Il était une femme... - Chapitre 2 (partie 3/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

À la différence des autres jours, c’est en toute fin d’après-midi qu’il m’est possible de faire un détour par le parc, sans vraiment envisager de m’y poser, la nuit étant presque tombée. Les chances de la croiser à une heure pareille n’en sont que plus infimes et je me suis résolu à venir ici simplement pour m’imaginer que quelques heures auparavant, ses pieds ont marché là où les miens se posent à présent. À peine ai-je fait le tour du lac qu’à quelques mètres de la sortie, un infime bruissement attire mon attention. Assise sur un banc, dans l’ombre d’un arbre éclipsant la luminosité d’un réverbère, la jeune femme est là. En empruntant ce chemin, je ne m’attendais pas à ce que nos regards se croisent ainsi ; une fraction de seconde a suffi pour installer un trouble. Mes sentiments se retrouvent déstabilisés par sa beauté qui me subjugue une fois encore, mais un détail inattendu me frappe de plein fouet. Son charme est balayé par la présence d’une cigarette entre ses doigts, provoquant un malaise étrange dans cet échange fugace. Ses yeux magnifiques trahissent la tourmente que son geste s’apprête à exécuter, et suspend le temps pour mieux l’ébranler. La cigarette s’embrase entre ses lèvres, laissant percevoir une détresse dont le bruit sourd me déchire. Et n’être que le spectateur lambda et impuissant de cette scène ne fait que ralentir ma marche sans parvenir à me stopper devant elle pour enfin l’aborder. Le bouleversement de l’apercevoir ainsi, assassinée par ce poison, provoque en moi un profond chagrin. Sa pureté dérobée me laisse un goût de déception, avant que l’acte ne suscite une vive empathie dont je peine encore à comprendre le sens. La découverte de cette brèche dans le portrait si parfait que je m’étais fait d’elle ne la rend que plus humaine et mystérieuse. Et je crois même qu’elle n’en est que plus attirante.

Elle allume une cigarette par plaisir ou pour sa délivrance,
Elle inhale ce poison contre sa volonté, par accoutumance.
Elle exhale ses rêves ou ses espoirs par une fumée dense,
Elle écrase ses regrets, sa détresse et une part de sa souffrance.

Pourquoi ? Un seul mot pour une question qui ne cesse de me hanter. J’ai poursuivi ma route en traînant des pieds, je me suis arrêté à une centaine de mètres du parc et me voilà posé contre un mur, observant le ciel pour y trouver des réponses. Mais les nuages masquent les étoiles comme la fumée voilait son visage. Une similitude qui se retrouve dans le langage, impossible se mêlant à impassible. Comment rester de marbre devant pareil contexte et la découverte de cette jeune femme en train de s’empoisonner ? Je n’ai pas de méprise à son égard pour autant, bien au contraire, et il n’y a que la violence de ce pincement au coeur pour me laisser dans l’interrogation. Lorsque le charme d’une femme croise le fer avec les méfaits d’une cigarette, j’ai ce besoin irrépréhensible de chercher un sens et de décrypter l’acte. Comprendre le geste et lui donner une interprétation a sûrement pour vocation de me rassurer, de dédramatiser ou d’excuser cette image terrible que j’en ai. Parce qu’à mes yeux, les fumeuses ne sont pas forcément celles que l’on prétend et que le fait de fumer ne doit pas se résumer à un vice. Quand je l’ai vue exhaler sa fumée avec ce regard extrêmement évocateur, qui mêlait gêne et mélancolie, je me suis senti dévasté comme elle semblait l’être à ce moment-là. Peut-être est-ce cet échange si expressif qui a provoqué cette empathie. Pour être honnête, je n’avais pas imaginé un seul instant que je la verrai avec une cigarette à la main, ça n’était pas même envisageable tant je crois avoir idéalisé de bout en bout l’image qu’elle a su m’offrir jusqu’alors. Et ce n’est pas faute de m’être interrogé, d’avoir regardé la couleur de ses lèvres, le teint de sa peau et l’éclat de ses dents. Les fumeuses ont parfois les joues un peu creusées et gardent sur leurs vêtements une odeur de tabac persistante. Il peut y avoir la façon de tenir un stylo, une nervosité apparente ou le timbre de sa voix pour trahir son tabagisme. Mais chez elle, il n’y avait rien de tout cela. Je relativise en supposant que ce n’est pas une grande fumeuse et qu’il ne s’agissait là que d’un moment d’égarement, d’une pulsion ou d’un acte isolé qui ne fait pas forcément d’elle une otage de la nicotine. J’éprouve le besoin d’avoir ce raisonnement qui n’est peut-être pas terre à terre, mais ça me fend le coeur d’imaginer que cette jeune femme se livre à l’autodestruction, considérant que fumer s’apparente à une forme détournée du suicide. Et je ne supporte pas l’idée qu’elle concerne une personne aussi merveilleuse qu’elle a pu me laisse le penser jusqu’à présent. La cigarette fais partie intégrante de la psychologie d’une femme, de la considération qu’elle porte à son existence, mais également du mal-être qui l’habite. Et cette poignée de secondes où nous nous sommes observés tout à l’heure me laisse dans l’incertitude. Pourquoi tenait-elle une cigarette entre ses jolis doigts ? Pourquoi fallait t-il qu’elle embrasse ce poison ?

