Il était une femme... - Chapitre 3 (partie 1/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

【Samedi 29 octobre 2011】

Les formules de politesse et la clientèle ne vont pas toujours de paire. Bien que je m’efforce de ne retenir que les sourires et les échanges agréables, le niveau d’amabilité et les humeurs de chacun restent imprévisibles, allant jusqu’à s’avérer déroutants, voir difficilement supportables. De l’exaspération à l’agacement, les profils défilent et réservent leur lot de surprises, sollicitant patience et sang froid au modeste employé de restauration. En fait, pour comprendre le principe fondamental qui régit le lien entre le demandeur et le receveur, il faut comparer cela à un miroir ne devant se refléter que d’un seul sens. Je suis celui qui, derrière mon comptoir, communique et dompte l’humeur des clients, y compris celui ou celle prétendument asocial ou impoli. Ne jamais se fier à la mauvaise première impression et garder en tête qu’un sourire donné est un sourire rendu. Mais dès lors que ce principe ne fonctionne pas, la faute à un receveur assimilable à un cas désespéré dont il ne reste plus rien à sauver, l’effet miroir se retourne contre moi. Certains ont un don pour être désagréables et la condescendance peut atteindre des sommets qu’on n’imagine pas. Malgré tout, la grande diversité des attitudes que peut avoir la clientèle méritait bien un paragraphe pour en décrire quelques grandes lignes. Pour commencer, le client passe souvent sa commande avec un certain désordre, la faute à son indécision ou la précipitation. Selon sa faim et ses envies, il réclame des sauces, un supplément de sel ou une brochette plus grillée. S’il est organisé, minutieux ou prévoyant, il n’oubliera pas de réclamer ses serviettes en papier ou la paille pour boire. S’il est distrait, rêveur ou un peu lent, il faudra se montrer patient le temps qu’il sorte son portefeuille, qu’il prépare sa monnaie et qu’il compose le code de sa carte bleue. Et rien qu’aujourd’hui à titre d’exemples, un client mécontent a réclamé un produit plus chaud quinze minutes après son passage en caisse, un autre a renversé sa boisson sur le sol et s’est empressé d’en réclamer une autre plutôt que de signaler la flaque étalée sur le sol. Une bande de jeunes étudiants à volontairement oublié de débarrasser leur plateaux et un homme en costume cravate à délaisser son morceau de pain qu’il avait pourtant réclamé au comptoir. Et ce ne sont qu’une infime partie des comportements possibles, qui sont d’une richesse qu’on ne peut soupçonner.

Elle instaure la courtoisie et sert de reconnaissance,
Elle ne coûte rien mais certains l’oublient à outrance ;
Nous sommes en droit d’attendre un minimum de politesse,
Alors s’il vous plait, pensez à dire merci en caisse !

Vers seize heures, je vais trouver refuge à la Fnac, histoire de flâner en compagnie des livres. Au détour d’un rayon, je me retrouve aux côtés d’une fille vêtue d’une mini-jupe, d’un débardeur sexy et d’un manteau chic. Ses grandes bottes en cuir à talons et son sac à main élégant s’ajoutent à une démarche et une gestuelle très raffinées, à tel point que de dos, on n’imaginerait pas une seconde qu’il s’agit en fait d’une petite fille. Le maquillage ne masque cependant pas sa peau de bébé, tout comme sa tenue très féminine ne suffit pas à dissimuler son corps de jeune adolescente. À première vue, je lui donne treize ans, peut-être moins. Quand certains regards se veulent scandalisés par cette audace vestimentaire, d’autres y voient l’opportunité de se rincer l’oeil ou de laisser leur esprit dérangé ressurgir. C’est le cas de cet homme, la quarantaine, qui s’approche d’elle avec un certain culot. Pointée du doigt et maintenant abordée par un inconnu, la jeune fille fait face à une situation embarrassante. L’homme, un beau parleur à la langue bien pendue, devient au fil des secondes trop entreprenant avec ses mains baladeuses. Je décide alors d’intervenir.
- Hey petite soeur, je te cherchais partout ! Encore dans les bouquins à ce que je vois.
- Hein ? Euh... Oui oui, j’étais en train de regarder si...
- Allez viens, on nous attend en bas.
Déboussolée par mon intrusion, elle finit par m’accompagner pour achever la parade de manière convaincante et éloigner ce maudit pervers. J’esquisse un sourire bienveillant à une jeune fille visiblement soulagée de s’en être sortie indemne, mais gênée d’avoir eu recours à ma sollicitude, en témoignent ses remerciements à voix basse et ses joues teintées de rouge. Après une formule de politesse échangée, nous voici revenus dans la peau de parfaits inconnus. Avait-elle conscience de jouer avec le feu en arborant cette tenue féminine trop pointue pour son âge ? Etait-ce de l’anticonformisme ou de la provocation gratuite ? De la rébellion ou de l’inconscience ? Le sentiment de honte qu’elle a éprouvé me fait dire qu’elle n’est pas la petite garce qu’on peut s’imaginer. Ce qui m’inquiète plutôt, c’est le risque qu’elle se retrouve de nouveau confrontée à des hommes mal intentionnés. Cette jeune fille est gracieuse, polie et touchante, bien loin de l’image que l’on pourrait se faire d’elle. J’en veux pour exemple le livre qu’elle tenait entre ses mains. «Un jour» de David Nicholls, ça reste un choix surprenant venant d’une jeune adolescente, dans le bon sens du terme. Quoi qu’il en soit, voilà une rencontre originale qu’il me sera difficile d’oublier, regrettant tout de même de n’avoir pas su entretenir le dialogue avec cette jeune fille certes un peu effrontée, mais néanmoins attachante.

