Il était une femme... - Chapitre 5 (Partie 1/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

【Lundi 7 novembre 2011】

Après un dimanche me paraissant plus long qu’une semaine entière, me voici de nouveau sur ces pages avec des intentions renouvelées. Si je n’ai rien écrit de véritablement neuf hier, j’ai passé une large partie de mon temps à relire tout ce qui a pu traversé mon esprit ces derniers jours et ce qui a animé mon quotidien. J’ai reformulé certains passages, réécrit plusieurs phrases et ajouté quelques détails pour que les mots aient davantage de sens et de précision. Puis je n’ai pensé qu’à ce matin, à ce qui pourrait arriver. Je me suis imaginé seul devant la vitre, entouré d’inconnus qui ne me remarquent pas. Qui ignorent tout de moi mais préfèrent s’installer face à un siège vide, se murant dans leur confortable solitude en posant un sac sur l’emplacement d’à côté. J’ai peur de n’avoir été pour elle qu’un compagnon de route éphémère, faute de n’avoir pas su lui parler. C’est encore ce rageant pessimisme qui prédomine, qui trouble mes pensées alors que je m’étais promis de faire l’effort de m’accrocher à cette belle inconnue. Mais au fil des secondes, la réalité me tend de ses bras invisibles le doute. Assis à l’emplacement habituel dans le train, le départ de ce dernier est prévu dans une minute. Et elle n’est pas là. La boule au ventre grossit à mesure que l’échéance approche, donnant l’impression que mon ventre enfle d’inquiétude et s’apprête à imploser. L’avertissement sonore retentit lorsqu’au même moment, une femme essoufflée fait irruption dans le wagon. C’est elle ! Visiblement marquée par ses efforts, elle s’assied en face de moi en m’esquissant un sourire en guise de salutation tandis que mes lèvres étirées jusqu’aux oreilles cachent difficilement mon enthousiasme. Elle ôte son manteau, défait le noeud de son écharpe et tente de reprendre son souffle. Elle se mordille les lèvres, fronce les sourcils tout en fouillant dans son sac à main avant de prendre quelques notes dans un carnet. Son regard se tourne vers l’extérieur, détournant l’espace d’un court instant cet air tourmenté qu’elle ne parvient pas à dissimuler, qui ne m’a pas échappé. Elle frotte de ses mains ses yeux larmoyants pour effacer une détresse qui persiste néanmoins à scintiller dans ses prunelles. Ne sachant pas comment réconforter cette jolie femme sans démystifier ce lien étrange qui nous a réuni ici, je persiste à ne pas faire d’acte de bravoure et me garde encore de prononcer la moindre parole. Heureusement, je me souviens avoir eu l’idée d’acheter le livre qu’elle a débuté vendredi. J’ai en effet voulu lire les mêmes mots, les mêmes phrases et la même histoire qu’elle, m’imaginant que cela nous rapprocherait peut-être. Le lendemain, il fut entre mes mains tel un objet lui appartenant, m’offrant ce semblant de partager sa lecture. Une impression qui devint réelle dès lors que le livre apparait sous ses yeux. Elle sourit avant de sortir le sien et de l’ouvrir à la page où elle s’était précédemment arrêtée. Sauf que je n’arrive pas à distinguer où elle en est. Je jette un coup d’oeil discrètement, cherchant à comptabiliser le nombre de pages lues en fonction de l’épaisseur du livre mais je n’y parviens pas. Elle esquisse un sourire, puis referme son livre pour se saisir de son stylo et de son petit carnet. Elle y inscrit quelque chose de très bref et à peine ai-je le temps de comprendre que son encre me révèle la précieuse information : «Page 25».