Une fois de retour chez mon père, les pensées encore embrumées, je préfère me blottir sous la couette de bonne heure pour ne plus me torturer l’esprit. Mais avant de m’endormir, j’avais à coeur de parler d’une compagnie un peu spéciale. Ses yeux s’écarquillent, ses poils frissonnent un peu et ses moustaches frémissent de temps à autre. On pourrait avoir un doute en la voyant, mais il ne s’agit pas d’un chat en peluche qui se trouve dans ma chambre. Cependant, inutile d'espérer s’approcher d’elle à moins de cinquante centimètres, de peur de l’effrayer et de la voir se cacher dans le recoin le plus inaccessible. Je me souviens encore très bien du jour où je l’ai recueillie à la SPA. C’était un jour férié, le 8 mai de cette année. Recroquevillée dans un petit panier et effrayée par toute l’agitation environnante, elle était si fascinante et si attachante qu’elle ne pouvait être que l’heureuse élue. Sur la fiche descriptive accrochée devant sa cage, il était écrit qu’il lui fallait une famille patiente et attentionnée. Elle n’attirait pas les foules vu le défi qu’elle représentait, alors que de nombreux autres chats se montraient bien plus sociables et réceptifs aux caresses. Elle était un cas à part, un chat sauvage au milieu de toutes ces bêtes domestiquées. Une boule de poils réfugiée au fond de sa cage, destinée à émouvoir tout en étant condamnée. Mon seul souhait a été de lui donner un toit et de gagner sa confiance pour que ce petit animal si fébrile et d’une évidente fragilité puisse se sentir aussi libre qu’heureux. Une fois chez moi, après l’avoir sortie d’une cage recouverte d’une couverture, la jeune craintive s'était empressée d’aller dans le coin aménagé pour elle, qui respectait sa volonté d’être mise à l’écart. Un amas de plaids le long du sol, sous la bibliothèque, lui assurait la tranquillité. Il était inutile de chercher à l’apprivoiser trop rapidement. Six mois plus tard, ses griffes et son instinct sauvage continuent de la rendre inatteignable, faisant honneur au nom qu’elle porte : Princesse. Devant sa crainte et son mépris des humains, je persiste à croire que son passé renferme quelque chose de traumatisant. J’ai beau lui parler pour essayer de la rassurer, lui offrir quelques jouets pour la divertir et veiller de mon mieux à ses besoins, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

