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Il était une fois...

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Bruno Teyrac

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FINALISTE
Sélection Public

Il était une fois une souris très curieuse d'aller voir ce qu'il y avait de l'autre côté de la route. Depuis sa naissance, un onze janvier deux-mille seize à quatorze heures vingt-trois, elle ne connaissait que le côté est de cette départementale D758 qui reliait Chatrat à Saint-Valentin-les-Guimauves, au cœur la Haute-Creuse Orientale. Le côté ouest lui était totalement inconnu. Elle n'avait jamais rencontré quiconque qui en vînt, qui l'eût visité, ou même qui en sût quelque chose, quand bien même c’eût été des conneries. En fait personne n'en avait jamais parlé à personne. Pourquoi ? Qu'y avait-il donc de si mystérieux juste de l'autre côté de cette grande bande grise qui s’étirait à l’infini, sur laquelle passaient ces monstres bruyants de formes et de couleurs variées aux flatulences nauséabondes ?
Notre souris s'imaginait des merveilles : des palais d’Emmental Grand Cru, un monde sans un chat où les rongeurs vivraient en paix, festoieraient et danseraient la bourrée tous les soirs...
Elle n'y tenait plus. Il fallait qu'elle traverse et c'est ce qu'elle fit.
Hélas un semi-remorque qui ne respectait pas les limitations de vitesse et encore moins les souris, surgit alors qu'elle était presque parvenue à destination. Il lui roula dessus et l'écrasa. Du coup elle maigrit énormément d'un seul coup alors qu'elle n'en avait pas besoin et elle mourut alors qu'elle n'avait pas besoin de ça non plus car pour partir à la découverte, il mieux vaut être en vie sinon on rate tout.
Nous voilà bien avancés ! Faire une histoire avec une souris écrasée, pas plus épaisse que du papier à cigarette, qui ne bouge pas, forcément, puisqu'elle est décédée... Bon courage !
Vite ! Trouvons un autre protagoniste, un autre héros... Soyons attentifs. Regardons bien autour de nous. Ah ! Voici un ver de terre ! Je vous entends vous gausser : « Ha, ha ! Un ver de terre ! Vous parlez d’un héros pour un conte ! » Eh bien laissez-moi vous dire que justement, je choisis ce ver de terre du fait qu’il soit largement sous-représenté dans la fiction. Qui, d’ailleurs, s’est intéressé à lui jusqu’à présent ? Sait-on comment il se reproduit, comment il élève sa progéniture, jusqu’à quel âge il peut vivre ? Non. On l’ignore. On le méprise. Et pourtant, comment ne pas éprouver une vive compassion pour lui en songeant à son existence ? Passant le plus clair de son temps dans le noir, si je puis dire, dans les tunnels souterrains qu’il creuse en avalant des kilos de terre, il mène une vie austère (ça c’est pour la rime). Ce lombric, qui vient de sortir à la lumière du jour, peut-il seulement voir qu’il fait jour, ou bien est-il aveugle, en plus d’être sourd et muet ? Ah ! Sniff ! Pardon, c’est plus fort que moi, c’est l’émotion ! Si j’avais su que ça me remuerait les tripes à ce point-là... Pauvre petite créature, tu es vraiment à plaindre. Ne prenez-vous pas conscience de la chance inouïe que vous avez d’être né humain plutôt que ver de terre ? Vous en rendez-vous compte ? Ceci dit, n’allez pas pour autant sautiller dans la rue en chantant « Je n’suis pas un ver de terre / Je suis un humain / Oui j’ai un bol du tonnerre / De n’pas être un ver de terre » Les gens risqueraient de ne pas comprendre et vous regarderaient de travers.
Nous allons maintenant suivre notre héros dans ses péripéties. Je sens que ça va être palpitant ! Il se tortille dans l’herbe : il a l’air joyeux, ou peut-être est-il en train de souffrir atrocement, c’est difficile à dire. On dirait qu’il sourit. Il doit sourire à la vie car c’est le printemps, la saison des amours. Il s’en va sûrement rejoindre l’élue de son cœur...
La vache ! Un p*****n de merle vient de l’attraper d’un coup de bec et l’aspire comme un spaghetti ! Alors, ça, c’est le bouquet ! La souris se fait écrabouiller. Le ver se fait bouffer. À peine ai-je trouvé un héros qu’il disparaît. C’est pas possible de travailler dans ces conditions ! Quand j’ai raconté « Il était une fois une vache » elle ne s’est ni faite écraser, ni attraper par un oiseau : elle est restée sagement dans son champ. Bon, le conte était chiant, d’accord, mais c’était moins de stress. Là je suis quasiment au bord du burn-out !
Je vais me préparer une tisane, si vous le permettez. À tout de suite.
Ah, ça m’a fait du bien ! Je me sens mieux. En plus vous n’avez pas attendu puisque c’est du texte, donc juste des mots. Tout ce dont je parle ne se passe pas. C’est à se demander pourquoi vous continuez à lire, surtout qu’il ne s’est pas passé grand’ chose, même pour de faux. Mais si vous êtes encore là, c’est drôlement chic de votre part, alors je vais faire de mon mieux pour vous raconter une belle histoire. Vous êtes venus pour ça, pas vrai ? Enfin, quand je dis « venus », vous n’avez pas bougé... ou peut-être que si... mais peu importe !
Alors. Il était une fois...
Tiens, un type qui se ballade en costume trois pièces en pleine campagne. On croise quand même de ces abrutis... Mais... je le reconnais : c’est mon patron !
— Monsieur Foutrin de la Luchette ! Vous ici ?
— Dites-moi, Boudard, vous croyez que je vous paye pour faire des nullités pareilles ? Et puis je vous rappelle que la collection Douces Histoires, ce sont des contes pour enfants ! Que viennent faire une souris écrasée par un poids lourd et un ver dégluti par un merle ? Vous avez perdu la tête, ma parole !
— Ah, Monsieur le Directeur... c’est juste... je m’égare. J’aspirais en tant que narrateur à explorer de nouveaux horizons, un peu las que j’étais des princesses, des grenouilles, des fées, des magiciens et tout le tralala. Désormais je ne m’écarterai plus du droit chemin. Je vous le promets. J’écrirai un polar noir sanglant et une histoire d’horreur flippante sur mon temps libre.
— Eh bien voilà, Boudard. Je préfère ça. Si vous alliez terminer « Il était une fois un poussin rose » ? On pourrait boucler ça à temps pour Noël. Allez, venez je vous ramène en ville, j’ai garé ma Jaguar au bord du chemin, là bas.
— Vous êtes bien bon, Monsieur le Directeur ! Merci infiniment.
— Je vous en prie, Boudard. Prenez donc un peu de repos, vous avez besoin de vous changer les idées.
— Justement, j’ai une idée pour mon histoire d’horreur flippante : des loups-garous-vampires qui dévorent des morts-vivants dans un pays où il neige tout le temps avec des ours polaires à dents de sabre qui ne se nourrissent que d’humains.

