Il avait un rêve, Chronique du parfait paresseux

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Ex enseignante, ex-hobbite, ex-agricultrice, et ex-patriée depuis presque 8 ans, je profite de mon ex et lent temps libre pour écrire principalement de courtes chroniques légères et drôles  [+]

Cette vie là!
Il l’avait rêvée. Il l’avait tellement désirée. Il s’y voyait déjà !
Levé aux aurores, le soleil à peine sorti de son cocon nocturne, il enfourcherait son tracteur, le chapeau de paille vissé sur sa tête, ses sabots cirés de la veille et partirait à l’assaut de ses terres et de ses sillons....Sa terre toute labourée, rasée de près de ses mauvaises herbes, libre de ses cailloux, pierres et rochers, lissée et peignée par le grand Fermier pourrait ainsi allaiter ses semences en toute quiétude. Semences, poussant, devenant amandiers, oliviers ou vigne.
Puis il taillerait, soignerait, nettoierait, chérirait ses « enfants de la terre », si généreux, loyaux, fragiles et robustes pourtant... « Si tu en prends soin, ils te le rendront », disait-il.
Il ferait de ses récoltes ; son huile, son vin, son lait d’amande, ses savons, ses raisins secs, ses amandes grillées ou torréfiées, ses olives de bouche, son vinaigre, son chorizo, son lomo, ses tapas, ses......Oups ! Je m’emporte !
Il allait même transformer l’étage inférieur de la bergerie en atelier pour mieux stoker, transformer, cuisiner ses récoltes, s’essayer dans des tentatives, des concepts révolutionnaires, et ainsi rien ne se perdrait.
Il construirait un abri pour son tracteur, il avait déjà acheté les matériaux nécessaires.
Le puits, oui, il y avait de l’eau ! Il réparerait sa vieille porte déglinguée, il repeindrait ses murs, il le ferait fonctionner et l’utiliserait pour le potager, les plantes, le jardin andalou, la piscine, alimenter la maison, non ! Le Cortijo !
La vigne qui vieillissait devant l’entrée du garage, il la taillerait et construirait une pergola afin qu’elle puisse s’appuyer et s’installer à nouveau pour donner son ombrage aux chaudes journées de l’été andalou.
La grande terrasse derrière la maison, il allait l’aménager avec un évier, et un plan de travail pour mieux déjeuner et diner dehors et profiter ainsi du paysage grandiose qui l’entourait.
Il y avait des bancs en béton sur cette terrasse, autrefois blancs, vieillissant mal. La peinture se soulevait et se décollait par plaques de toutes parts, de plus, les oiseaux en avaient fait leurs toilettes, des dégoulinures noires s’y étaient incrustées et il fallait au moins les repeindre. Mais non, il avait acheté le carrelage et la faïence afin de les embellir, <<La peinture, ça ne tient pas!>> affirmait-il. Il allait donc les carreler.
Tant et tant de projets, de bonnes intentions et d’idées prometteuses.
Il était libre à présent, avait quitté le monde urbain, si stressant et agressif. Oui, il avait tout quitté ; sa maison, son travail, ses amis, ses voisins, même son canapé.
C’était son choix, son rêve !
Il se sentait revivre, retrouver une jeunesse, un entrain, une force intérieure, une énergie, une grande porte venait de s’ouvrir à lui et il s’y engouffrait.
Il avait sa Fermière avec lui.
Il avait le temps, la santé, cette incroyable envie, une force, les moyens, rien ne pouvait l’arrêter, il était au paradis, son paradis...
Seulement...le paradis se mérite !

La réalité du Rêve...

