieux lire mes textes !  [+]

Image de Hiver 2015

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Encore une putain de nuit qui craint ! Je crois que c’était la pire du mois cette fois. Une chaleur à crever, au moins 45° dans la piaule. J’ai dormi en slip sur le drap, les guiboles à l’air et en me levant j’ai vu la trace de tout mon corps imprimée à la sueur. Comme Jésus !! Mon plumard ressemblait au saint suaire et mon studio à un tombeau.

Mais bon je ne suis pas le Christ et le seul prodige ici est qu’il me reste un vieux fond de jus de d’orange dans le frigo, il a sept jours et le goût du pamplemousse. J’aime pas le pamplemousse.

Il est 10h00 et les rayons du soleil crament déjà toute la pièce. Je me sens crade et boursouflé, les odeurs de Paris en chaleur me donnent la gerbe. J’aurais pas dû picoler autant hier soir, comme tous les soirs...

***

L’eau de la douche est tiédasse et me fait penser à la température de la piscine de vacances en Tunisie quand j’avais vingt ans, un vrai bouillon de culture, j’avais chopé une allergie et des champis. J’avais une sale gueule et j’ai pas besoin de ça. Je suis naturellement laid, ou moche, ou pas beau, ou pire, comme quand une copine, que t’arrives jamais à te faire, te dit : « t’es atypique mais t’as du charme ». Mon cul ! T’as tout compris quand on te dit ça ! Tu vas galérer pour niquer. Et je galère.

Des potes me disent que je ne fais pas d’effort, que je reste chez moi toute la journée sans voir personne. Je n’y peux rien si je me suis débrouillé pour avoir un job où je peux rester chez moi, me lever quand je veux et ne pas être obligé de me farcir une ribambelle de connards, appelés collègues, qui se crachent à la gueule avec le sourire. Sans compter les conneries de surnoms qu’ils se donnent dès qu’on a le dos tourné : il y a le gros con, le cocu, le PD, la salope, la chaudasse, etc... J’ai pas envie d’être le moche. Je reste chez moi, je gère tout le système de sauvegarde de la société de mon PC, personne ne me fait chier et de toute façon personne n’y comprend rien. C’est sûr, du coup, je peux tapoter sur mon clavier en calbut toute la journée. C’est pas l’éclate pour rencontrer de nouvelles têtes, mais je m’en tape.

Et j’aime pas les boîtes de nuit. Rien que le mot « boîte » me fout les boules, ça me fait penser à un cercueil. En plus je danse comme un gland alors que d’autres bellâtres au regard vide n’ont besoin que de trois mouvements de hanche ringards pour conclure avec des filles excitées et bourrées. Il ne me reste que les nanas suffisamment à jeun pour voir ma tête et des thons encore pire que moi. Je préfère les bars, ceux où il y a de la musique, pas trop de monde et où je peux bouquiner sans avoir besoin de lever les yeux à part pour surveiller le niveau de mon verre.

Faute d’avoir rafraîchi mon corps, la douche a au moins activé mon esprit. J’ai pas grand-chose à faire et l’appart’ est devenu un four. Il faut que je bouge, trouver une terrasse à l’ombre en attendant la nuit. J’enfile un jean Kooples car malgré cette chaleur, je ne foutrai jamais de bermuda à Paris, je ne veux pas avoir l’air con d’un touriste ! Un t-shirt blanc Zadig & Voltaire et ma paire de Converse. Ouais, j’aime bien les marques pour sortir de chez moi, j’imagine que cela compense un peu ma laideur. Je me rase pour une fois, histoire de faciliter l’évacuation de la sueur et éviter la macération dans la barbe.

Mes cheveux sont déjà secs, je les réajuste un brin et il y a un truc bizarre dans ce miroir.

***

Face, profil droit, profil gauche, j’étire la bouche, élargis les yeux. Il faut l’avouer, je suis pas mal du tout ce matin ! Ce sentiment ne m’était pas arrivé depuis le jour où je m’étais déguisé en Batman pour l’anniversaire d’un copain de classe quand j’avais dix ans. Mais aujourd’hui je n’ai pas de masque. C’est vraiment étrange et surtout agréable. Mon visage est plus fin, mon nez moins épaté, mes yeux plus profonds. Je me sens bien.

Je décide de rester dans mon quartier tout en bas de la rue Mouffetard, un coin calme, moins touristique, mi-populaire mi-bobo. Je m’arrête au tabac pour faire le plein de clopes, la journée va être longue. Le mec au comptoir me fait un grand sourire, ce qui me surprend car en général il ne lève pas la tête en me servant. Il commence à taper la discute en me demandant depuis quand je suis dans le quartier car il me voit souvent, qu’il fait chaud et le blabla habituel, même si avec moi c’est la première fois. Je reste cool, aujourd’hui je me sens cool.

