Il était une femme... - Prologue

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

Non, il ne s'agit pas ici d'une nouvelle. Mais sous cet intitulé, j'avais à coeur de vous présenter le prologue de mon roman en cours d'écriture "Il était une femme...". Si celui-ci vous plait, je posterai par petites parties la suite progressivement sous la banderole "Nouvelle" afin de bien comprendre qu'ici, il s'agit d'un texte bien différent de ceux que j'ai partagé sur Short jusque là. Vous souhaitant une bonne lecture, et au plaisir de lire vos avis :)

【Samedi 22 octobre 2011】

Il est dix heures quand j’arrive Porte de Versailles à Paris. En face du hall 5.B, un grand escalier mène à l’entrée du bâtiment. Une fois les portes automatiques franchies, deux hommes en costume et à la carrure imposante vérifient mon billet d’entrée et m’accordent le droit d’accéder au Salon du Chocolat. Devant la plupart des stands, des hôtesses proposent au public de déguster ce que les créateurs exposent. Lenôtre, Guylian, Jeff de Bruges, Leonidas, De Neuville ou encore Lindt sont quelques grands noms qui ont fait le déplacement, mais ils sont des centaines à miser sur leur savoir-faire pour séduire les papilles les plus exigeantes et offrir le goût de l’inoubliable aux plus gourmands. Je suis sûrement dans le collimateur de ces maîtres chocolatiers qui n’attendent plus que d’apprivoiser ma langue pour succomber à leurs créations. Les dégustations s’enchaînent puis finissent peu à peu par se confondre. Heureusement, je note sur un petit carnet le nom des stands qui ont su se démarquer afin de rapporter à mon entourage les meilleurs chocolats qui soient. L’onctuosité, la forme, le croquant ou la saveur originale sont autant de critères qui joueront en la faveur de certains. Puis soudain, la gourmandise passe au second plan. Derrière le comptoir du stand D26, une jeune femme retient mon attention.

Son visage d’une infinie beauté est sublimé par l’enthousiasme et la courtoisie qu’elle communique aux visiteurs. Resplendissante d’élégance dans son tailleur, elle est hôtesse d’accueil sur le stand officiel du salon. Je m’arrête au milieu de la foule, happé par son charme et incapable de m’en détacher. Ses cheveux blonds magnifiques, son sourire étourdissant et ses yeux d’un autre monde me laissent béat d’admiration... Je crois qu’il n’existe pas de qualificatifs assez forts pour écrire l’éloge qui lui ferait honneur. Je cherche alors un prétexte pour aller vers elle, une question quelconque qui m’offrirait le privilège d’entendre sa voix, de me noyer dans ses pupilles et sentir son parfum. Sa personnalité pourrait ainsi s’ouvrir et me convaincrait de ses immuables qualités. Ah si seulement je pouvais lui dire combien son charme est époustouflant et ne pas lui être indifférent ! Je pense à ces visages qu’il m’arrive de croiser et qui se sont échappés aussitôt, en ne laissant qu’un sentiment d’inachevé et le regret de n’avoir pu que les effleurer. Un enchantement ne peut être éphémère sans être cruel. Faut-il nécessairement envisager l’impensable et être téméraire pour ne pas tolérer que le cours des choses y mettre un point final ? Cette jeune femme incarne le destin tragique d’une rencontre vouée à ne rester qu’une parenthèse ouverte déjà prête à se refermer.

- Bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
Son sourire me déconnecte brutalement de la réalité, si bien que j’en oublie ma question. Mon coeur bat à cent à l’heure et mes jambes flageolent. J’ai la sensation d’être au bord d’un précipice, pas vraiment prêt à faire le grand saut mais déjà engagé dans une chute vertigineuse.
- Euh bonjour ! Excusez-moi j’avais l’esprit ailleurs.
En vérité, je suis pétrifié de l’intérieur. Elle est cette jeune femme que je n’espérais plus rencontrer. Elle m’hypnotise par son charme comme je n’imaginais pas cela possible. Je n’ose évidemment pas lui avouer ce bouleversement qui brûle mes joues et fais trembler mes mots lorsque je lui pose ma question, banale au possible. Le timbre de sa voix lorsqu’elle me répond, mêlé à sa délicieuse effluve aux notes nuancées, finissent par littéralement me décontenancer. Des formules de politesse concluent notre court échange et je finis par m’éloigner de son stand, fébrilement, en m’estimant heureux d’avoir eu ce premier contact. Mais la séparation n’en est que plus insupportable. D’autant que la ferme certitude naît en moi d’avoir été face à une personne singulière et précieuse. Qu’elle n’est pas ordinaire et que les superlatifs ne peuvent suffire à exprimer la dimension miraculeuse de cette rencontre. J’attache une grande importance à la première impression, aux sentiments divulgués par une personne, parce qu’elle fait appel à un ressenti authentique. Un instinct. Et au premier coup d’oeil, j’ai vu en elle ce qu’il peut y avoir de plus beau. Une beauté qui ne s’arrête pas au physique et qui va au-delà de l’apparence. Nous sommes entrés en collision par le fruit du hasard, mon regard a percuté le sien et une hémorragie de sensations frénétiques m’ont rendu fou amoureux. M’éloigner d’elle ne ferait plus de cette rencontre qu’un accident qui briserait littéralement mon coeur.

Je dois me faire une raison et garder les pieds sur terre. Car jamais je n’aurai l’audace de retourner vers elle pour engager la conversation ni l’opportunité de mieux la connaître. Je n’ai même pas su lui poser une question sans trembloter de la voix. Seulement, je n’arrive pas à admettre que les choses restent ainsi. Quelques minutes plus tard, je retourne près du stand D26 pour la revoir. Pour me plonger dans ses iris et qu’ils se reflètent dans les miens, que son enjouement m’émerveille à nouveau et que sa flagrance distinguée parachève son envoûtement. Mais il est trop tard. Une grande brune aux lèvres inanimées, au faciès inexpressif et aux yeux noyés dans le maquillage l’a remplacée. Je préfère me dire qu’elle est simplement partie déjeuner. Alors je reste vagabonder dans les allées du salon, en passant de temps à autre devant son stand. Une heure, puis deux, puis trois finissent par s’écouler sans qu’elle ne réapparaisse, tandis que ma quête du meilleur chocolat se résume à deux sacs bien remplis. Il est bientôt seize heures quand je me résigne à faire un dernier tour des lieux. Tout à coup, face à la librairie gourmande du salon, il y a cette charmante demoiselle reconnaissable à ces cheveux blonds ondulés. Mon coeur subit un électrochoc et se remet à battre à vive allure. La jeune femme de tout à l’heure se promène à mon grand étonnement dans les allées du salon.

Que faire ? Lui adresser la parole ? Pour lui dire que je suis celui dont elle ne se souvient même plus ? Pourquoi accepterait-elle de me parler alors que je ne sais même pas quoi lui raconter ? Comment fait-on parler son coeur sans tomber dans la mièvrerie ou l’effronterie ? Je suis pétrifié à l’idée de m’approcher d’elle, mais je ne veux pas la perdre de nouveau. Alors en attendant un sursaut d’audace de ma part, je me contente de l’observer. Elle tient entre ses doigts un praliné qu’elle dévore du regard avant d’en apprécier les saveurs en le croquant délicatement. Ses pas l’emmènent ensuite vers divers stands, révélant son intérêt pour les guimauves aux parfums originaux, de la rose à la violette en passant par le coquelicot. Elle s’achète également une barquette de chocolats au Comptoir du Cacao et deux cookies chez Laura Todd avant qu’elle ne se dirige vers la sortie. Quant à l’acte de bravoure que je m’efforce d’accomplir, il se résume à la suivre du regard sans oser l’aborder et à des idées toutes aussi absurdes les unes que les autres.