PRIX

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Christiane Bouchez · il y a
j'adore...drôle, pétillant, on se tord de rire comme un ver de terre...vivant.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre appréciation qui me fait très plaisir, Christiane !
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Cétacé · il y a
Sans queue ni tête, j'adore! mon vote. M'en vais terminer ma petite histoire "cent queues ni ... je cherche la suite ... à+
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Bruno Teyrac · il y a
Ha ha ! Merci Cétacé :-)
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Fred Panassac · il y a
Voix renouvelées pour votre nouvelle en finale, Bruno !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup Fred !
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André Page · il y a
Bravo Bruno, bonne chance :)
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup André !
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Alain Chenoz · il y a
Excellent !
Ca me fait penser à la nouvelle de Buzzati dans son fameux recueil de nouvelles le K. " Douce nuit " où la vie animale est décrite dans toute sa cruauté.
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Douce_Nuit_(nouvelle)
J'aime beaucoup la légèreté du propos et le non sense affiché.

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Bruno Teyrac · il y a
Un grand merci, Alain ! Ravi que mon conte sans queue ni tête t'ait plu. Merci pour le lien.
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Juliane · il y a
Plusieurs histoires en une et de l'humour. Bravo
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Bruno Teyrac · il y a
Merci d'être passée me lire, Juliane !
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Geny Montel · il y a
Je reviens avec plaisir Bruno !
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Bruno Teyrac · il y a
Un grand merci, Geny !
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Didier Lemoine · il y a
Mon soutien pour ce joli texte
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Bruno Teyrac · il y a
Merci Didier !
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Marie · il y a
Charmant conte, j'aime beaucoup. Très belle écriture, je vote.
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Bruno Teyrac · il y a
Merci pour votre soutien, Marie.
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Bertrand · il y a
bonne finale^^+5
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Bruno Teyrac · il y a
Merci Bertrand, c'est sympa !
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