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Il était une femme... - Chapitre 3 (partie 2/3)

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Mick

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【Dimanche 30 octobre 2011】

C’est au Jardin du Luxembourg que je viens passer les premières heures de l’après-midi, pour me consacrer à l’importance que peut avoir le simple fait d’observer le monde autour de soi. Je m’installe devant la grande fontaine, face au palais, sur l’une des nombreuses chaises mises à disposition du public. Dès lors, il ne me reste plus qu’à ouvrir les yeux pour scruter les environs. Il y a des enfants qui jouent au ballon, un couple de personnes âgées qui se tient par la main, des jeunes qui partagent un bon moment, un chien qui aboie après son maitre... Des situations et des personnalités finalement assez communes mais qui, au-delà des apparences, se révèlent être une source d’inspiration inépuisable. S’il m’est difficile de trouver les mots lorsque je suis enfermé dans ma chambre, il en est tout autre quand la vie s’anime autour de moi, que le contexte et les comportements de chacun se mélangent ou se détachent du reste. J’en veux pour exemple la cicatrice sur le visage de l’homme qui joue avec son enfant ; elle n’est à première vue qu’une marque, une trace qui lui donne juste un air patibulaire. Mais derrière cette blessure qu’il est obligé de croiser du regard chaque matin devant son miroir, il y a peut-être le difficile souvenir de cet accident malheureux. Un peu plus loin, une femme assise au soleil s’est éclipsée derrière ses lunettes teintées. Seules la courbure de ses lèvres et la hauteur de ses sourcils révèlent une humeur intacte. Je l’imagine assassiner d’un seul coup d’oeil ces gros vicieux qui la reluquent un peu trop, sans que personne ne s’aperçoive des crimes dont elle se nourrit. Une dame âgée s’est quant à elle réfugiée à l’ombre, et les rides sur son visage reflètent une vie dont l’histoire pourrait apporter son lot de surprises et d’enseignements. De ses jeunes années à sa vie d’adulte en passant par ses joies et ses peines, rien n’aura été trop fort pour l’empêcher d’être là, assise au milieu de ces gens qui ignorent tout de son parcours, de son courage ou des épreuves qu’elle a dû traverser. Peut-être regarde-t-elle ces enfants qui galopent avec frustration, ne pouvant plus se remémorer ses jeunes années qui ont été chassées de sa mémoire par le temps, ne lui laissant qu’un triste pincement au coeur. À moins que ses yeux brillent de nostalgie devant ces jeunes mamans à l’apogée de leur existence. Chaque individu à quelque chose à offrir à travers l’expression de son visage, la façon de s’habiller, sa gestuelle, son degré d’excentricité, sa posture, le motif d’un tatouage ou de tant d’autres détails. Interpréter la vie de ces inconnus et imaginer leur histoire est un passe-temps que j’affectionne tout particulièrement, bien qu’en vérité, le monde qui m’entoure tend à m’effrayer.

Certains sujets sont plus sensibles que d’autres et le handicap en est un parmi d’autres. Porter un regard sur le monde n’exclut évidemment pas les personnes invalides ou déficientes mentalement, et c’est pourquoi j’avais à coeur d’aborder sur mon journal les sentiments qui leurs sont destinés. S’il est normal que je ne les considère pas moins que les autres, je ne peux refouler la peine que j’éprouve quand je croise leur chemin. Un homme en fauteuil roulant qui a été amputé des deux jambes, une femme qui boite sévèrement, un groupe d’enfants autistes, un malvoyant qui avance avec difficulté... Ils ont tous ce courage hors norme que je n’arrive pas à décrire, qui me laisse admiratif et méditatif. Ces personnes donnent une leçon de vie à travers les épreuves qu’elles ont traversées et le quotidien dans lequel ils doivent s’adapter pour vivre honorablement. J’ai tendance à m’imprégner du chagrin qu’ils pourraient ressentir en voyant les autres marcher quand ils ne peuvent pas même se lever, ou devoir imaginer le monde quand ils ne peuvent pas le voir. La vie ne doit pas avoir le même sens, le même goût, la même importance. Parait-il que certains sens se développent quand l’un vient à manquer, qu’une invalidité créer une force compensatrice, mais je crois que la résolution de mener sa vie en surpassant la fatalité, de combattre la maladie ou de lutter contre ses incapacités sont des forces que nul ne peut imaginer. Devant tout le respect et l’admiration que j’ai pour eux, je n’ai pu m’empêcher de constater que je restais distant. Je ne sais pas toujours comment me comporter devant eux, hésitant à leur porter mon attention car ne souhaitant pas leur transmettre une pitié qu’ils ne veulent probablement pas. J’ose même dire que j’ai peur de rester parfaitement normal dans pareille situation, de feinter en quelque sorte ce qu’ils vivent et ne laisser qu’un semblant d’indifférence. Je m’efforce de rester naturel, d’esquisser un sourire bienveillant, mais là encore, je me demande si c’est une façon correcte de respecter leur handicap. Il m’arrive de m’éloigner, pensif et un peu lâche. Au fond, un trop plein de compassion me submerge, probablement une empathie qui me projette l’image de me retrouver à leur place. Et derrière, la réflexion égoïste et un brin cruelle de considérer sa propre condition comme une chance. En prendre conscience et se dire que nos petits malheurs ne méritent peut-être pas de prendre le dessus sur le temps qu’il nous reste à vivre.

