Il était une femme... - Chapitre 4 (Partie 2/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

En quittant mon lieu de travail, l’appréhension ressurgit quand j’envisage d’aller revoir Caroline pour bavarder avec elle et mieux faire sa connaissance. Certains vivent et se forgent avec les événements passés mais je déteste l’idée de me fermer des portes ou d’imposer des barrières. Je dois juste me protéger d’une façon ou d’une autre pour ne pas répéter mes erreurs et écarter les mauvais souvenirs de ma mémoire quand il me semble nécessaire de le faire. Je ne veux pas barricader mon coeur sous prétexte que mes pensées regorgent d’amertume et que mes amitiés antérieures s’apparentent à des blessures. Il me reste des plaies ouvertes que j’apprend à cicatriser pour persister à croire qu’il reste de belles rencontres auquel m’accrocher. Caroline est ce genre de personne qui réveille l’envie de m’agripper à quelqu’un, de lui porter une estime particulière. A tort ou à raison, mais j’aime mieux l’idée d’avoir raison. Il y a ce « quelque chose » évident qui m’a tout de suite séduit chez elle, un sentiment rare que je tente de maitriser mais pas forcément de comprendre. Que je ne demande qu’à éprouver sans me poser trop de questions. Alors que je m’avance vers sa boutique de smoothies, je l’aperçois en train d’échanger avec quelqu’un d’autre. Ni une ni deux, je fais demi-tour pour ne pas m’incruster et la laisser avec cette personne. Je fais un crochet succinct à la Fnac pour y feuilleté quelques bouquins puis reviens vers elle un bon quart d’heure plus tard. Désormais seule, j’ose enfin m’approcher d’elle pour lui faire la bise. Elle m’accueille avec son sourire contagieux et ses yeux qui pétillent, puis m’invite à m’asseoir sur son siège pendant qu’elle finit de jeter les épluchures de bananes et autres restants de fruits mixés. Sa présence génère une radiation de bonne humeur, elle me comble d’une joie saisissante que je n’explique pas et qui rend l’instant présent vertigineux. C’est vrai que j’ai longtemps eu ce défaut de m’attacher trop vite à certaines personnes, d’être un peu naïf sur les bords ; et je m’en fait la discrète réflexion tout en la refoulant. Au fil de notre conversation s’effacent les incertitudes. Caroline se révèle peu mais suffisamment pour me laisser admiratif, j’aime cette retenue dont elle fait preuve dans la façon de se dévoiler. J’en découvre probablement autant en étant attentif aux expressions de son visage que dans ses paroles parcimonieuses. Elle est authentique, sans artifices et me parle avec une franchise que j’ai rarement entendue. Je distingue une carapace dans laquelle elle se complait un peu, pour se protéger du jugement d’autrui, et elle maquille ses problèmes derrière un enjouement qu’elle maintient avec force et détermination. Lorsqu’elle évoque le monde qui l’entoure, je comprends qu’elle voit le meilleur chez les gens, appréciant chaque personne pour l’influence positive qu’elle peut avoir sur elle. Ils sont un prétexte et une opportunité pour rompre avec la solitude et pactiser avec l’évasion. J’apprend ensuite qu’elle est en seconde année de lettres modernes dans le but de se diriger dans l’édition, qu’elle défend le livre papier face aux liseuses et qu’elle dévore de gros livres en un rien de temps. Je découvre son aptitude pour le dessin lorsqu’elle griffonne sur une serviette en papier un joli motif improvisé et je remarque un petit tatouage sur son poignet qui s’ajoute à celui de cette plume gravée derrière son oreille. Puis, je ne sais plus comment la discussion s’est peu à peu orientée vers le couple, mais ce dont je suis sûr, c’est que le sujet du petit ami ne lui est pas de plus agréable, qu’il affecte son humeur. Une tristesse à vif et une détresse silencieuse déchirent d’emblée sa gaité et brisent son sourire en une fraction de seconde. Comme s’il avait suffit de lui remémorer un célibat qu’elle réfute pour réveiller l’entaille qui semble s’être lourdement enfoncée dans sa solide carapace.
- Je préfère ne pas en parler. C’est... compliqué, m’avoue-t-elle.
Je lui propose de m’en aller et de la laisser tranquille, gêné d’avoir mis les pieds dans le plat. Elle me retient un peu en détournant brillamment la conversation et en enfilant ce masque qui voile un mal-être inopportun. Je rate volontairement les trois prochains trains avant de finalement me décider à partir. En lui faisant la bise, j’ai cette envie irrépréhensible de la prendre dans mes bras, de lui manifester mon affection certes nouvelle, mais pas moins évidente. Je me retiens cependant de le faire, considérant que le geste pourrait être mal interprété et ne pas être à son goût. Ne pas brûler les étapes me dis-je, respirer à fond et apprécier simplement ces instants en sa compagnie. Oublier que ma langue a fourché au moins six fois, que mes phrases pouvaient avoir l’air idiotes et qu’à trois reprises, je me suis senti ridicule. Ne pas me laisser emporter dans ce tourbillon soudain qui ressemble aux sensations éprouvés lorsqu’on se sent amoureux.