【Flashback - 19 mars 2009】

Il s’appelait Plume et il était ma peluche vivante. C’était un jeune chat plein d’énergie, très affectueux et véritablement adorable. Il lui arrivait d’arracher le papier peint du salon, de se cacher sous le canapé et il réclamait forcément beaucoup de caresses. Il était assez frêle, un félin de poche qui portait bien son nom avec son poids plume. Il était malicieux, vif et c’était un vrai bonheur d’avoir une boule de poils pareille. Et puis un jour, le doute survient quand la litière ne dégage plus de mauvaises odeurs. Un détail anodin sur le moment, auquel je ne prête pas vraiment attention. Puis quand je m’aperçois que Plume n’a plus uriné depuis près de trois jours, la crainte s’installe. J’appelle le vétérinaire pour lui demander une consultation d’urgence et l’après-midi même, je me précipite au cabinet pour y trouver des réponses. À ce moment précis où Plume est dans mes bras, sur le trajet séparant mon domicile à celui du vétérinaire, je n’espère qu’un simple traitement pour soigner mon chat. J’ai forcément un peu d’appréhension, mais je suis loin d’imaginer que ce sont mes derniers instants avec lui. Je me souviens de cette distance parcourue en lui chuchotant des paroles réconfortantes, parce qu’il paniquait à l’idée d’emprunter ce chemin, qu’il savait où nous allions. Dans la salle d’attente, il y avait ces chiens et ces chats plus ou moins malades qui attendaient d’être pris en charge par l’assistante du vétérinaire. Puis ce fut au tour de Plume. Quelques questions précèdent un examen pour déterminer l’origine du problème. Le syndrome urologique félin, des cristaux ou du sable obstruent le canal permettant au chat d’uriner. Une maladie fréquente qui touche essentiellement les jeunes chats castrés et qui doit être prise en charge rapidement. Et c’était déjà bien trop tard pour ne pas me retrouver devant un choix surhumain à faire. Un choix inhumain. Sauver le chat en essayant de l’opérer, en sachant que la réussite de l’opération n’est pas garantie, qu’elle laissera d’importantes séquelles au chat et qu’elle est hors de prix, ou bien de ne pas le laisser souffrir et de lui ôter la vie. De le faire « piquer » comme on ose vulgairement le dire. Comment pouvais-je choisir sans le regretter dans tous les cas ? J’avais Plume sous mes yeux, qui semblait tellement en bonne santé, toujours aussi beau et attachant. Meurtri devant ce choix, ne souhaitant pas qu’il souffre, ne pouvant pas payer l’opération et sous l’influence des conseils insupportables du vétérinaire, il ne restait que cette solution qui n’en était pas une. Devant l’obligation d’abandonner, pris dans un étau sans pouvoir en réchapper, mon chat n’a pas eu la vie que je voulais lui offrir. Ce jour-là, il n’a jamais été aussi difficile de faire le chemin inverse, avec cette cruelle sensation d’avoir été dépossédé d’un être cher. Plume m’avait été arraché des mains et je me sentais à présent seul au monde.
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Allie · il y a
J'ai les larmes aux yeux après cette lecture...
Je me suis rendue compte que j'avais pris du retard sur ton roman alors j'essaie de le rattraper :) ce texte est de loin l'un de mes préférés... Dans la première partie de ton texte, tu évoque le fait qu'il s'est fait une image de cette femme qu'il ne connait même pas au fond, seulement l'image qu'il s'est construit d'elle dans sa tête et ça, ça m'a beaucoup parlé.
J'adore les animaux alors toute la partie que ce soit sur Princesse ou sur Plume, j'ai adoré. C'était touchant pour Princesse, émouvant pour Plume. J'ai beaucoup aimé lire quelque chose de toi ne parlant pas de cigarette, ça te vas très bien aussi.
Je lirai la suite dès que je le pourrai, j'en meurs d'envie ! Bravo ;)

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Mick · il y a
C'est gentil de revenir lire la suite de mon roman :) Ton commentaire me touche beaucoup, désolé pour les larmes aux yeux ceci dit !
Effectivement, j'avais à coeur de rendre cette jeune femme plus "réelle" et moins parfaite, mais pourtant toujours aussi attirante. On se construit forcément une image de la personne au départ, on suit un instinct, des impressions, on se fie aux moindres détails. Et ici, c'est l'apothéose même de ce que je cherche à travailler dans mes Volutes féminines, à savoir que la cigarette intervient dans ce passage pour rendre imparfaite mon héroïne avec ce "détail" pas si anodin.
Pour Plume et Princesse, je voulais rendre mon petit hommage à Plume qui me manque beaucoup, et parler de ma chère Princesse que j'affectionne tant aussi. J'ai particulièrement hâte d'avoir ton avis sur la suite dans ce cas, reviens quand tu veux ma chère Allie ! Et merci pour tes mots aussi sincères qu'encourageants ! <3

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Jo Hanna · il y a
On retrouve cette question autour de la cigarette dans la première partie, cette envie de comprendre. C'est bien écrit comme toujours. Mais c'est la seconde partie qui m'a vraiment touché parce que tu parles de ce chat que le personnage doit laisser partir et forcément je me retrouve un peu, ce n'est jamais facile. Enfin bref encore une fois j'ai beaucoup aimé lire ton texte :)
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Mick · il y a
Merci Johanna pour être venu lire la suite et fin de ce second chapitre. Il y a de nouveau ce thème de la cigarette qui intervient ici, mais il faut savoir que mes "Volutes" sont nés à partir de mon roman et non l'inverse ;) Et cette scène, je l'ai écrite car je pense qu'avec le prologue, le narrateur idéalisait quoi qu'il arrive un peu cette femme. Ici, la cassure est assez nette et sans bavure, j'aimais et je trouvais ça important d'imposer ce contraste. De la rendre "réelle" car imparfaite.
Pour le paragraphe du chat, il m'a été difficile de l'écrire, c'était un moment réellement vécu et c'était important pour moi d'en parler, et de justifier aussi pourquoi Princesse est là.
Ravi que ça te plaise toujours autant ! :)

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