En effet le Fermier attend.
Le Fermier n’est pas que Fermier. Il est aussi très sportif et a des activités apparemment plus importantes que ses arbres et leurs semences, sa pergola et son jardin andalou, son puits et son carrelage... Il va régulièrement escalader avec un groupe d’amis, faire des randonnées dans les Sierras avec un autre groupe d’amis, part en reconnaissances avec encore un autre groupe d’amis de l’association de protection du Parc National du coin. Puis il a des amis qui ont besoin de lui. Aussi il va se transformer en Fermier chez les autres.
A présent Sa terre souffre, elle étouffe sous ses pierres et ses mauvaises herbes, elle ne respire plus. Son tracteur a ses chenilles immobiles depuis si longtemps que les herbes commencent à l’investir... Vont-elles se « chrysalider » et devenir papillons ?
Sa herse est si bronzée qu’elle commence à peler des socs !
Les matériaux achetés pour l’abri et entreposés devant le futur atelier ont disparu sous les innombrables herbes invasives qui se répandent partout.
Ses amandiers n’ont pas été taillés et s’emmêlent les branches tout en se débattant avec les mauvaises herbes qui à présent envahissent leurs troncs.
La vigne croule sous le poids des grappes du futur vin mais livre un combat statique contre l’invasion massive des méchantes herbes qui ont le champ libre !
De loin on devine parfaitement les Terres du Fermier, ce sont les seules qui dénotent dans le paysage, un peu de bush, de brousse, de maquis, de terrain vague, de sierra parsemés d’arbres en détresse, luttant contre l’abandon, l’isolement, le manque de soin. Les paysans du coin se signent en passant devant ce paradis perdu.
Amen...
Seuls les oliviers semblent s’en sortir, il est vrai qu’au printemps dernier un Vieux Fermier, un voisin avait pris en main le nouveau Fermier et avait entrepris de l’initier dans la taille de ses oliviers. Du coup, le Fermier avait été obligé de sortir de sa boîte toute neuve son sécateur et de tailler ses oliviers. Ceux là seront donc saufs !
Mais le Fermier avait beaucoup rouspété car il devait se lever tôt et avait attrapé des ampoules aux doigts !
Puis ce même Vieux Fermier avait proposé de préparer un vivier d’amandiers. Il avait ainsi déblayé un espace afin d’y semer des amandes. Le Fermier avait obéi et avec la Fermière, celle qui ne fait jamais rien, ils ont planté un millier d’amandes qui ont pratiquement toutes germées et laisse deviner une petite forêt d’arbustes aux fragiles feuilles pointues.
Un jour, le Vieux Fermier du coin voyant la vigne du Fermier réveur si abondante mais sans soin s’est permis de la nettoyer. (Il en avait marre de se signer) Il est donc venu rendre visite au Fermier mais celui-ci escaladait ses falaises. La Fermière présente ce jour là, car elle n’escalade pas, (elle ne fait toujours rien celle la!) avait proposé de rappeler son Fermier afin qu’ils nettoient ensemble cette vigne en mal d’amour. Le Vieux Fermier avait refusé et avait donc entrepris seul de faire le travail à la place du Fermier Escaladeur et Randonneur...A son retour, le Fermier avait constaté que sa vigne était nettoyée et ne semblait même pas surpris du miracle « son travail se faisait ainsi seul>>.. Aussitôt, il est allé admirer sa future récolte toute fringante, épluchée de ses lianes de mauvaises herbes qui l’étouffaient, une vigne abondante, généreuse et prometteuse. Il imaginait les nombreux tonneaux de vin qu’elle apporterait...La vie de Fermier lui plaisait tant ! Que c’était bon de vivre ainsi de « sa » Terre...Puis au loin, il vit un tas de ronces, d’herbes amoncelées, un énorme tas qui défigurait son paysage. Le Fermier sentit la colère le saisir. En effet le Vieux Fermier après avoir dégagé les pieds de vignes et les allées avait laissé en plan ce tas, là, ici chez lui ! Un énorme tas de branchages, de ronces, d’herbes géantes, de chardons, de trucs piquants et tout était en vrac devant sa vigne....Vraiment il y a des gens sans gène ici ! Il trouvait que son voisin tout Vieux Fermier expérimenté qu’il était aurait quand même pu emporter avec lui les « saloperies » qu’il avait sorties de la vigne....Qu’allait-il en faire à présent ? On ne pouvait plus brûler dans les champs, le risque d’incendie étant trop élevé.
C’est en rouspétant que le Fermier est allé se reposer dans son canapé. Il avait escaladé et était fatigué...