Avant de monter les deux étages qui me sépare de l’appartement, je regarde le contenu de la boite aux lettres. Sous les nombreux prospectus se cache une enveloppe avec mon nom écrit à la main. Je reconnais aussitôt l’écriture de Laëtitia. Je m’empresse de grimper les marches et, une fois passé la porte d’entrée et mes affaires rangées, l’heure est à l’ouverture du précieux courrier. À l’intérieur, des paillettes accompagnent une carte où le texte se mêle à quelques petits dessins. Les retrouvailles avec une vraie lettre est un pur bonheur, une bouffée d’oxygène qui réveille une émotion que je n’avais plus ressentie depuis longtemps. J’ai le sourire aux lèvres devant son écriture mais très vite, la joie s’étouffe en lisant ses mots. Il y a bien cette amitié qui transparait ici et là, mais la réalité d’une vie d’adulte refait surface lorsqu’elle évoque son quotidien mouvementé, ses projets ambitieux, son planning chargé. Séances photo et projets artistiques lui demandent du temps, beaucoup de temps. j’ai toujours eu une grande admiration pour elle, pour sa détermination et le coeur à l’ouvrage qu’elle est capable de mettre dans son travail, au service de ses talents. Je l’ai souvent considérée comme un exemple à suivre, un modèle de rigueur et de réussite. Mais après la lecture de son courrier, j’admet ne pas envier cette existence où l’on court après les secondes et où l’ambition relègue les rapports humains au second plan. Il y a des sacrifices que je serai incapable de faire, et de lire que nous ne pourrons nous revoir que dans plusieurs semaines si elle parvient à se dégager un créneau, ce n’est pas ce qu’on est en droit d’espérer de la part d’une amie que l’on connait depuis près de dix ans. Alors bien sûr que je ne suis pas en mesure d’en demander davantage ni en droit de le faire, mais je ne peux m’empêcher d’être malheureux de constater que de notre amitié, il n’en reste qu’une promesse d’être placé dans une case libre quand son planning voudra bien m’en accorder une.

