Il était une femme... - Chapitre 4 (partie 1/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

【Mercredi 2 novembre 2011 - suite】

Elle ouvre de nouveau son livre, entretenant ainsi l’innocence de sa venue. Sa présence, pour le moins miraculeuse, me rend intérieurement fou de joie. Déstabilisé, intimidé, paralysé, je ne sais même plus comment me tenir, si je dois trouver une occupation ou rester figé devant la fenêtre du train. Le reflet sur la vitre me permet d’y apercevoir la jeune femme tenant son livre entre les mains et levant discrètement les yeux... vers moi. Nos regards se croisent avant que nos paupières ne se rabattent, comme pour se protéger d’une familiarité qu’on pourrait admettre précipitée. Son livre reste ouvert à la même page depuis le début du trajet tandis que nos silences éclipsent les bruits environnants. Je m’émerveille en secret de son charme, pour en apprécier les moindres détails. Du grain de beauté près de l’oreille gauche à ses sourcils bien dessinés, en passant par ses yeux bruns sublimés par un léger trait noir les encerclant, sa joliesse transparait également à travers ses cheveux blonds ondulés qui cachent des boucles d’oreille argentées. Une bague ornée d’un petit papillon agrémente son index, et ses belles mains semblent douces comme une caresse. La fin du trajet approchant, elle se saisit de son sac à main pour y glisser son livre, avant d’accrocher l’écharpe à son cou. Nous nous échangeons un dernier regard qui s’accompagne d’un sourire éloquent, dont la signification ressemble bien à une invitation pour nous retrouver là demain, à la même heure. Frappé par ce signe troublant, je peine à remarquer que le train est presque à l’arrêt. La jeune femme se lève, les portes du train s’ouvrent et les nombreux voyageurs l’emportent vers la sortie, ne me laissant pas d’autre choix que de la perdre de vue.

Peu après qu’elle soit partie, j’ai repensé à son joli sac à main et aux nombreux mystères qu’il pouvait bien renfermer. C’est peut-être idiot mais cet objet me fascine. L’allure qu’il peut offrir en étant l’incarnation d’une certaine élégance n’y est pas étrangère, mais c’est surtout pour son contenu qu’il attise tant ma curiosité. Je trouve intéressant d’y poser une réflexion, sans pour autant dépasser le stade des hypothèses. Car les secrets qu’il contient sont révélateurs de celle qui le détient. De l’utile au superflu en passant par l’indispensable, rien n’est vraiment là par hasard. Des cheveux longs augmentent les probabilités d’y trouver une brosse, une pince ou des élastiques. La présence de maquillage peut signifier qu’elle est soucieuse de son apparence quand un stylo et un carnet lui donnent une âme d’écrivain. Un agenda pourra indiquer un sens de l’organisation tandis que le nombre de clés sur son trousseau se rattachera au nombre de portes qui ne lui résisteront pas. Un plan du métro parisien bien froissé pourrait être ce vieil ami qui informera de sa venue dans la capitale, le briquet incarnera le vil compagnon qui accompagne sa dépendance et des mouchoirs en papier pourraient être les confidents éphémères de ses émotions. Son porte-feuille est à même de clarifier son rapport avec l’argent, de son goût pour la petite monnaie ou de sa préférence pour les paiements en carte bleue. Un livre révèle ses goûts en littérature, des photographies marquent ses amours et un objet peut se justifier pour se remémorer un souvenir, quand d’autres rappellent quelqu’un ou quelque chose. Les interprétations sont multiples et chacun y verra ce qu’il veut, encore faut-il avoir le droit d’y jeter un oeil. Car le sac à main d’une femme est une intimité qui ne doit jamais être transgressée. C’est une partie d’elle et un bout de sa vie, le reflet de son caractère et un miroir de sa personnalité. Il n’a rien à cacher pour les uns, mais il doit rester un mystère pour les autres. Il méritait cependant bien un paragraphe, ne serait-ce que pour rappeler son importance.

En sortant du travail, je descends à l’étage inférieur pour traverser ensuite le parvis de La Défense. Non loin de la Fnac, je me retrouve dans un recoin du centre commercial, devant la toute petite devanture d’une boutique de smoothies, celle dont Caroline m’a parlé la veille. Et c’est en effet derrière son minuscule comptoir que je la retrouve. Je me permets de l’interrompre pendant qu’elle agence minutieusement ses fruits sur l’étalage.
- Bonjour !
- Oh bonjour. Vous allez bien ?
- Ca va merci. Je propose qu’on se tutoie si ça ne te dérange pas, j’ai horreur du vouvoiement en vérité, lui dis-je en esquissant un sourire gêné.
- Pas de soucis, ça me va aussi ! Tu as besoin de quelque chose ? Un bon jus d’orange ? plaisante-t-elle en soulevant fièrement trois oranges avec ses mains.
- C’est pas de refus, mais avant, je voulais te donner des nouvelles à propos de ton entretien, lui annoncé-je en prenant un ton plus sérieux et plus grave.
- Oula, vu la tête que tu me fais, ça ne semble pas bon du tout, me dit-elle un peu abattue.
- En effet... Il va falloir que tu te prépares à enfiler un polo bleu marine pour débuter la semaine prochaine !
- Tu m’as fait trop peur ! s’exclame-t-elle dans son euphorie.
Après cette petite blague de mauvais goût aboutissant à cette bonne nouvelle, Caroline propose de m’offrir une des boissons qu’elle affectionne le plus, un smoothie à base de framboise, de sucre, de yaourt nature et de sorbet à la vanille, ingrédients qu’elle m’énonce pendant la préparation. Elle parachève ce minutieux assemblage en ajoutant une petite feuille de menthe sur le dessus du verre et me le tend avec un éblouissant sourire.
- Merci beaucoup, c’est adorable, lui dis-je, enthousiaste.
- Je t’en prie c’est normal. C’est sympa de ta part d’être venu m’annoncer la nouvelle, ça m’évite de stresser pour rien. Et ça me fait un peu de compagnie, c’est cool.
- J’allais justement te dire que j’allais peut-être pas te déranger plus longtemps...
- C’est comme tu veux hein, je te retiens pas, précise-t-elle. Mais tu me déranges pas non plus. Si jamais t’es pas pressé, tu peux rester un peu, au moins le temps de finir ta boisson.
L’invitation à rester ne me laisse pas insensible, tout comme cette fille qui m’attire vers elle avec une dimension bien distincte, plus amicale. À peine venons-nous d’adopter le tutoiement qu’une affinité se créer. Spontanément. Une conversation nait instinctivement et le dialogue se prolonge. Il en ressort une certaine magie, un émerveillement devant elle et les petites informations glanées au fil des mots. Caroline est une fille qui ne se dévoile à l’évidence que dans les grandes lignes, qui reste volontairement vague et concise. Secrète. Les présentations restent en surface, il y a de légers silences au milieu des fausses banalités. Une timidité peut-être, ou un respect mutuel d’une pudeur qu’on a en commun. Pourtant, plus d’une heure s’écoule l’air de rien, des dizaines de minutes où les curiosités se sont finalement accumulées, avec ce vif plaisir d’échanger et d’apprendre sur l’autre. Il s’avère qu’on partage un goût pour la lecture et l’écriture, alors on évalue nos points communs, on cite quelques noms d’auteurs et genres privilégiés, mais on se dévoile avec une grande retenue dès qu’il s’agit de parler de nos écrits. Puis on finit par se quitter, en s’offrant la bise, parce qu’il me faut rentrer vu l’heure un peu tardive. Honnêtement, je n’avais pas envie de m’en aller, mais l’éventualité de la revoir le lendemain rend la séparation moins difficile. Et il m’a fallu partir parce qu’il y a cette étincelle qui s’est rallumée au fond de moi, comme un rappel. Un embrasement certes positif, exprimant une joie profonde. Mais la peur de s’enflammer, de provoquer un incendie émotionnel s’est introduite dans mes pensées. Violemment.

【Flashback - Février 2011】

Elle s’appelait Marine. Je me souviens quand elle s’est présentée pour son premier jour de travail, véhiculant tout de suite une forte sympathie. Souriante et polie, Marine transmettait sa bonne humeur et insufflait de la joie à quiconque croisait sa route. Elle avait un répondant et une attitude qui ne laissait pas de doutes sur sa personne. Je devais m’occuper de sa formation pour lui apprendre les différentes facettes de son nouveau poste. Son sens du contact avec la clientèle était tout bonnement hallucinant. Elle fut vite été adoptée par celles et ceux qui passaient régulièrement en magasin, tant son sourire était enthousiasmant. Très vite, nous avons eu l’occasion de partager des bons moments au travail, puis en dehors. Je me souviens d’une après-midi passée à regarder une série et à se chamailler devant des jeux vidéo. Un autre jour, nous nous étions fait des confidences au téléphone, consolidant notre lien vers l’amitié. On s’envoyait également quelques messages, on se prêtait des albums de musiques ou des films. Un jour, elle s’était même déplacée spécialement pour moi, afin de me rapporter une part de gâteau qu’elle avait pris soin de mettre de côté pour me révéler ses talents de pâtissière. À ce moment-là, mes pensées se sont emballées et je me suis imaginé vivre cette amitié qui comblerait ce vide dans ma vie. Mais c’était sans compter sur un nouvel intervenant. Marine était ce genre de fille à vouloir vivre un amour comme les contes de fées se plaisent à nous le raconter. Elle venait de rencontrer cet homme, âgé de trente-cinq ans quand elle n’en avait que vingt et un, et qui semblait incarner le parfait gentleman. Il fut placé sur un piédestal et le tapis rouge fut déroulé pour ce prince des temps modernes aux multiples talents. Il avait un don de prestidigitateur, capable d’aveugler une femme en un rien de temps. C’était un homme déjà engagé, le malheureux insatisfait qui se montre opportuniste et offre ses promesses sous forme de roses. Sûrement pour suggérer l’épineux problème qu’il incarnait. Qu’importe tout ça, Marine lui pardonnait tout et s’était éprise de lui, lui vouant son coeur quoiqu’il en coûte. Une considération qui réclamait des sacrifices ; ma place fut reléguée en arrière-plan pour être peu à peu réduite à néant. Avant d’en arriver là, je lui avais écrit un message dans lequel j’avais exprimé, sobrement, que sa présence me faisait du bien. Je ne voyais pas le mal dans le choix de mes mots, c’était simplement sincère et amical. Un élan d’enthousiasme spontané, sans aucune arrière-pensée. Mais le dévouement qu’elle semblait lui accorder passait avant tout, il ne fallait pas le rendre plus jaloux qu’il ne l’était et balayé tout ce qui pourrait entraver leur bonheur. Mes mots d’amitiés mêlés à mes confidences étaient un obstacle et n’avaient pas lieu d’exister ; à peine avaient-ils été lus qu’ils furent déjà voués à disparaître, à être oubliés. Je n’ai jamais de réponse en retour, si ce n’est cette remarque cinglante et froide qu’il ne me fallait pas me mettre en travers de son couple, ne pas m’exprimer comme je l’avais fait. En amour, on appellerait ça vulgairement un râteau. En amitié, je pense que le terme est tout aussi adapté, encore plus violent, car incompréhensible. J’en avais trop dit alors qu’elle avait décidé de ne vivre que ses beaux yeux. D’être aveuglée, mais heureuse. Débarrassée d’une amitié trop encombrante.

【Jeudi 3 novembre 2011】

Sept heures trente-deux. Une jeune femme ravissante est assise en face de moi. L’invitation était donc bien réelle. On s’observe sans rien admettre, sans rien se dire. Il y a le contentement de la présence de l’autre avec les interrogations inhérentes au fait de ne pas se connaitre. Ce matin ressemble à s’y méprendre à la veille, mais un brin de sérénité rend la situation moins embarrassante, plus irréelle. Pour autant, on entretient ce silence qui unit deux inconnus, pour apprécier la légèreté d’une invitation qui reste sans voix. S’adresser la parole à ce moment précis serait probablement inopportun et risque d’ôter le charme de ces échanges sortant de l’ordinaire. On se regarde du coin de l’oeil pour déceler ces expressions que nos visages expriment et que les mots n’osent pas dire. Nos jambes se frôlent tandis que son sac à main, posé sur le sol, effleure mon pied droit. Je m’aperçois qu’elle est droitière lorsqu’elle se saisit d’un stylo pour y déposer l’encre sur un petit carnet. Elle écrit avec minutie mais ne peut distinguer que la forme de certaines de ses lettres. Le mouvement fluide et délicat de ses doigts m’hypnotise littéralement. Il ne reste qu’une petite poignée de secondes avant que le train arrive à notre terminus et nous en apprécions chacune d’entre elles avant de devoir nous lever pour rejoindre la sortie. Avant d’être emportée par le cortège de voyageurs, un ultime et délicat sourire se dessine sur son visage à mon attention.

Je suis à la caisse numéro trois, située en plein milieu du comptoir. Il est bientôt quatorze heures quand s’approche une cliente qui vient régulièrement déjeuner ici et dont l’évidente sympathie rayonne au milieu des visages inexpressifs. Je me réjouis de la voir dans la file, d’avoir cette parenthèse agréable qui me changera de ces gens qui m’ignorent, qui fuient mon regard et esquivent les bonnes manières. Ça me permettra d’oublier celles et ceux qui ne se préoccupent que de leur conversation téléphonique ou qui ont un casque vissé sur la tête, se désolidarisant complètement de leur environnement et ces personnes alentour. Le temps d’une cliente, je vais avoir la sensation d’exister et de ne plus ressembler à une vulgaire machine. Être davantage qu’un serviteur ou un service pour des affamés qui oublient de plus en plus qu’un être humain se situe derrière le comptoir. Elle s’avance enfin vers moi, vêtue de son écharpe mauve et d’un manteau noir. Ses yeux sont bruns et ses cheveux mi-longs sont attachés en chignon. Agréable, souriante, polie et dotée d’une bienveillance que j’ai rarement vue, elle est ce genre de rencontre qui met en évidence les regrettables barrières qui nous séparent de «l’inconnue». Dans un tel cas de figure, seuls le temps et les circonstances décident d’une corrélation ou non entre deux protagonistes qui se croisent à fréquence régulière. Aujourd’hui, elle m’a demandé comment j’allais avant de passer sa commande, ajoutant avec finesse une notion de rapprochement, un contact plus cordial, presque amical. Il reste que nos rôles nous obligent à rester à notre place, mais il est bon de se savoir un minimum considéré et de vivre cette légère affinité.
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Joëlle Brethes · il y a
Je m'apprêtais à faire le même commentaire que Johanna au sujet du sac à main sauf que... je n'en utilise pratiquement pas car je trouve ça embarrassant ; je me contente le plus souvent d'une mini sacoche qui se fixe à la taille. Dedans : ma clef, un peu d'argent et un petit porte-carte avec le minimum "Vitale" ;-)
Bonne journée, Mick.

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Jo Hanna · il y a
Toujours aussi enthousiaste à la lecture de cette suite. Le passage sur le sac à main m'a fait rire, j'ai essayé de comparer ce que j'avais dans le mien avec ton analyse ^^ J'ai beaucoup aimé retrouver le personnage de Caroline, elle est attachante et on a envie d'en savoir plus. Le petit flash-back m'a fait sourire, il m'a rappelé ces personnes qui pensent que l'amour c'est tout ce qu'il existe dans la vie et que l'amitié est secondaire. Tout ça pour dire que j'aime beaucoup ton histoire parce qu'il y a toujours des choses intéressantes à découvrir, des points de vue, des réflexions sur la vie. Et tes personnages sont très intéressants aussi !
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Mick · il y a
Eh bien, quel avis très enthousiaste qui fait plaisir à lire ! Le passage sur le sac a main était très intéressant à écrire :) Je suis ravi que tu apprécies le personnage de Caroline, je tiens à ce qu'elle laisse un sentiment positif :) Je suis en tout cas ravi que tu apprécies aussi bien les personnages que les diverses réflexions !
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Jo Hanna · il y a
C'est réussi, j'ai une opinion positive sur elle ! Oui j'aime beaucoup parce que c'est une histoire prenante et en même temps intelligente.

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