Il avait peur de son frigo

il y a
10 min
525
lectures
16
Qualifié
Il avait peur de son frigo.
Enfin, pas vraiment de l'appareil en lui-même, mais de son contenu.
En homme d'intérieur plutôt – comment dire ? – tolérant, il laissait à son appartement une liberté fabuleuse.

Tous les 3 mois, Michel (j'espère qu'à ce point tout le monde aura saisi que c'est le nom du protagoniste), Michel, donc, remettait un peu d'ordre dans le lieu, histoire de bien rappeler à tout le monde que c'était quand même lui le chef. L'opération nécessitait trois jours complet, des litres de détergent et de café, quelques paquets de cigarettes, et provoquait une foultitude de courbatures pour la semaine suivante. Incroyable d'ailleurs, le nombre de muscles qui travaillent dans une opération de ménage forcené.

Michel s'en contentait parfaitement, les rares femmes qu'il pouvait apporter dans son antre un peu moins. La délicatesse féminine fait que ses représentantes s'offusquent d'un rien : du cafard domestique (très bien dressés : en groupe, ils peuvent extraire une bière du frigo ou se coucher à vos pieds la nuit pour vous tenir chaud aux petons) à la peau de banane décorative souvent posée là où on l'a lancée (acte très inspiré de l'art moderne mais auquel peu sont réceptifs). Michel était un incompris, en somme, et devait affronter chaque jour les accusations à peine voilées de ses amis, les reproches cinglants de sa mère et les avertissements de ces taquins de la commission d'hygiène.

Malgré cela, il se plaisait chez lui et cela faisait bien longtemps que les remarques coulaient sur lui comme... un truc qui aurait coulé sur lui.
Il y avait juste un truc qui le gênait. Oh, pas grand chose, mais quelque chose de suffisamment bizarre pour que cela le tienne parfois éveillé des heures. De son frigo, la nuit, émanait toute une pléiade de bruits à la limite de l'étrange. Bon, tout le monde sait que les frigos font des bruits à la limite de l'étrange, ils semblent de temps en temps sortir d'une torpeur somnolente comme si un des aliments à l'intérieur lui mettait un coup en gueulant « Putain, on crève de chaud ici !», tout le monde connaît ce bruit, et tous ceux qui diraient le contraire confondraient avec un micro-ondes. Ce bruit on s'y fait, on l'accepte et on n'écrit pas des nouvelles pour traiter de ce bruit. Enfin pas moi en tout cas.

Les bruits que faisait le frigo de Michel avaient tous les attributs pour glacer le sang, H.P Lovecraft aurait sûrement collé son oreille contre la porte et prit des notes avant de s'enfuir en hurlant dans les rues de la ville et d'écrire un truc qui aurait commencé par « Personne ne veut me croire, je ne suis pas fou, excusez-moi, un tentacule frappe à ma porte ». Les bruits, donc, remontaient chromatiquement du gentiment énervant au carrément angoissant : ça bougeait à l'intérieur de ce frigo, et ça ne faisait pas que ça, ça semblait se jeter contre les parois, déchirer des trucs, faire couler des machins, bien que rien de vivant ne soit enfermé à l'intérieur. Je tiens à le préciser même s'il est très rare qu'on ait l'idée d'y mettre des trucs vivants.
Encore plus étrange, lorsque Michel se levait et se rendait à son frigo, plus aucun bruit n'en sortait. Juste le petit ronron tranquille de la grande boîte blanche qui semblait dire « Mais enfin, va te coucher, tout va bien ».

Michel se sentait malgré tout un peu coupable.
Le frigo n'était en fait qu'un lieu de transit pour des aliments qu'il comptait manger dans l'heure, les vrais résidents, eux, étaient là depuis quelques mois. Ceux-là, il commençait à en être sûr, développaient une forme de vie et même d'intelligence. La décomposition alliée à un environnement de vie particulier, un sentiment de vengeance communautaire, une incarnation de l'ire électroménagère, il n'en savait foutrement rien, mais certains des trucs qui occupaient son frigo commençaient à avoir sérieusement les nerfs.
Il fallait se décider à faire quelque chose.
Sûrement les jeter à la poubelle, endroit où ils trouveraient enfin le repos du comestible. Pour l'instant, ils étaient comme des âmes tourmentées criant leur haine d'un monde où ils n'avaient plus leur place depuis que leur ingestion provoquait des troubles digestifs. La poubelle.Oui. Au plus vite. Hum... Euh... Demain. Pour ce soir, il se sentait un peu fatigué. Et mou.