Après ce regrettable incident, je retourne à l’étage supérieur tout en évitant de croiser à nouveau cet homme dégueulasse qui voulait s’en prendre à une enfant. Je m’agenouille ensuite devant le rayon des gros livres de photographie pour feuilleter les pages de quelques noms assez connus, d’Ellen Von Uwerth et ses clichés délurés à Patrick Demarchelier, un photographe de mode ayant eu devant son objectif parmi les plus belles femmes du monde. J’admets volontiers m’intéresser au travail de ces artistes qui vendent une succession d’images, car j’ai la curiosité d’y déceler le vrai du faux, d’imaginer l’envers du décor ou l’expression cachée derrière une apparence. J’aime interpréter les émotions capturées, repérer les cicatrices au milieu des paillettes, deviner l’instant d’avant ou celui d’après, comprendre ce qui est transcendant de beauté et ce qui ne l’est pas. La mode tient un rôle important dans les ouvrages que je parcours aujourd’hui, et je me passionne depuis peu pour cet univers. Pas dans un sens large et loin des mondanités pouvant découler de celui-ci, je préfère juste me focaliser sur la créativité et aux agréments de certaines tenues, qui confèrent aux femmes du style, qu’il soit urbain, naturel ou sophistiqué. J’ai bien conscience que c’est un milieu véhiculant trop souvent la superficialité, mais l’intérêt de consulter plein de livres de photographies se trouve justement dans la quête de ces pépites qui sortent du lot. La photographie à de sublime le fait de pouvoir être libre d’interprétation et indéfiniment diversifiée. Je me dirige ensuite au rayon des bandes dessinées, plus précisément dans les titres indépendants. J’y recherche au hasard un artiste dont je jalouserai les traits au crayon, qui me laisserai ce goût amer de ne pas avoir ce don. J’ai toujours voulu savoir dessiner. Étant petit, je dessinais des paysages un peu comme tous les enfants, avec une maison cubique et un soleil rond dont les rayons ressemblaient à des épines prêtes à tomber du ciel. Peu à peu, les habitations dessinées ont pris une tournure assez inattendue quand j’y repense. J’avais cette étrange obsession de reconstituer un cadre de vie sous terre ou sous un globe de verre au milieu de l’antarctique. C’était probablement symptomatique de ma solitude et de mon manque de sociabilité, je n’étais pas le genre d’enfant à aller vers les autres, préférant souvent rester dans ma bulle que de laisser s’approcher celles et ceux qui auraient été susceptible de l’éclater. Aujourd’hui, bien des choses ont changées, mais je garde cette ambition de savoir dompter un crayon de papier pour esquisser des portraits de femmes et revêtir leurs corps des plus beaux vêtements. Être finalement un styliste un peu rêveur qui se réfugierai dans l’ admiration qu’il porte à la femme en lui dessinant sa plus belle allure.