La tournure des événements est vulnérable à la direction que nous allons prendre et la séparation avec cette belle inconnue approche inévitablement. À l’instar de deux flèches au sens opposé qui seraient inscrites sur le trottoir. Vers la gauche, c’est la ligne 2 du tramway tandis qu’à droite, c’est la fin de l’histoire et le début des regrets. Par chance, elle prend sur la gauche. Je reste à quelques mètres d’elle, redoutant qu’elle ne descende à l’un des arrêts. Elle descend au terminus et s’engage ensuite vers les couloirs de la gare de La Défense. Les correspondances y sont si nombreuses que les probabilités de poursuivre notre route ensemble sont pour ainsi dire infimes. Elle valide son titre de transport pour emprunter la ligne A du RER. Plus qu’un hasard ou une coïncidence, les circonstances flirtent avec l’insolence. Comme si le sort jouait avec les boutons de mon ascenseur émotionnel, m’entraînant vers un sommet d’optimisme pour mieux m’entrainer dans une chute inexorable. Toujours est-il que parmi les nombreux arrêts desservis par le train dans lequel nous sommes montés, il n’y a qu’une issue heureuse. Une seule pour récompenser une maladroite initiative. Une seule pour élever ce bien nommé destin au rang d’obstiné. Durant le trajet, la crainte de la voir descendre avant moi rend le voyage angoissant. Les portes se referment une dernière fois avant l’ultime arrêt. C’est ma destination. Elle est toujours là.

En sortant de la gare, elle se dirige vers le parc. Ma curiosité irraisonnée fait que je suis encore à quelques mètres d’elle, incapable de laisser nos chemins se séparer. Qu’elle soit ici, dans la ville où j’habite, est suffisant pour croire qu’enfin, je vais pouvoir aller vers elle et lui faire part de mon étonnement de la retrouver ici. À moins de lui demander l’heure incognito, pour voir si elle me reconnaît. J’en viens à inventer des phrases servant d’introduction pour lui parler. Mais une fois encore, je renonce à tenter l’exploit, préférant éviter les clichés ou de commettre des maladresses. Elle se pose sur un banc tandis que je m’arrête sur celui qui le précède. Je tremble comme ces feuilles accrochées sur les arbres. Elles sont fragilisées par l’automne et je suis ébranlé par la peur. C’est sans compter sur un destin déterminé à nous rapprocher. L’intervention d’une mère de famille et ses trois enfants turbulents obligent la jeune femme à s’installer ailleurs pour trouver la tranquillité qu’elle semble rechercher. Je deviens synonyme du calme quand elle décide de s’asseoir à mes côtés. Seuls quelques centimètres nous séparent à présent.

Elle ouvre un livre. Les mots ont ce privilège tout particulier d’attirer son attention. Mieux encore, les mots ont la faveur de son regard, le scintillement de ses yeux. Ils ont l’honneur de lui insuffler des sentiments, des émotions. C’est alors que l’écriture m’est apparue de nouveau comme étant ma raison d’être. Pouvoir être l’auteur du livre qu’elle tient entre ses mains est une manière d’exister un tant soit peu. De passer outre la barrière de la timidité, de cette bravoure que je n’ai pas. L’encre se déverse dans mon esprit pour que les lignes de textes expriment ce que la parole refuse de prononcer. Elle décroche de son livre pour se tourner vers moi. Son regard croise alors le mien. Le temps s’arrête et la résonance d’une légère familiarité s'immisce entre nous. Se doute-t-elle que le hasard n’a rien à voir avec ma présence ? Que nous nous sommes adressé la parole quelques heures auparavant ? Qu’importe les réponses, nous sommes assis sur ce banc qui nous rapproche, face à ces sportifs qui, à grandes enjambées, font le tour du lac. Puis soudain, elle referme son livre. Le vent se calme et les oiseaux s’envolent au loin. Il ne reste plus que le silence pour nous faire obstacle.
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