J’ai rendez-vous chez le coiffeur en milieu d’après-midi après trois mois sans y être allé. Un laps de temps trop long dû à une négligence symptomatique d’une procrastination répétée et abusive. Je repousse l’échéance depuis plus de trois semaines comme si un grand danger me guettait, une appréhension assimilable à la peur que suscite le dentiste auprès de certains patients. Pourtant, je retrouve Emilie, ma coiffeuse attitrée qui s’occupe toujours très bien de moi. Ça fait deux ans que ce moment que je redoute s’avère au final très agréable grâce à elle. Cette grande blonde à la silhouette affinée à une chevelure d’une longueur et d’une couleur digne de son rang ; le genre de femme dont on pourrait deviner le métier tant l’éclat de ses mèches sont éblouissantes. Elle m’accueille avec un grand sourire lorsque j’entre dans le salon de coiffure, puis m’aide à enfiler la blouse avant de m’installer au shampoing. Elle commence à me masser le cuir chevelu avec ses doigts de fée, ce qui ne manque pas de provoquer des frissons d’une folle intensité et de me procurer un sentiment de bien-être ébouriffant. Un peu comme peuvent l’être mes cheveux avant qu’ils ne soient enfin raccourcis. À cet instant précis, je regrette de ne pas être venu plus tôt ou plus souvent. Viens ensuite la prochaine étape, cruciale, et qui consiste à m’asseoir devant un grand miroir. C’est de là que viens le problème. Je ne supporte pas de me voir devant une glace, ça me met mal à l’aise. Je n’ai aucune objectivité concernant mon physique, pour définir ce qui va et ce qui ne va pas sur ma peau, mes yeux, mon nez, mes lèvres ou mes sourcils. D’affronter mon visage m’est juste éprouvant, au même titre que de me voir en photo, sauf que dans un salon de coiffure, on doit se faire face pendant une dizaine de minutes avec une tête encore plus horrible que d’habitude. Je dois éviter de bouger, sans vraiment savoir s’il me faut sourire, fermer les yeux, pencher la tête ou retenir mon souffle. Je n’ose pas me gratter le nez quand des cheveux coupés me le chatouille et je ne sais plus où regarder pour éviter mon reflet. Alors je porte mon attention sur Emilie, sur l’agilité de ses mains qui façonne minutieusement mes cheveux. Et je dois admettre qu’il y a quelque chose de troublant dans le fait qu’une jolie femme prenne soin de moi. Si l’on excepte évidemment la présence d’une paire de ciseaux entre ses doigts.

【Mardi 8 novembre 2011】

En pénétrant dans le train, une mauvaise surprise me prend de court. Nos places sont déjà occupées. S’il est évident qu’il va falloir se placer ailleurs, la question est de savoir où. Les emplacements similaires, j’entends par là deux sièges qui se font face, sont tous occupés dans ce compartiment du train. Il ne reste que deux places côte à côte. Je m’installe côté fenêtre et pose mon sac en évidence sur le siège situé à ma droite. Quelques secondes plus tard, elle arrive. Tout aussi surprise de se retrouver démunie de nos places habituelles, elle se dirige instinctivement vers la place que j’ai sciemment gardée. La dernière fois que nous étions assis l’un à côté de l’autre, c’était lors de notre première rencontre, dans le parc. Plusieurs dizaines de centimètres nous séparaient alors ce jour-là ; aujourd’hui, nos bras et nos jambes s’effleurent, se touchent. Son parfum m’atteint plus intensément et nos gestes se montrent plus millimétrés pour ne pas éveiller de soupçons quant au trouble provoqué par la présence de l’autre. Tout du moins en ce qui me concerne. Forcément, le trajet prend une tournure inattendue qui modifie le point de vue auquel nous nous étions habitués. Je ne peux pas parler en son nom et dire que nous percevons les choses de la même manière, mais nos mouvements semblent étroitement liées. Plutôt que de sortir nos livres, il semble y voir le contentement d’être simplement là, côte à côte. Je me laisse transporter par mon imagination, par des hypothèses ou élucubrations qui dépeignent enfin ce qu’elle est au-delà de ce qu’il m’est permis de voir ou de ressentir. Je l’imagine porter un joli prénom à deux ou trois syllabes, vouée une admiration pour la peinture impressionniste et apprécier une infusion délicatement fruitée. Je cherche des réponses à de simples banalités, de sa couleur préférée à son rêve le plus fou. De sa date de naissance à sa plus grande phobie. De son lieu de naissance aux musiques qu’elle écoute. Et que fait-elle dans la vie pour commencer chaque jour à la même heure et pour avoir été hôtesse au Salon du chocolat ? A vrai dire, je n’ai pas eu le bon sens de chercher à connaître son métier, s’il me fallait chercher du côté des hôtesses d’accueil ou du chocolat pour le savoir. Ma réflexion est interrompue par un éternuement, puis un second, qui brisent par la même occasion le silence environnant. J’ai omis de préciser que j’ai attrapé froid dans la nuit, ce que mon corps s’empresse de me rappeler avec bien peu d’élégance. Mon nez coule et m’engluent, et c’est le moins qu’on puisse dire, dans une situation embarrassante puisqu’en bon étourdi que je suis, j’ai oublié de prendre des mouchoirs. À peine ai-je le temps de me maudire qu’une main se présente pour m’en offrir un. Je lui murmure un timide remerciement, enfreignant les règles de ce jeu du silence qu’elle feint également en me laissant entendre à nouveau sa voix.
- Je t’en prie.
Trois mots qui résonnent comme trois notes successives d’une harpe. Ça émerveille, ça enthousiasme et c’est magique. Mais sa délicate attention et son sourire bienveillant ravivent ma timidité, enferment mes mots derrière mes lèvres cousues. Une attitude visiblement partagée qui l’incite à sortir son livre pour voiler tout embarras potentiel. Je l’accompagne dans ce subterfuge mais ne résiste pas à l’idée de connaître l’avancement de sa lecture comparée à la mienne. Je me penche très légèrement vers la droite pour tenter de distinguer le numéro de la page. Mais les caractères sont décidément trop petits.
- Page cinquante-sept.
En me murmurant le numéro de la page, j’ai compris qu’une fois encore, je n’ai pas fait preuve de subtilité. Ce qui ne manque pas provoquer un léger soubresaut d’épaule accompagnant un petit rire moqueur. En la remerciant de nouveau, l’occasion est trop belle pour engager la conversation, mais impossible de décrocher le moindre mot. Le son de sa voix, que j’ai entendu pour la seconde fois ce matin, suffit à me combler.

S’il est une chose imprévisible, c’est bien les transports en commun. Et en ce beau milieu d’après-midi, une alerte au colis suspect oblige les voyageurs à patienter en dehors des quais, verrouillés pour l’occasion le temps qu’une équipe de démineur se charge de sécuriser le périmètre. L’attente est particulière avec l’impatience égocentrique de certains et la préoccupation alarmante des autres. La situation est exceptionnelle mais paradoxalement, elle arrive fréquemment, si ce n’est quotidiennement. Si la guerre n’est pas heureusement pas à l’ordre du jour, le sentiment de paix est loin d’être une évidence. Il suffit d’entendre les annonces sonores nous avertissant de veiller à nos effets personnels et d’être vigilant face aux pickpocket pour s’en convaincre. Ou de constater l’omniprésence de militaires dans les allées depuis l’instauration du plan Vigipirate et la multiplication des attentats dans le monde entier. Les bagages abandonnées sont monnaie courante quand des millions de gens se croisent dans les trains, mais le risque zéro n’existant pas, la panique s’installe. Le pire scénario vient à l’esprit et nous rappelle que finalement, la quiétude est vite surpassée par l’inquiétude. Que l’insécurité nous guette tandis que notre sécurité ne semble tenir que sur un fil. Une bonne demie-heure plus tard, les forces de l’ordre et les agents de la SNCF rouvrent les quais. Une sacoche d’ordinateur oubliée est à l’origine de la paralysie du trafic sur la ligne la plus empruntée d’Europe et ses quarante-six arrêts, et ce pendant près d’une heure. Ce qui équivaudrait à un bouchon de cent neuf kilomètres. On s’occupe comme on peut pendant l’attente. Une fois dans le train, et alors que le compartiment s’est vidé de la moitié des passagers deux arrêts plus loin, une abeille gît sur le sol. Elle peine à s’envoler et semble mal en point. Elle parvient enfin à grimper sur un siège, près d’une passagère qui, prise de panique, change d’emplacement afin d’éviter la «sale bête». Pourtant, l’abeille n’a pas l’air d’avoir l’intention de piquer quelqu’un, et elle n’est sûrement pas en état de le faire. Elle effectue des mouvements maladroits, se retourne et ne tient plus vraiment sur ces petites pattes. C’est alors qu’elle tente le tout pour le tout en s’envolant trente centimètres plus haut, pour se coller à l’une des vitres du train. Elle cherche une issue pour quitter ce wagon dont elle est prisonnière, mais se heurte contre le mur translucide qui la sépare de la liberté. Hélas, la fenêtre reste désespérément hermétique et ne laisse aucun accès. Elle tente alors un dernier vol pour se poser quelques centimètres plus loin, face à une autre vitre lui accordant un ultime espoir. Il s’agit d’une fenêtre qui peut s’abaisser a l’aide d’une manivelle. J’envisage alors de lui apporter mon aide pour s’enfuir quand un homme, ignorant tout de ce qu’il se passe, vient s’installer sur le siège jouxtant la scène, m’empêchant d’intervenir. Se moquant éperdument de ce qui l’entoure, il laisse ce pauvre insecte à l’agonie. L’abeille se colle contre la vitre et s’immisce dans la petite rainure accolée à la vitre. C’est ici que sa modeste existence et sa quête de liberté s’achèvent, pour mourir en secret, loin de son milieu naturel qu’elle espérait probablement retrouvée. Un petit bourdonnement s’éteint dans l’ignorance la plus totale ; enfin, pas tout à fait.