Un peu plus d’une heure après, tandis que je suis sur le trajet du retour, un sentiment de culpabilité me ronge un peu l’esprit. Sur le siège d’à côté, la présence du sac renfermant mon acquisition du jour me donne quelques remords. Cet énième livre sera vite rangé dans ma bibliothèque et restera probablement dans l’attente d’être lu pendant un long moment. Un achat compulsif que je ne regrette pas dans la forme, mais au fond, n’aurais-je pas pu attendre un peu ? J’ai cette fâcheuse tendance à m’encombrer d’un peu trop de superflu, d’user et d’abuser de tout ce matérialisme pour détourner mon attention. Je pourrais me faire plaisir occasionnellement, mesurer un peu mieux l’intérêt de mes dépenses et surtout, accorder le temps et l’attention nécessaire à l’objet dont il est question. Alors qu’en réalité, je ne fait qu’amasser un tas d’objet que j’ai la fierté de posséder, qui constitue ainsi une réserve d’occupation pour les mois, voire les années à venir. Et j’en viens à ne plus vraiment me consacrer à une occupation précise en dehors de l’écriture, hésitant entre la lecture d’un livre, le visionnage d’un film ou la partie d’un jeu vidéo pour me détendre. Avec du recul, je regrette de me retrouver avec des satisfactions qui ne sont que passagères, ou qui n’interviendrons que lorsque je m’en accorderai le temps. Je me désole de faire appel aux choses matérielles pour compenser un moment de flottement, de déprime. Je reconnais ce manque de lucidité et cette impulsivité qui me pousse au crime en commettant la dépense facile. Pour ma défense, cette fièvre acheteuse s’explique aussi par cette drôle de sensation ressentie lorsque je reçois un colis. Cette impression de recevoir un cadeau alors qu’il ne s’agit que d’un caprice assouvi. Cette fausse surprise qui intervient après une attente grisante. Comme si l’on venait de me souhaiter mon anniversaire ou un joyeux Noël. À moins que je ne sois matérialiste à un degré où le fait d’en avoir conscience ne suffit plus à convaincre la raison.

Sur le trajet du retour, je contourne certaines rues pour emprunter des chemins qui ne me sont pas familiers, toujours dans cet espoir de croiser la belle inconnue qui, ce matin encore, n’était pas dans le train. Je fais un léger détour par le parc, non sans appréhension, mais je ne m’y attarde pas. La nuit tombée me pousse vers la sortie rapidement et vu l’heure, je me décide à emprunter un petit raccourci pour ne pas rentrer trop tard chez mon père. Une petite ruelle débouche ainsi sur le centre-ville que je traverse d’un pas rapide, détachant mon regard de la foule environnante pour ne pas me laisser distraire. Le petit bonhomme passe enfin au vert et je traverse le passage piéton quand un automobiliste se met à klaxonner pour une raison qui m’échappe. Je me tourne vers lui pour finalement comprendre qu’il saluait juste un passant qu’il avait reconnu au loin. Là, mes yeux se figent en arrière plan de la route, dans la direction opposée à celle que je devrais prendre. La terrasse d’un café, une silhouette. Une intuition qui se transforme en invitation à m’approcher pour m’ôter d’un doute. Je m’avance mais lorsque je reconnais son visage, je m’arrête derrière un panneau publicitaire pour ne pas être vu et mon souffle se fait court. Au milieu de l’agitation urbaine, notre route se croise à nouveau. Mais une aura sombre et malheureuse ternit ce beau tableau. La jeune femme l’embrasse du bout des lèvres. D’un baiser enflammé se déclenche une fusion instantanée. Happée par le poison, son esprit semble s’apaiser et son corps se consumer. Un siège vide face à elle parait définir une solitude destructrice, tragique, et son beau sourire s’effondre dans le cendrier. Les nuages de fumée dessinent une mélancolie qui se dérobe dans l’air et se heurte à l’indifférence, les secondes se fracassent dans un crépitement sourd mais violent. Reste la douleur perceptible dont je m’imprègne entre chaque combustion et cette relation malsaine que je jalouse ; comment pourrais-je prendre la place de cet amant qu’elle réduit en chimère ?
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Jo Hanna · il y a
J'ai adoré ce texte, vraiment. Parce que tout ce qui y est dit me semble bien vrai. Que ce soit sur la photographie, la jeune fille avec sa tenue osée ou encore cette phrase "Alors s’il vous plait, pensez à dire merci en caisse !" je suis d'accord avec tout ! Mais surtout j'ai été prise dans ton texte et cette fin m'a un peu frustrée voir carrément dérangée. On se prend à espérer ! Mais je continue à espérer et j'attends la suite avec impatience :)
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Mick · il y a
Ce commentaire donne beaucoup de baume au coeur ! Ravi d'une part que tu ai adoré cette partie et d'autre part que tu partages ce qui est dit ici. J'utilise vraiment ce roman pour exprimer mes points de vue, mon regard sur le monde et c'est pour moi très très significatif d'être lu mais aussi d'être "compris" et de ressentir un intérêt ou une vision commune. La fin est volontairement frustrante mais tu as pu lire la suite et la suite de la suite de la suite devraient peu à peu dissiper cette frustration... ou pas ! ^^
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Jo Hanna · il y a
Oui on retrouve à chaque fois un point de vue, une vision du monde que l'on partage ou pas mais c'est agréable de lire un texte qui porte une vraie réflexion sur toutes sortes de choses !

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