Je vais vers mon bar préféré, le plus délabré mais le plus au frais, le Papillon. Personne en terrasse malgré l’ombre et la chaleur. C’est le mois d’août, les parisiens sont en vacances et les touristes plus loin, vers la Contrescarpe. Peut-être aussi parce que les tables et les chaises sont merdiques et tiennent à peine debout sur les vieux pavés. Je viens souvent ici. J’aime y lire, voir passer les gens et surtout regarder discrètement la serveuse. Je ne connais pas son prénom mais j’aime entendre sa voix quand elle s’adresse aux clients ou à moi pour me demander si je reprends un verre. Elle se plante devant, me regarde, moi pas. Et j’attends quelques secondes avant de commander pour sentir son parfum se disperser doucement autour de la table.

Il est 11h45 et en arrivant pour m’assoir je tombe directement devant elle. Pour la première fois je vois ses yeux verts. Elle me sourit et me demande ce que je veux boire aujourd’hui. « Une bière ! Mais très fraîche ! », je lâche ça comme si c’était la blague du siècle, elle rit et répond : « Ça marche ! Hyper fraîche ! ».

Elle pose mon verre et me lance : « Ça te va bien d’être rasé de près et surtout de sourire ! ». Et elle repart. Je me sens un peu idiot mais heureux de constater que je ne suis pas un inconnu pour elle. Je n’ai pas envie de lire. Je fume des clopes, sirote ma bière, regarde le ciel tellement bleu, observe les badauds puis les clients s’installer peu à peu pour le déjeuner. Elle va de tables en tables, nos regards et nos sourires se croisent comme un petit manège qui ne s’arrête pas. Je recommande une bière et une salade de tomates. Elle plaisante avec moi. Malgré cette chaleur étouffante qui transforme nos corps en plomb, je me sens léger comme une plume.

Vers 15h00, alors que j’ai commencé à me plonger dans un bouquin pas franchement gai, La mort est mon métier de Robert Merle, elle vient directement s’asseoir à ma table et lance tranquillement comme si je l’attendais : « J’ai fini mon service, je peux boire un verre avec toi, je m’appelle Lucie ». Et pose devant elle un mojito débordant de glace pilée. On se met à discuter, on parle littérature car elle a remarqué que je lisais chaque jour dans le bar. Elle aime ça, elle finit des études de journalisme et bosse ici pour ne pas dépendre de ses parents. Elle me parle d’elle, de sa vie, de la musique, de la Bretagne d’où elle est originaire, de Paris qu’elle a appris à apprécier. Elle est vraiment très belle. Je suis à l’aise, confiant même, je n’ai pas l’habitude mais je bavarde et plaisante avec plaisir.

Après quatre bières pour moi et trois mojitos pour elle, la chaleur du soleil a fait place à celle de l’ivresse. On parle de plus en plus fort, de plus en plus vite et les silences sont remplacés par de petits rires tantôt étouffés, tantôt hystériques. Il est 19h30 quand elle me demande si j’accepte de dîner avec elle. Evidemment j’accepte. Mais je lui demande si elle veut bien m’accompagner chez moi pour que je change de tee-shirt. C’est pas un plan pour la ramener dans mon antre, juste parce que mon dos est trempé. Elle rit encore et se lève en lançant : « On y va ! ».

***

En ouvrant la porte, je matte rapidement si l’appart est à peu près rangé, pas de bouteille vide qui traîne, le lit fait, le cendar vidé. Ça va. Je la fais entrer, elle observe et me dit que c’est sympa. Je lui offre une binouze et je vais chercher un truc propre, j’opte pour un polo Pretty Green, la marque de Liam Gallager, le chanteur d’Oasis. Elle ne me quitte pas des yeux pendant que je me change. Je vais ajuster le col devant mon miroir dans la salle de bains et je remarque qu’il est tout fendu, complètement bousillé comme si on avait donné des coups de poing à plusieurs endroits. Je crois halluciner et lui montre les dégâts en me demandant si quelqu’un n’était pas rentré durant mon absence. Elle rit et me dit : « Mais non ! J’ai entendu ce matin à la radio qu’avec la chaleur incroyable de ces derniers jours, les miroirs subissaient une espèce de dilatation, ils se déforment et parfois éclatent. Ce matin le mien a commencé à gondoler, j’avais une gueule horrible ».

Je comprends instantanément ce qui se passe aujourd’hui. Il n’y a pas de miracle. C’est simplement un défaut qui m’a rendu beau. Je me suis fait avoir par le mauvais reflet de moi-même. Toute cette journée n’est qu’une arnaque. Je sais que je suis laid.

« Bah que se passe-t-il ? On dirait que t’as vu un fantôme ».

Je baisse la tête et sans la regarder, je crie : « Casse-toi ! Casse-toi ! Casse-toi ! » jusqu’à ce qu’elle claque la porte.

Il va falloir que je trouve un nouveau bistrot.

Recommandé
211

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !