Il était une femme... - Chapitre 4 (Partie 3/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

Je retrouve Caroline sur son lieu de travail vers quinze heures, pour l’accompagner un peu durant ses derniers instants passés dans cette boutique de smoothies, qu’elle quitte définitivement ce soir. Après s’être fait la bise et lui avoir commandé un jus d’oranges bananes, je reste à côté d’elle pour bavarder un peu. Sauf qu’elle ne semble pas être d’humeur à faire la conversation et que son sourire s’est visiblement fait broyer de la même façon que les fruits qui composent ma boisson.
- Ça n’a pas l’air d’aller toi, lui dis-je d’un ton préoccupé.
- T’inquiète pas, je suis juste un peu fatiguée.
Un rictus se dessine sur ses lèvres pour ôter tout malaise. Je remarque ses efforts pour ne pas être de mauvaise compagnie et découvre sa faculté de détourner les sujets potentiellement sensibles. Forcément soucieux de m’être immiscé au mauvais endroit au mauvais moment et confus à l’idée d’être une présence indésirable, je m’apprête à repartir quand elle me retient en parlant d’un livre qu’elle a lue la nuit dernière, « La fille de papier » de Musso. Je devine alors sa probable insomnie lorsqu’elle me dit avoir dévoré tout le livre, mais également un autre dont je n’ai plus le titre en tête. Puis de nouveau, les mots restent en surface, on s’échange quelques banalités et ma préoccupation liée à ses états d’âme se heurte à sa solide carapace. Elle n’est pas ce genre de personne à vouloir se confier, préférant se préserver de communiquer tout ce qui pourrait trahir une humeur, des souvenirs ou des blessures qu’elle refoule et qu’elle déguise derrière un sourire. Ses jolies mains pourtant, finissent souvent au bord de ses lèvres et elle se ronge aussi bien les ongles que la peau alentour. Les mots se taisent certes, mais les gestes parlent davantage.
- Si tu as faim tu peux peut-être manger autre chose que tes doigts, lui dis-je en plaisantant.
- Oh c’est rien, juste un mauvais réflexe. Enfin une habitude quoi.
Elle se saisit de son téléphone portable qui vient de vibrer tout en s’excusant de lire le message qu’elle vient de recevoir. Elle laisse échapper un long soupir avant de se tourner de nouveau vers moi.
- On peut s’échanger nos numéros si tu veux, me propose-t-elle.
Je lui dicte mon numéro et ne peux m’empêcher de constater que la liste de ses contacts semble vraiment longue.
- T’as l’air d’avoir pas mal de numéros dis-donc.
- Je sais pas, je t’avoue que je fais pas trop attention, répond-elle avant de chercher combien de personnes sont présentes dans son répertoire.
- Tu dois bien en avoir une centaine à première vue, lui dis-je, tandis qu’elle fait défiler la liste avec le doigt pour atteindre la dernière lettre de l’alphabet.
- Deux cent trente-cinq ! Enfin deux cent trente-six avec toi maintenant.
Au-delà du nombre impressionnant que cela représente, surtout en comparaison de mes vingt-cinq contacts, je dois bien avouer qu’être un numéro parmi tant d’autres est un peu contrariant. Comment trouve-t-on sa place dans la vie d’une personne ayant un entourage si vaste ? Je lui fais part de mon étonnement, cherchant à comprendre comment fait-elle pour gérer tant de noms. Elle consent qu’en réalité, beaucoup de noms ne servent plus depuis longtemps, qu’ils n’ont pas été effacés « au cas où ». C’est idiot mais ça ne m’empêche pas d’être soudainement frappé de solitude et, paradoxalement, d’être soulagé d’avoir un nombre restreint de connaissances. Sûrement l’argument de la qualité face à la quantité mais tout de même, je fais une fixation sur ce nombre faramineux qui m’a fait l’effet d’une gifle. Est-ce si rassurant que ça d’avoir tellement de noms qu’on ne peut même plus y poser un visage, un vécu ou même la raison de sa présence ? Caroline est brutalement devenue inaccessible. J’ai désormais deux cent trente-cinq raisons de me perdre au milieu des autres, avec l’impression de devoir partir à la dernière position. Alors oui, mon raisonnement est certainement dicté par un besoin irrépréhensible et égoïste d’avoir un minimum de valeur à ses yeux alors que je viens tout juste d’entrer dans sa vie. Ma réaction est excessive, j’en ai bien conscience, et il me faut retrouver mon calme. Pas sûr d’y parvenir quand je pense au prochain sujet qui me vient à l’esprit...

Connaissances, collègues, camarades, correspondants ou contacts d’un jour se sont retrouvés logés sous la même enseigne sur Facebook et se confondent à présent sous le terme « amis ». Ce réseau social à vulgarisé un statut que certains accordent maintenant de façon illégitime à trop de monde, y compris pour sa propre famille. Une soeur, un cousin ou même des parents deviennent des amis et entretiennent la satisfaction de « suivre » le parcours et le quotidien de celles et ceux qu’ils disent aimer quand en réalité, ils apprécient le pouvoir d’espionner librement. Les actualités palpitantes s’entrecroisent dans une abondance de narcissisme pour les uns et des banalités sublimées pour les autres. Beaucoup prétendent ainsi avoir une vie sociale fantastique en participant au plus grand concours de popularité au monde, ajoutant le moindre nom pour augmenter sa propre côte. Tous épient la vie des autres, lorgnent sur leurs aventures ou se défendent d’en vivre de meilleures. Ils aiment leurs faits et gestes ou les ignorent, commentent un état de fait mais l’oublierons aussitôt. Les photographies fusent et l’intimité s’évanouit. Le partage s’envenime dans un voyeurisme malsain, dans une perte de temps qui s’accumulera au fur et à mesure des vidéos visionnées, des images parcourues ou des inepties lues. Deux minutes pour rire, se moquer, s’étonner, être surpris ou ému. Un autre clic qui en entraînera encore un, jusqu’à ce que la batterie du téléphone ou d’un ordinateur tire la sonnette d’alarme. Et puis sur Facebook, les prétendus amis se mélangent aux célébrités ou aux marques appréciées, avec la possibilité de suivre l’actualité d’une marque de yaourts ou d’être tenu informé du dernier potin autour d’une chanteuse. Entre un heureux évènement annoncé avec émotion et le gag débile d’un gars qui trébuche sur son skateboard s’immiscera une publicité susceptible de provoquer le clic compulsif. De voler la vedette aux états d’âme postés par celles et ceux qui réclament de l’attention, attendent une réaction en étalant sans pudeur des envies de suicide ou des propos injurieux. Chacun aura sa manière d’attirer le regard pour ne pas être ignoré mais les problèmes n’en seront que plus banalisés. Les chagrins recevront des messages de réconfort qui s’entasseront sans réelle signification, par principe pour certains et par intérêt pour d’autres, tandis que les joies enthousiasmeront les proches et jalouserons le reste. Alors oui, j’étale mon animosité devant cet outil qui prétend révolutionner le quotidien pour finalement altérer les rapports humains et détruire à mon sens les valeurs fondamentales d’une relation. Ce n’est plus seulement la possibilité inouïe de correspondre jusqu’à l’autre bout du monde, mais le réflexe stupide d’utiliser clavier et souris pour s’adresser à son voisin de palier. Les discussions de vive voix se font évincer pour un partage multiple et rapide pour une question de temps. De tactile il ne reste plus que l’écran, le contact lui, se dématérialise. Si la distance diminue pour les plus éloignés, elle augmente pour les plus proches ; un paradoxe qui semble inévitable et s’illustre de plus en plus autour de moi. J’en veux pour preuve cette scène qu’il m’a été donné de voir tout à l’heure et qui est à l’origine de cette réflexion. Une terrasse de café où quatre amis se sont retrouvés autour d’une table, la nuque penchée avec une boisson fumante qui refroidissait à mesure de leur conversation anecdotique. Ils étaient tous sur leur téléphone portable, préoccupés à répondre à leurs messages, à « liker » un statut Facebook ou y survoler le fil d’actualité. Ils s’étaient retrouvés au même endroit pour s’ignorer presque totalement. Pour se connecter en ligne en se déconnectant d’eux-mêmes.

J’ai beaucoup de mal à me défaire de cette colère liée à tout ce que je viens d’écrire. J’ai bien conscience que je viens d’émettre un jugement assez ferme et un peu violent, mais je ne peux m’empêcher d’être nostalgique de cette période ou les smartphones n’existaient pas. En revenant dix ans en arrière, tout était bien différent. Je crois que les gens appréciaient davantage le fait de se voir, ou la simple réception d’un sms encore payant qui avait plus de sens, parce qu’il servait de tremplin pour se donner un rendez-vous et se voir en vrai, en toute intimité parfois ou avec d’autres amis. De vrais amis dont on appréciait le nombre minimaliste. Trois ou quatre bons amis qui valaient largement les centaines de noms qui se bousculent sur un foutu réseau social. Pour regagner en sérénité et mettre de côté toute cette rancoeur, je retourne à mes observations. En allant à la gare pour rentrer, j’ai notamment surpris un vieil homme en train de vérifier les compartiments du rendu monnaie de chaque distributeur de nourriture présent sur le quai, dans l’espoir d’y trouver une pièce. Une pauvreté qui s’est manifestée ce matin aussi, avec cet homme qui chantait ses propres chansons dans le train en grattant sa modeste guitare. La première chanson était un hommage à son ami disparu, la seconde chanson parlait d’amour d’une bien jolie façon. Sa voix tremblotait et son timbre n’était pas le plus juste qui soit mais il chantait avec le coeur, il m’a paru sincère. Je n’ai eu aucun regret à lui donner ma monnaie, question de sensibilité sûrement. Et puis il y a la crédibilité accordée à leur discours, la méthodologie. Beaucoup déposent un bout de papier sur lequel il est toujours écrit la même rengaine et ne font que passer entre les sièges. Ils ne travaillent pas, ont souvent trois enfants mais paradoxalement, il arrive qu’ils portent une veste en cuir ou des chaussures de marque. Je pense que la détresse se lit dans le regard, dans la façon d’aborder les autres. Je me souviens de cette jeune femme qui, à l’aide du haut-parleur accroché à son chariot et d’un modeste micro, s’est mise à chanter au milieu des métropolitains, offrant le son de sa voix a qui voulait bien l’entendre. Elle avait ce don pour le chant et elle s’en servait pour survivre, imposant le respect à travers sa force et sa volonté. Son engagement avait un sens, il avait eu un impact sur moi. Hélas, ces musiciens ou chanteurs sont souvent réduits à jouer pour des voyageurs blasés qui croient entendre le même refrain ou préfèrent se complaire dans le bruit sourd qui s’échappe de leurs écouteurs. J’ai aussi le souvenir de cet homme qui s’est mis à parler étrangement, qui cherchait sûrement à faire dans l’originalité en énonçant chacune de ses phrases sur l’air de la chanson « Au clair de la lune ». Un résultat pittoresque et hélas très déplaisant. Bien loin de cette « prestation », il y a ce monsieur qui s’est présenté de façon très banale, hésitant sur ses mots et laissant quelques silences entre ses phrases. Il semblait ne pas savoir comment s’y prendre, exposant sa situation avec une gêne évidente et un malaise alarmant. Il n’avait que le désespoir en guise de bagage. Avec un grand courage pourtant, il s’est résigné à devoir faire appel à la générosité des autres. Et à mesure qu’il poursuivait un discours évoquant ses incertitudes quant au fait de manger ou de dormir sous un toit, les pièces tintaient dans les mains des passagers qui avaient été sensibles à son approche et s’étaient montrés généreux avec lui. Nul doute qu’il venait de remporter son prochain repas, mais il était encore loin d’avoir assez pour dormir au chaud ce soir.

【Samedi 5 novembre 2011】

Mes premiers pas sur Skype avec Claire devaient avoir lieu aujourd’hui mais cela n’a pas été possible car elle n’a pas répondu à mon dernier message. Peut être demain, mais j’en doute. Il est tard le soir et cette journée n’a pas été des plus fructueuse. De la nostalgie s’est mêlée à la mélancolie, le moral à de nouveau flirté avec les abysses et je me rends compte que je reprends ce journal sans but précis. Pour dire vrai, je crois m’être éloigné de ce qui a su animer ce début d’histoire. Une histoire que j’écris dans l’espoir, non pas d’une issue heureuse, mais d’un futur qui puisse prétendre à être meilleur que mon passé. La démarche initiale de ce carnet de bord, c’était de décrire cette femme, cet élan qu’elle m’a insufflé et l’espoir de la revoir. Heureux hasards furent-ils, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises, me laissant caresser la possibilité de nouer un lien avec elle. De cette femme parfaite auquel j’ai succombé dès le premier regard, j’ai décelé quelques failles, un coeur brisé ou tout du moins égratigné. Une jeune femme qui m’a touché par son sourire et alerté par ses larmes. Je suis d’autant plus tombé amoureux d’elle à mesure que ses imperfections me sont apparues, ça rehaussait son charme. Comme un rêve devenant réalité, l’embellie devenait sublime. Et puis sans vraiment m’en rendre compte, je me suis investi corps et âme dans la rédaction des paragraphes qui ont précédés, recherchant toujours cette justesse pour ne pas me trahir. Je ne regrette aucunement mes bavardages, mais pendant quelques jours, je vais tâcher d’en revenir à l’essentiel, de mettre entre parenthèses certains sujets ou sentiments. Faire l’effort d’avoir suffisamment d’assurance pour ne pas être effrayé à l’idée de lui parler si l’occasion se présente un jour. Retrouver mon optimisme et croire en des jours meilleurs, garder cette profonde conviction qu’elle est aussi spéciale que mon coeur le dit et que ses yeux le jurent. Ce n’est probablement qu’un détail, mais en début d’après-midi, je suis enfin remonté sur mon vélo. De sentir le vent en plein visage à ranimer de bons et mauvais souvenirs. Cette balade sur les chemins d’une forêt parsemés de feuilles mortes m’a mené à prendre ma plume pour faire cette mise au point. Pour tourner une nouvelle page et débuter un nouveau chapitre.
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