Bon sang, c’est l’anniversaire de Claire aujourd’hui ! Depuis ce matin je ne parle quasiment que d’amitié, si l’on excepte la jeune femme de ce matin, mais je suis tellement distrait que j’allais oublier le plus important. Alors oui, les nouvelles se font rare et mon esprit est assez sollicité en ce moment avec ces rencontres qui bousculent mon quotidien, mais je n’avais ce n’est pas une raison pour oublier mon amie la plus chère, d’autant qu’elle me manque vraiment. Il y a quatre jours, je me suis promis de veiller à briser les silences et nous défaire autant que possible de la distance et depuis, je n’ai pas été très exemplaire en ne lui envoyant qu’un seul message, bien qu’elle ai mis deux jours pour y répondre. Depuis un petit moment, on envisage un autre moyen de communiquer avec lequel je ne suis pas du tout familier, que j’appréhende assez : Skype. Moi qui suis assez peu à l’aise à l’idée de me montrer face caméra, je repousse un peu l’échéance de notre première conversation « visuelle ». À tort car à bien y réfléchir, ça ne peut que nous rapprocher et me faire un bien fou de la voir derrière son écran. Paradoxalement, j’ai peur d’être encore plus frustré de ne pas pouvoir la serrer dans mes bras, de sentir davantage les kilomètres qui nous séparent. Mais je dois faire cet effort, créer mon compte Skype et qu’on franchisse le cap. Dans le message que je lui adresse pour lui souhaiter un joyeux anniversaire, je suggère de se consacrer un moment dans le week-end pour donner ce nouvel élan à notre amitié, se voir autrement qu’en images figées et en textes monochromes. Je crois qu’il nous faut aussi faire cet effort d’aller l’un vers l’autre sans se laisser bouffer par notre quotidien, nos journées de travail. Je pense aussi à ces longues heures que je passe à écrire et pendant lesquelles je pourrais tout aussi bien lui écrire un long mail comme j’en avais encore l’habitude il y a peu. Je me rend compte aussi de ces quelques distractions qui submergent l’air de rien mon train de vie, qui m’empêche d’aller vers l’essentiel et noient des heures entières sur des futilités ou des curiosités. Surfer sur internet et se faire happé d’un clic à l’autre, errer sur une des multiples applications de son téléphone ou se faire engourdir par la télévision... Peu à peu, j’essai de prendre mes distances avec ces outils sans pour autant vouloir vivre dans une grotte, juste en établissant des priorités, pour aller vers l’essentiel. Ça me semble très moralisateur ce que j’écris, mais j’ai besoin de me l’écrire pour prendre conscience que mon existence ne doit plus se résumer à des regrets. Qu’il est nécessaire d’analyser et de comprendre ce qui peut m’éloigner des autres ou au contraire m’en rapprocher. Et je pense forcément à Claire, par l’importance qu’elle a à mes yeux et les efforts que demandent une amitié à distance.

Alors que je suis blotti sous la couette depuis quelques minutes, Princesse monte au pied du lit. Grande première. Mais dès lors que mon regard se pose sur elle, son corps frêle bondit pour rejoindre son panier douillet. Sa petite tête avec ses fines moustaches et ses grands yeux ronds sont si attendrissants que la frustration de ne pas pouvoir lui faire de câlins n’en est que plus importante. Je m’approche d’elle délicatement, mais ses oreilles s’abaissent et ses pupilles se dilatent. Elle interprète le moindre de mes gestes comme un danger potentiel alors que je m’efforce d’agir avec douceur. Je lui parle en chuchotant et tente de la convaincre de ne pas être apeurée mais rien n’y fait. Je ne cesse d’imaginer ce qui a bien pu la menée jusqu’à la SPA, s’il s’agissait d’un chat perdu dans une jungle aux redoutables prédateurs ou si des antécédents avec d’autres humains la maltraitant dans son précédent foyer. Couchée dans son nid douillet, la solitude semble lui suffire, pour peu que sa gamelle d’eau et son bol de croquettes soient remplies et que le nettoyage de sa litière soit fait régulièrement. Elle n’est pas née «Princesse» mais j’aime l’idée de lui en offrir l’existence, lui démontrer au fil des mois que je ne souhaite que son bien-être, qu’elle ne doit pas se sentir en danger ici. Je lui tends la main en faisant un geste lent, en mimant des caresses dont elle ne connait peut être même les bienfaits, mais il n’y a rien à faire, sa réaction reste désespérément la même. Le duel de la peur contre la confiance s’achève sans une once de suspense. Après avoir capituler devant cette énième défaite, je me suis recouché en attrapant une de mes peluches pour la prendre dans mes bras. Et je me suis laissé aller aux larmes, sans pouvoir et sans vouloir les retenir. Submergé par un trop plein d’émotions et de sentiments, je lâche prise.