De là naissent ces réflexions liées à ce temps qui défile, autre sujet d’importance que j’avais à coeur d’évoquer, et problématique d’une société actuelle où le présent semble être indisposé à exister. Entre ceux qui préfèrent vivre dans le passé et ceux qui attendent trop de leur futur, celui-ci s’éclipse et s’évanouit dans l’indifférence. De ces secondes un peu banales à ces minutes inestimables, de ces heures perdues à ces jours marquants, le temps est un paradoxe à lui seul. Pénible car trop long ou frustrant car trop court, on le blâme autant qu’on l’ignore, allant même jusqu’à revendiquer que l’on ne l’a pas. Les phrases qui constituent ce début de paragraphe sont des pensées que j’ai griffonné sur un carnet durant ces dernières semaines, ayant du mal à me faire à l’idée qu’on accuse le temps plutôt que de se remettre en question lorsqu’il s’agit d’aller vers les autres. Autant admettre que le quotidien est une course effrénée dans laquelle il nous arrive de nous y perdre. Et avouer qu’à force de repousser les choses au lendemain, elles finissent dans l’oubli. Ne dit-on pas que l’on est «pris par le temps» ? Ou que «l’on ne voit plus le temps passer» ? Nos expressions elles-mêmes en disent long sur notre rapport au temps. Les progrès et la technologie cherchent soi-disant à nous en faire gagner, mais au contraire ils nous en volent. Les outils à notre disposition prennent le dessus sur d’autres réflexes, nous gangrènent et aggravent au bout du compte cette situation où le temps se fait rare. Tout ce qui va plus vite nous demande plus de temps, par gourmandise de l’objet sûrement. Ordinateurs, smartphones et tablettes en sont des exemples faciles, mais éloquents. Quant à Internet, très utile dans l’absolu, la cyberdépendance qui en résulte bouscule les priorités, à l’image des réseaux sociaux qui offrent le confort de la distance au détriment des liens de proximités. C’est tout de même triste d’être dans une époque où l’on n’a autant de moyens pour communiquer pour finalement ne rien avoir à se dire. Et combien de fois ai-je pu entendre certains me dire qu’ils n’avaient pas eu le temps de me donner de leurs nouvelles tout en ayant pu consacrer de larges minutes pour se vider le cerveau devant leur télévision ? Un paradoxe qui se décline en un mode de vie pour prendre l’ascendant sur d’autres valeurs, sur les rapports humains. Et loin de moi l’idée de faire la morale car je suis loin de servir d’exemple, c’est une condition dans laquelle je me sens tout autant concerné, voir même emprisonné. Et d’en avoir conscience ne me suffit pas encore pour vivre comme je l’entends. Je regarde aussi des séries, joue aux jeux vidéos et me consacre à l’écriture de ce journal pendant des heures chaque jour et de ce fait, je passe certainement à côté de ce qui a son importance. Je regrette cette mauvaise foi qui nous conforte dans notre microcosme et maintien nos yeux fermés ou rivés sur le superflu. Peut-être devrais-je avouer que ma réflexion sur le temps part d’une intention égoïste, crier sur le papier ce dont je souffre continuellement. Cette sensation d’abandon qui me poursuit, cette présence qui me manque.

Il y a l’envie sans la volonté, d’avancer sans poser le pied,
De faire des efforts sans se sacrifier, de repousser des jours déjà écoulés,
Et reporter les choses au lendemain, répéter sans cesse le même refrain,
Jusqu’au moment de s’apercevoir qu’aujourd’hui il est déjà trop tard...

【Flashback - Automne 2002】

Elidia. C’est le prénom de la première fille qui a su m’apprendre ce que signifie l’amitié tel que je n’osai l’imaginer. Au début, nous nous sommes croisés dans les allées du lycée. Plusieurs fois. J’étais intrigué par elle, ne pouvant m’empêcher de la chercher du regard dans la cour, pendant ces interclasses où j’avais l’habitude de rester dans mon coin. Je trouvais ça rassurant de la voir avec son amie, qu’elle bavarde et qu’elle sourisse. Puis un jour, nous nous sommes retrouvés dans la salle informatique, entourés d’une vingtaine de lycéens qui, pour la plupart, trainaient sur une plate-forme de discussion instantanée très populaire à l’époque. Certainement par conformisme, j’étais connecté sur ce même site et la confusion s’est installée lorsqu’une personne se faisant passer pour elle venue me parler à travers mon écran. L’approche me parut hasardeuse, la conversation trop ambiguë avant qu’elle ne reste inachevée. Le lendemain, cette fille était avec son amie dans la cafétéria du lycée. Pour la première fois de ma vie, je me suis adressé à une fille que je ne connaissais pas pour engager la conversation. Parce qu’il me fallait des réponses, que cette situation confuse me préoccupait en plus de m’échapper. Si mon approche oscillait entre la maladresse et le ridicule, mon intervention et mes arguments tombèrent à l’eau lorsqu’elle m’apprit qu’elle n’avait rien à voir dans cette histoire. Malgré tout, la discussion se poursuivit, naturellement, et un lien s’était créé. Il en a résulté le point de départ de ce qui fut par la suite une grande amitié. À partir d’Elidia, je fis la connaissance de son cercle d’amis, dans lequel je m’intégra rapidement. C’était nouveau pour moi d’être autant entouré. À défaut d’avoir l’opportunité d’une relation amoureuse, chose qui m’était encore inconnue à cette époque, j’étais devenu l’incarnation du garçon avec qui on se lie d’amitié. Et je compris avec le temps que cela ne devait pas changé. Durant les mois qui suivirent, mes sentiments pour elle devinrent de l’amour. Elle me rappela aussitôt le lien que nous devions préserver, ma place dans sa vie qui ne devait pas franchir un autre palier que celui de l’amitié, qu’elle considérait comme étant plus important, en ce sens où il était plus stable. L’amour trouva refuge dans l’écriture lorsque, pour la première fois, je mis à profit mon temps libre pour aller à la bibliothèque du lycée. Ce jour-là, je donnai naissance à mon premier poème, qui parlait bien évidemment d’un amour que je dû refouler. Elidia devint alors ma première muse et l’écriture ma nouvelle expression.

【Dimanche 30 octobre 2011 - Suite】

La solitude est un poison dont je m’étais souvent abreuvé avant cette période faste que furent mes années de lycéen. Mais ces rencontres ont été un virage important dans mon rapport avec les autres, notamment avec les filles. Je n’avais pas encore eu de « petite amie » mais l’amitié semblait être son digne remplaçant, pouvant même se multiplier en fonction des affinités. Tout était nouveau pour moi, de cette profusion de sympathie à cette chaleur humaine en passant par la considération portée à mon égard. C’était simplement grandiose. La présence masculine me mettait au contraire mal à l’aise avec des sujets de conversation loin de me passionner et une mentalité en décalage avec la mienne. Certains étaient de bons copains mais ça n’allait jamais plus loin. Les conversations se limitaient aux loisirs ou aux sujets légers, à des futilités qui avaient leurs bons côtés, mais qui étaient bien éloignées des sujets plus sensibles et plus « féminins ». Auprès d’une fille, je pouvais laisser parler mon coeur et étaler mes états d’âme, échanger des confidences et y trouver du réconfort tout en gagnant de la compréhension. Il y avait une réciprocité dans nos échanges, une réelle complicité qui sublimait ces moments-là. Mais ne pas vivre de relation amoureuse commençait à représenter un manque évident, grandissant. La ligne qui sépare l’amour et l’amitié devint si fine que les sentiments finirent par se confondre, caressant du bout des doigts l’espoir d’être amoureux. C’était devenu une obsession, de la gloutonnerie que de vouloir être aimé davantage ; avec le recul, je regrette de m’être focalisé sur ce qui n’était encore qu’un rêve alors qu’avec de telles amies, je ne pouvais envier personne. Aujourd’hui encore, j’ai un rapport très maladroit avec l’amitié et je traîne dans mes bagages pas mal de mésaventures. Des déceptions dont la faute est à imputer aux aléas de la vie, à des erreurs ou tout simplement à l’érosion qui s’immisce et détruit une relation qui ne méritait peut-être pas de subsister. J’ai beaucoup de mal à me remettre de ces « échecs », de ces ruptures avec ces personnes que j’ai élevées en haute estime. Je tiens à préciser qu’il me sera difficile de dissocier l’amour et l’amitié en terme de langage, dans le choix de mes mots. Je conçois que dans une vie, l’amitié mérite de tenir une place aussi importante que l’amour, qu’il me parait triste de ne témoigner son amour qu’à une seule personne. Je ne défends ni la polygamie ni l’infidélité, mais je défends l’idée que l’amitié puisse être une forme d’amour qui offre beaucoup d’affection. Parallèlement, je considère que l’amour se détache de toute relation en offrant les qualités d’une amitié, mais en les élevant à son paroxysme. Il y a une notion évidemment plus charnelle et passionnée, plus fusionnelle. Il y a enfin ce petit plus inexplicable, indescriptible qui dissocie ce lien parmi tous les autres, qui le rend aussi unique qu’essentiel. Je ne cherche à convaincre personne, mais depuis le lycée, j’ai appris à ne plus faire d’amalgame entre amour et amitié, j’ai appris à dissocier les deux et à me porter garant qu’une amitié homme femme sans ambiguïté existe. Et plutôt que de m’expliquer ou de me justifier plus longuement sur ce sujet, je laisse les prochains jours servir de preuve. Si l’amour se décide à frapper à ma porte et que derrière celle-ci se trouve cette belle inconnue.