La réalité du rêve,

Oui, le néant, la vigne vieillissante s’écroulait par terre devant la porte du garage.
Les carreaux de faïence achetés et disposés sur les bancs afin de se rendre compte de l’effet attendu, étaient toujours disposés sur ces bancs mais s’étaient fêlés les uns après autres aux cours des mois passés à attendre le carreleur.
Le branchement de l’évier avait été fait, mais l’évier prenait la poussière dans l’appentis et les tuyaux étaient restés ainsi à l’air sur le mur...un chiffon usagé les protégeant inutilement des rayons ardents du soleil.
Le jardin andalou n’existait que dans l’imagination du Fermier.
Le puits gardait son antique porte défoncée et ses murs écaillés. Il trônait à l’entrée de la ferme, juste après le dernier virage qui révélait enfin le cortijo*, cachant derrière son reste de porte un trou profond de plusieurs mètres où l’eau pourtant si claire attendait.
Le futur atelier, une ancienne bergerie laissée à l’abandon, avait toujours son sol en terre battue, une terre crouteuse et douteuse et servait d’entrepôt à tout et rien. Un enchevêtrement de matériaux récupérés se mélangeait à des déjections d’animaux qui avaient trouvés refuge dans cette cave sans porte, ni fenêtre. De la chauve-souris au rat des champs, du renard aux milliers d’insectes et d’araignées, un zoo, enfin un musée de la crotte animale !
Et puis le cortijo* lui-même n’avait pas été remis au gout du jour. Certes, la bâtisse était belle, saine et en bon état, mais le lave vaisselle n’avait pas encore trouvé son arrivée d’eau et la Fermière qui ne fait rien et qui pensait ne pas laver la vaisselle, devait se la taper tout en régulant son eau car le fermier faisait attention à la consommation de son eau chaude.
La Fermière n’avait toujours pas d’armoire pour ranger son linge car le Fermier avait eu l’intention, mais juste l’intention de « fabriquer » lui-même les armoires...Un an et quelques mois s’étaient écoulés et la Fermière rangeait toujours son linge dans les cartons du déménagement. Le Fermier n’avait pas le temps et ne trouvait pas les bons matériaux pour ce projet d’armoire. « Moi, ça ne me gène pas de ne pas avoir d’armoire>> disait-il !
Les joints de l’évier de la cuisine et de son plan de travail ressemblaient plus à de la dentelle anglaise et laissaient passer l’eau, ainsi que des colonnes de fourmis dévoreuses de la moindre miette de pain oubliée.
« Ha ces anciens propriétaires ! des bons à riens. Même pas foutus de faire correctement les joints ! » Un an après les anciens propriétaires n’étaient toujours pas revenus faire les joints ! La Fermière espérait, attendait....
Mais non, rien...
Il trouvait sa Fermière vraiment exigeante !
Le potager, ha ! le potager. Il avait été crée, très rapidement dans les premiers mois de l’installation à la ferme. Les cousins du Fermier, des citadins de Madrid, étaient venus visiter le Fermier avec moult graines à planter et plans achetés dans un magasin. Aussi, pour faire bonne figure, il avait réalisé ce potager. Puis pendant plusieurs semaines avait du se battre aidé de sa Fermière contre les lapins voraces, les oiseaux rapiats, et les arrosages quotidiens que la Fermière assuraient quand le Fermier était en mode escalade, rando ou sofamifère*, soit souvent ! Le potager se trouvait tout en bas de la ferme, une centaine de mètres. Il fallait du temps pour y arriver, le trajet était sportif. Des obstacles du genre herbes folles, cailloux, et pierres, qui attendaient la herse en vain, se multipliaient à volonté sur le sentier improvisé. Aussi, entretenir le potager devenait une mission !
De plus ce potager était radin, il donnait si peu !
Puis la Fermière s’est payé un séjour à l’hôpital pendant 2 semaines (elle ferait n’importe quoi pour ne rien faire celle la !). Bizarrement le potager en a profité pour rendre l’âme. Sans jamais avoir gouté l’eau du puits pourtant se languissant au fond de son trou. Les salades se sont desséchées sur pieds, les tomates si difficilement sorties de terre se sont momifiées, poivrons, aubergines et oignons n’ont jamais vu le jour...
Le Fermier ne pouvait pas assurer autant de travail ! «  Le marché du village offre à moindre coût autant de légumes et fruits sans fatigue ! On va pas se faire ch... avec ça quand même !» Aussi, le potager s’est figé, les tuteurs se sont écroulés, les sillons semés sont restés stériles et les herbes, les chardons, les pissenlits, les ronces ont repris leur territoire. Les lapins voraces ont quitté le « fast food », les oiseaux sont partis assiéger un autre potager.
Reste l’affreux épouvantail qui ne fait peur qu’à la Fermière !


Le cortijo  ferme andalouse
Le sofamifèrele canapé, lieu favori du Fermier
Lilisabeille.
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Yann Suerte · il y a
J'adore! Superbement bien écrit :-) Si vos pas vous y perdent je vous invite à visiter mon Atelier en finale d'automne