【Vendredi 4 novembre 2011】

Trois heures du matin. Je ne trouve toujours pas le sommeil, à moins qu’il ne veuille pas venir pour me laisser en tête à tête avec mes pensées. D’ailleurs, ce sont peut-être elles les coupables de mon insomnie, tant elles se bousculent, s’emmêlent, s’entassent et se multiplient dans ma petite tête. Parmi elles, il y a l’impatience de retrouver cette jeune femme dont je ne connais même pas le prénom, l’envie de retrouver Caroline pour mieux la connaître et avoir des nouvelles de Claire pour m’épanouir dans notre amitié. Trois jeunes femmes qui réveillent mes sentiments comme personne ne l’avait fait depuis longtemps, ou comme jamais auparavant. Rien de vraiment comparable, tout est différent et je vis les choses avec une intensité et une sensibilité plus forte que par le passé. L’écriture n’est pas étrangère à ce changement, je m’applique à écarquiller les yeux plus grand, d’ouvrir mon coeur plus facilement. Je m’efforce d’ôter les doutes et les peurs qui me collent à la peau et me poussent à me cloitré entre les murs de ma chambre dans un élan de panique confus. Mais ce soir, j’admet que les sentiments se bousculent autour de ce triangle affectif qui s’est dessiné dans mon quotidien. Il y a l’inaccessible avec la belle inconnue, l’irrationnel avec Caroline et l’éloignement avec Claire. Je pourrais schématiser en disant que j’aime un idéal, que j’aime une intuition et que j’aime des mots. Ou que je m’accroche à l’attente, à l’espoir et à l’optimisme, trois synonymes pour trois personnalités que tout semble encore opposé. Trois fois plus de raisons de perturber ma nuit, d’agiter ma conscience et d’éveiller ce volcan émotionnel qui dormait encore il y a deux semaines.

La nuit est apparue pour laisser place à la beauté,
De l’univers qui nous entoure et d’un ciel étoilé,
Sous le regard des cieux, de la lueur de vos yeux,
Personne ne pouvait être alors aussi heureux.

Les portes s’ouvrent. Je m’assieds au même emplacement, comme s’il s’agissait du repère marqué d’une croix sur la carte d’un trésor. Quelques secondes plus tard, sur le reflet du sol détrempé du quai, sa silhouette apparait. Et sans laisser l’ombre d’un doute, elle entre dans le wagon et s’assied face à moi. Elle m’offre un sourire du coin des lèvres, une bien jolie manière de contourner ce «bonjour» habituel qu’il serait encore trop avancé de prononcer. Mais dans ce furtif échange du regard, le brillant de ses yeux m’interpelle, me frappe avec éloquence. Une tristesse la submerge sans que les larmes tombent. Elles effleurent le bord de ses cils sans les immergés. L’expression d’une gène se lit, l’incitant à sortir de son sac un nouveau livre, un subterfuge. «Le mec de la tombe d’à côté» de Katarina Mazetti... Pour un peu, je pourrais y entrevoir un message, étant muet comme une tombe devant elle. Elle sèche discrètement le contour de ses yeux avant de prendre une grande inspiration et relâcher un souffle qui manque de peu de m’atteindre. Puis elle se laisse distraire par les premières pages de ce roman, sans que nos regards ne cessent de s’entrecroiser. Pour ne pas rester dans un état de béatitude qui pourrait troubler sa lecture, je prends mon stylo pour décrire l’instant présent sur une feuille de papier froissée, n’ayant pas de petit carnet à la différence de la jeune femme. Les mots se déposent, non sans mal, pour tenter de décrire l’état d’esprit et le trouble qu’elle diffuse, qui semble la ronger ce matin. À cela s’ajoute une ode spontanée pour évoquer l’élégance de cette demoiselle qui me tient compagnie, comme ses jolies jambes enveloppées de collants en dentelle aux motifs ravissants et voilés en partie par sa longue jupe de couleur beige. Sous son manteau, un pull en laine la préserve du froid tandis que son cou, dénué de collier et défaite de son écharpe, respire le temps du trajet. Ses cheveux, comparables à de longs fils d’or, entourent son visage à la peau lisse et dont les traits sont harmonieux. Et je m’échouerai volontiers dans ses yeux, me sens tellement heureux quand ils se heurtent aux miens. Il s’y trouve tant d’expressions, tant d’émotions que la surprise de voir son regard posé sur moi n’en semble que plus irréel. Il nous reste trois minutes, l’occasion de se parfaire à ce petit jeu consistant à jeter un coup d’oeil furtif vers l’autre sans qu’il ne s’en aperçoive ; mais les intentions se synchronisent et le jeu finit par n’être qu’une succession de regards simultanées. Nous sommes les acteurs d’un film muet où le silence exprime bien plus que ce qu’on veut nous faire croire et où nos iris s’enlacent avec pudeur et bienveillance.
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