【Mercredi 9 novembre 2011】

La veille, avant la tombée de la nuit, j’ai pris l’initiative de gonfler les roues de mon vélo. Cela faisait bien six mois qu’il dormait dans une cave où je n’osais plus m’aventurer. Entre les odeurs, les araignées et une cave encombrée, il a fallu me retrousser les manches pour me remettre en selle et cesser de repousser au lendemain ce qui méritait d’être accompli dès maintenant. À défaut de pouvoir me défouler dans un sport - j’adorerai faire du badminton mais il faut être deux - j’entreprend ce matin de parcourir à vélo les trois kilomètres qui me séparent de la gare. Par précaution, j’arrive un peu plus tôt pour garder nos places et éviter ainsi la mésaventure de la veille, bien qu’en vérité, il n’est été aucunement désagréable d’être assis à coté d’elle. Mais de se faire face me laisse le privilège de la contempler et de laisser nos regards malicieux s’entrecroiser librement. Et il faut croire que je ne suis pas le seul à le penser puisqu’elle est déjà installée dans la rame lorsque j’arrive sur le lieux. L’enjouement marqué sur son visage me rend muet alors que ma voix s’était échauffée à lui dire bonjour. Les palpitations du coeur me paralysent à nouveau et son charme lui, me rend toujours plus amoureux. J’ouvre mon livre à la page soixante treize. Elle amorce sa lecture au chapitre seize, soit huit pages plus loin. Mon léger retard ne lui échappe pas puisqu’elle attend patiemment que j’atteigne le prochain chapitre. En attendant, elle écrit sur son inséparable petit carnet des mots qui titillent ma curiosité, perturbe ma concentration et donc, mon rythme de lecture. Il nous reste le temps de lire le prochain chapitre et de constater qu’elle lit décidément bien plus vite que moi. Alors que le train amorce sa manoeuvre de freinage à l’approche de notre station, nous nous levons pour nous rapprocher des portes automatiques. Peu avant que le train n’arrive à quai, celui-ci freine brutalement, projetant la jeune femme vers moi. Je lui évite de justesse une chute malheureuse en l’agrippant par la taille tandis qu’elle s’est rattrapée à mon bras. Le temps semble s’être arrêter pendant quelques secondes, ses mains peinant à se détacher de moi de façon troublante. Ses yeux brillants accompagnent des remerciements qu’elle prononce d’une voix très douce qui contraste fortement avec l’agitation environnante. Les portes du train s’ouvrent enfin et nous libèrent. Contrairement à d’habitude, je la devance à la sortie du train, poussé par une nuée de gens pressés. Nous marchons dans la même direction et je remarque qu’elle est toujours derrière moi quand, en haut de l’escalier mécanique, j’aperçois son reflet sur la façade vitrée d’une boutique. À quelques mètres de mon lieu de travail, je me retourne une dernière fois pour connaître sa direction, savoir où nos chemins doivent se séparer. Mais elle n’est déjà plus là.
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