De cette réflexion sur l’amitié - plutôt pessimiste je l’admets - subsistent tout de même de belles rencontres. Et il en est une bien au-dessus des autres qu’il me tient tout particulièrement à coeur d’exprimer ici. Claire, ma plus précieuse amie, une fille absolument unique pour qui j’ai énormément d’affection. Je la porte dans mon coeur aussi fort qu’une soeur et elle représente beaucoup à mes yeux. Nous nous sommes rencontrés il y a un peu plus d’un an, par pure coïncidence. J’avais alors un blog d’écriture sur lequel je publiais le début d’une histoire, une romance sur un ton mélodramatique - comme par hasard. Elle est tombée sur cette tentative de récit aux allures d’ébauche, mais avait appréciée la teneur du propos, cette vision des choses que je m’efforce finalement de transmettre dans ce journal. Elle eut la gentillesse de me laisser un commentaire auquel je répondis, ce qui engendra vite une correspondance timide, avant de devenir une succession de longs et passionnants échanges. Parler d’elle ici est la continuité logique des choses ; ses encouragements m’ont permis de continuer d’écrire et sa présence dans mon histoire est l’évidence même. Si l’incertitude persiste quant au devenir de ce récit, j’espère de tout mon coeur que notre relation illuminera les prochaines pages. Ce qui est sûr, c’est que Claire est une jeune femme pour qui j’ai une folle admiration et une estime infinie. Nous avons appris l’un de l’autre en dévoilant nos vies dans les moindres détails, sans pudeur, mais toujours dans un respect mutuel. Nous partageons un regard identique sur le monde qui nous entoure, sur la place que l’on s’efforce d’y avoir. De notre correspondance sont nées les confidences, puis les mots sont devenus une voix. Mais la distance, elle, est restée. Notre amitié hors du commun ne souffre finalement que des kilomètres qui nous séparent et qui, dans les circonstances actuelles, provoquent un essoufflement, une fragilité. Depuis quelques semaines, Claire est entrée dans la vie active, ce monde impitoyable du travail qui lui vole son énergie et beaucoup de son temps, si bien que nos échanges se retrouvent étouffés au milieu de tout ça. J’aime me remémorer avec le sourire toute cette période où nous nous donnions des nouvelles en permanence. Il ne se passait presque pas un jour sans que l’on se consacre à la rédaction de nos emails bavards, on y passait parfois plus d’une heure et rien ne semblait pouvoir nous arrêter. Aujourd’hui, notre lien est certes toujours très fort et reste intact, mais je m’inquiète forcément un peu. Les fantômes du passé ressurgissent et ranime mes peurs en me rappelant les dangers liés à la distance, mais au lieu de d’être plus pessimiste que j’en ai déjà l’air, il me faut lui en parler directement pour surmonter ensemble les obstacles qui se mettent en travers de notre chemin.
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Jo Hanna · il y a
On retrouve ici un texte très sensible, tendre et très beau je trouve. La première partie faite de réflexion intéressante sur le monde qui nous entoure m'a intéressée, la seconde m'a captivée. J'ai adoré la découvrir. D'abord cette première amitié joliment décrite. Mais surtout cette amitié avec Claire qui semble forte et belle. Qui ne rêve pas d'une amitié pareil ? On espère évidemment qu'elle restera intacte :)
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Mick · il y a
Merci pour ta lecture et d'y avoir perçu ma sensibilité. Le monde qui nous entoure est vraiment un sujet qui me tiens très à coeur de développer, et l'amitié prend une place de plus en plus importante. Elle sera essentielle dans le récit, au même titre que les sentiments. Quant au fait qu'elle reste intacte, je ne dirais évidemment rien... mais le risque de turbulences est important.
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Jo Hanna · il y a
L'amitié est un sujet très important, en tout cas pour moi et j'ai hâte d'en apprendre un peu plus :)
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