Il était une femme... - Chapitre 2 (partie 2/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

【Jeudi 27 octobre 2011】

Un accident grave de voyageur. C’est là l’expression trouvée par la SNCF pour justifier le retard du train tout en évitant des termes plus explicites. La dissimulation d’une réalité autrement plus dérangeante, où une personne s’est jetée sur les voies pour en finir. Par désespoir sûrement, dans une ultime intention de marquer les esprits peut-être. Un acte malheureux réduit à n’être qu’un obstacle empêchant les voyageurs d’arriver à l’heure. Une horrible manière de mourir qui ne récoltera que la colère de celles et ceux dont la ponctualité est compromise. Dans cette effusion d’impatience, je perçois l’attente comme une occasion de revoir la jeune femme. Hélas, la foule est d’une telle densité qu’il devient impossible d’observer autour de soi. Le train finit par arriver et tous viennent s’y entasser, au point de réduire le wagon à l’état de boîte à sardines et de rappeler le calvaire du métro aux heures de pointe. Au bout de quelques minutes, à l’approche de mon arrêt, les passagers s’engluent devant les portes, impatients de pouvoir quitter ce microcosme étouffant. Je préfère attendre que les portes se soient ouvertes avant de m’engouffrer vers la sortie. Le moment venu, je me retourne dans la direction opposée pour atteindre la sortie plus rapidement et me retrouve face au dos d’une femme. Sa silhouette, sa chevelure dorée, son manteau gris clair, son sac à main... Puis une bribe de son parfum me parvient et provoque un séisme immédiat. Son visage finit par se tourner vers le mien, ôtant mes doutes et ranimant l’espoir. Il s’agit bien de la jeune femme ! Je ne peux contenir ma joie lorsqu’elle m’adresse un sourire du coin des lèvres. Se souvient-elle de moi ? Son regard intimidant porte mes joues en ébullition et le temps semble s’être arrêté. À peine ai-je eu le temps de remarquer la minuscule peluche accrochée à son sac à main que l’agitation des voyageurs interrompt nos retrouvailles. Elle m’est arrachée des yeux avant de disparaître subitement.

Nous étions si près et à la fois si loin de pouvoir nous rapprocher. Mais dans cette fourmilière, il ne m’a pas été permis d’envisager quoi que ce soit et pour dire vrai, je crois que ma timidité presque maladive aurait empêché tout acte de bravoure. J’ai beau retourner la question sous tous les angles, je n’arrive pas à imaginer une situation où il me serait capable de l’aborder sans avoir l’air effronté. Comment lui laisser bonne impression et prouver que mes intentions ne se limitent pas à la déshabiller du regard ? Je remarque bien qu’il est difficile aujourd’hui de contempler une jolie fille sans être accusé de voyeur, de soulever des questions ou de susciter un malaise. Beaucoup ont l’air de penser qu’on ne peut pas regarder une femme sans éprouver pour elle du désir. Qu’un homme en couple ne devrait pas s’intéresser aux autres femmes sous peine d’être perçu comme un infidèle. Dans un cas comme dans l’autre, je crois que c’est avant tout une question d’intention. Je considère que chaque homme à le terme qu’il mérite, de celui qui reluque à celui qui admire ; un niveau de langage qui démontre l’altruisme ou l’égoïsme de chacun parmi une vastitude de termes et une multitude de desseins. Mais alors, qu’est-ce qui est correct de ce qui ne l’est pas ? Où se trouve la frontière dans la façon de regarder les femmes, si tant est qu’il en existe une ? S’il y a des femmes qui aiment être désirées et se savoir attirantes - et je ne parle pas nécessairement de narcissisme - d’autres s’offusquent facilement quand une attention particulière leur est portée. Peut-être est-ce la faute de l’insistance qu’ont certains hommes à laisser apparaître leur insatiable appétit de conquêtes et qui, dans un élan d’indélicatesse, se posent en prédateur pour agripper leurs proies. Être une femme de nos jours doit être oppressant, ne serait-ce qu’avec ces hommes qui les dévorent des yeux et qui manquent cruellement de subtilité et de sentiments. Et ce n’est pas un illustre inconnu tel que moi qui pourra passer outre la maladresse et les inhibitions pour approcher une jeune femme. Il ne me reste que l’espoir d’une occasion particulière, d’un hasard qui ferait bien les choses.

Le soir, après quelques instants passés dans le parc à errer en vain, la mélancolie me retombe violemment dessus. Celle-là même qui depuis hier m’arrache sans remords l’optimisme et la bonne humeur. Mes pensées vacillent et je suis en proie au doute, bien plus que ne pouvaient le laisser entendre mes précédents paragraphes. L’élan joyeux qui a suivi cette rencontre s’essouffle à mesure que la réalité me fait entendre raison, remettant sur pied les sentiments les plus dévastateurs qui noient l’inspiration, les mots et un courage que je ne trouve pas. Pourtant, je suis encore là, à décrire cet état d’esprit plutôt que de laisser une page vierge comme il aurait été probable que je le fasse avant. Quelque chose me retient, un fil sur lequel je reste agrippé, qui me permet de combattre cette rancoeur et de poursuivre encore l’espoir qui me fuit. J’hésite à rejoindre mon lit pour que le sommeil efface cette appréhension du lendemain. Je panique intérieurement et j’angoisse à l’idée d’être en train d’écrire le début d’une tragique histoire. J’ose à peine me relire et en survolant malgré tout quelques lignes en arrière, je ne sais plus quoi penser. Toutes ces confidences posées sur le papier auront-elles un jour un sens ? Je disserte et j’expose mon point de vue, j’émet sans forcément m’en rendre compte quelques jugements, c’est vrai. Mais ce n’est qu’un regard sur le monde qui n’a pas vocation de changer celui-ci. Je ne cherche pas à élever en vérité universelle mes propos, je ne prétends pas avoir la science infuse, loin de là. Et quand bien même j’ai à coeur de mesurer le poids de chaque mot pour être juste avec moi-même, quelle importance dois-je leur accorder s’il ne se passe rien ? Des pensées ne font pas un livre, et les états d’âme d’un homme pathétique encore moins. Je dois me ressaisir et croire en des jours meilleurs, même si c’est facile de se le dire et moins de s’en convaincre. Je ne dois pas abandonner ma quête et saisir ma chance, accepter que cela prenne du temps et que le cheminement soit laborieux.

【Vendredi 28 octobre 2011】

Dans le train, les passagers s’évitent du regard ; ils se barricadent derrière une paire d’écouteurs ou devant un téléphone, oublient le monde qui les entoure pour celui qui leur échappe. Nous sommes en fin de matinée quand je descends à la station prévue. Dehors, il pleut à torrents. Sous mon parapluie, je sillonne un long chemin jusque vers l’entrée du parc et m’y engage malgré la boue et les flaques éparses qui jonchent ma route. En vérité, le temps maussade m’a suggéré de venir puiser la quiétude ici, de me promener au milieu d’une végétation qui s’abreuve de ce que les nuages ont à lui offrir. Après avoir parcouru quelques centaines de mètres, je m’arrête un peu plus loin pour rejoindre ces deux bancs perpendiculaires situés sous un abri et sur lesquels j’ai l’habitude de venir m’asseoir. Le cadre y est charmant et l’atmosphère paisible. Mais à mon grand étonnement, quelqu’un s’y trouve déjà. Une jeune femme ravissante, âgée d’une vingtaine d’années, aux cheveux ondulés arrivant à hauteur d’épaule. Son parapluie est posé contre la rambarde et un sac à main gît à ses côtés. Ses jambes croisées mettent en évidence de jolis escarpins ouverts à la tenue très soignée compte tenu de la météo. Elle se détache un court instant du livre qu’elle tient entre ses mains pour lever les yeux vers moi, avant de m’adresser un léger sourire de politesse. Puis elle rive aussitôt son regard sur la page suivante tandis que je m’assieds sur le banc encore inoccupé. Le tonnerre gronde au loin, transcription éloquente du trouble que créé sa présence. Je sors un carnet de notes et un crayon, y griffonne quelques syntagmes incohérents les uns des autres. Fragments d’idées et pensées en lambeau se succèdent jusqu’à ce que la mine se brise, entraînant le crayon vers le sol en m’échappant des mains. La jeune femme se saisit de l’objet qui, par un heureux hasard, s’est retrouvé jusque sous ses pieds. Sa voix se laisse alors entendre brièvement lorsque nos mains s’effleurent au moment de me rendre le crayon. L’intimidation n’en est que plus grande après ce premier contact, imposant durant quelques secondes un nouveau silence. Seuls la verdure environnante malmenée par le vent et le rideau de pluie ruisselant du ciel perturbent cet instant particulier qui précède mon initiative. J’introduis le dialogue en m’excusant de briser mon mutisme.
- On ne se serait pas déjà croisé quelque part ?
Elle dément avec une légère hésitation. Je suis gêné de lui avoir posé cette question et m’en excuse aussitôt. Puis un éclair vient scinder le gris du ciel en deux, telle une métaphore de l’impact qu’a eu sa réponse.
- On s’est peut-être déjà vus, fini-t-elle par admettre.
Le tonnerre se manifeste d’un roulement sourd qui semble ne plus s’arrêter. Le bruit s’intensifie, grimpe dans les aigus jusqu’à me sortir du sommeil. La sonnerie du réveil m’extirpe d’un rêve avec brutalité et l’euphorie s’étouffe dans le retour à la réalité. Se dire que rien de tout cela n’était vrai ressemble à une tragédie.

Je n’oublierai jamais cette nuit où l’imagination,
S’est permise d’exprimer librement mes émotions.
Mes songes m’ont offert un moment d’évasion,
Le sommeil a permis à l’écriture un brin d’inspiration.

S’il est une évidence au sujet de ces instants irréels, c’est la place occupée par la jeune femme et ce désir évident d’aller vers elle. Bien qu’il soit difficile d’admettre que tout cela n’était qu’un rêve, cela me fait prendre conscience qu’au fond, ce qu’il s’est produit depuis le début de ce journal n’est déjà pas si mal. Ces instants illusoires m’ont permis d’être plus pragmatique, bien que l’attente de la revoir manque encore de rationalité, au fond. Qu’importe, c’est l’esprit moins confus que je m’en vais travailler. S’il me semble inutile de préciser qu’elle n’était pas dans le train ce matin, je reste d’humeur à vouloir disserter sur ce qui m’entoure. Et s’il est un aspect intéressant de mon travail qu’il me tient à coeur de soulever, c’est le caractère relationnel qui le compose. Courts échanges ou rares dialogues, le lien avec la clientèle est d’une diversité que beaucoup ignorent, préférant entretenir une approche mécanique et reléguant le rapport humain à son strict minimum. C’est pourtant un privilège que d’être debout derrière mon comptoir, aux premières loges des comportements, des humeurs et des caractères que chaque individu voudra bien laisser s’échapper. Je suis persuadé que le contact entre l’employé et le client peut aller au-delà des échanges de politesse et d’une prise de commande. Qu’un service bien rendu invite l’inconnu à venir plus régulièrement, à ne plus être seulement de passage et dépasser la visite éphémère qui laisse sur sa faim. Au-delà des apports en terme de chiffre d’affaires que ne niera pas mon responsable et qui protégera nos emplois, il y a cette légère affinité pouvant entrainer par la suite une progressive familiarité. Et qui sait si un jour, nous ne serions pas heureux à l’idée qu’un client vienne nous voir en s’intéressant davantage à la personne qui lui tend son repas plutôt qu’à l’intermédiaire de second plan qui lui répète ses formules rébarbatives. Souvent, mes collègues ont pour seul discours le nom des différents menus, sandwichs, boissons et desserts. Entre l’employé de restauration et le client ne se profile alors qu’un choix puis un transfert de monnaie où l’un s’appauvrit quand l’autre s’enrichit. C’est tout de même triste de ne pas prendre le temps d’apprécier un sourire, des yeux qui pétillent ou une voix douce. De communiquer sa bonne humeur et de la voir s’y refléter sur le visage qui nous fait face. J’idéalise un peu ce rapport avec la clientèle mais je n’en oublie pas les mésaventures pour autant. J’avais juste envie de soulever un état de fait, et nul doute que je reviendrai plus tard sur le sujet de manière plus nuancée. Peu après la fin du service, Mr Lecoeur m’invite à le rejoindre dans son bureau afin de m’impliquer dans son recrutement. Une sollicitation qui me surprend autant qu’elle m’enthousiasme. Il me demande mon avis sur les candidatures récemment déposées pour le temps partiel qu’il reste à pourvoir. Des dizaines de profils d’où il ne ressort essentiellement que des banalités, des phrases calquées aux modèles types, de grossières fautes et une motivation artificielle. Sauf qu’au milieu de ce tas, un profil se démarque. Caroline - 19 ans - Permis B. Ses phrases alambiquées démontrent une volonté de bien faire, d’être authentique. De se différencier. La présence d’une photo permet de poser un visage sur ses mots, d’y associer une certaine sympathie. Mais ce qui retient mon attention, ce sont ses centres d’intérêts. De l’écriture, de la lecture, de la danse... Il ne m’en fallait pas plus pour recommander cette jeune demoiselle à mon responsable qui, après un court échange portant sur les raisons de mon choix, composa son numéro pour la prendre en entretien.

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