Cette nuit-là, le frigo était silencieux, c'est peut-être ce qui lui permit de s'endormir assez rapidement. Il se réveilla vers trois heures du matin avec une petite fringale, une de ces faims nocturnes qui sont inexplicables mais tenaces. Une salade Piémontaise qu'il avait acheté la veille se rappela à son bon souvenir et vint le hanter. N'y tenant plus, il se leva et se dirigea vers son frigo.
Il l'ouvrit.

Hum.
Sur le deuxième plateau, il y avait ce que l'on pouvait appeler un cadavre de Piémontaise. La boîte Fleury Michon était éventrée de part en part comme si elle avait subi plusieurs tirs d'Uzi à bout portant, son contenu était éparpillé un peu partout comme des viscères, une patate tenait pathétiquement en équilibre sur l'une des tiges de la grille et luttait pour ne pas faire une chute vertigineuse, aidée par une sauce compatissante et semi solide. L'opercule en plastique, luisant et graisseux, était quant à lui plaqué contre le fond du frigo, triste décoration pour celui qui aurait eu l'idée d'égayer son fond de frigo (activité que la perversité humaine s'est bien gardé de développer, mille mercis).
Michel fit vite son deuil de sa Piémontaise, des choses plus préoccupantes retenaient son attention. Il était impossible que la salade ait décidé d'elle-même d'imploser. A moins qu'elle ne soit dotée d'un dispositif d'auto-destruction – ce dont il doutait – elle était faite pour être goulûment mangée, à même la boîte si possible, et s'en tenait la plupart du temps à un rôle essentiellement passif, limite décoratif pour celui qui aime se targuer d'avoir de la Piémontaise chez lui.
Quelque chose lui glaça le sang dès lors qu'il explora un peu plus l'appareil : les présumés coupables d'un tel acte de barbarie n'étaient plus là. Pour lui, il ne faisait aucun doute que les autres locataires s'étaient vengés sur le nouvel arrivant, sûrement jaloux du fait que lui ne faisait que passer. Il était probablement le seul sur cette Terre à abriter des aliments xénophobes et agressifs. Que ceux-ci soient en mesure d'assassiner sauvagement une Piémontaise qui n'avait rien fait était déjà assez douloureux, mais constater qu’ils étaient désormais en liberté dans l'appartement était quelque part entre le consternant et l'horrible.

Il referma doucement la porte du frigo et jeta un regard autour de lui, la cuisine paraissait silencieuse. Il en sortit délicatement et claqua le truc en bois avec une poignée (il est triste de constater que le mot « porte » ne compte pas de synonyme). Il était maintenant dans son salon, d'une organisation plutôt quelconque pour un salon : canapé, armoire, table basse, télévision. Il voulut allumer la lumière mais l'interrupteur n'émit qu'un « clic » désolé sans provoquer la moindre illumination. Bien, les aliments s'y connaissaient en électricité.

Il est étrange de constater à quel point tout peut paraître plus menaçant la nuit, même une tomate. Surtout quand on ne sait pas comment elle a pu atterrir sur une étagère. Le fait était là, une tomate se tenait juste à côté de sa vieille collection de Oui-Oui, semblant le regarder avec un air menaçant. Il se souvenait de cette tomate, c'était la seule survivante d'une salade qu'il avait eu l'idée de faire il y a de cela... Hum... six mois. Il l'avait gardée avec l'espoir fou qu'il en aurait l'utilité un jour, mais elle n'avait été à partir de ce moment qu'un truc rouge qu'on pousse pour aller prendre quelque chose caché derrière, puis qu'on ne pousse plus parce que c'est tout mou et un peu violacé et que le moindre contact provoque des maladies oubliées depuis le Moyen-Age.

La tomate semblait le considérer avec une perversité toute légumière ou fruitière, c'est selon. Elle sauta sur elle-même et pivota de 30 degrés sur la gauche dans un « sphouik » qui aurait pu être mignon s’il n'avait pas été produit par une tomate en mouvement. Michel regarda dans la direction que semblait indiquer la solanée et vit à peine ce qui se jetait sur son visage à une vitesse impressionnante. Une fois la chose collée sur son visage, il reconnut tout de suite qu'il avait affaire au camembert. Le fromage tournoyait sur sa figure comme une mèche de forage, semblant vouloir rentrer dans son crâne.
Michel décida qu'il s'interrogerait plus tard sur ce qui pouvait bien se faire mouvoir le camembert et tenta de l'extraire de son visage, surtout de son nez qui commençait à être envahi par un truc liquide à l'odeur incroyablement forte. Il tituba un peu partout dans le salon, les mains plaquées sur le bord en bois de la boîte et parvint enfin à la détacher de sa tête. Il la jeta à terre et sauta frénétiquement à pieds joints dessus dans un effort bien compréhensible pour lui éviter de réitérer sa tentative d'étouffement.
Il s'essuya bien vite le visage avec son bras et regarda la tomate, toujours sur l'étagère. Cette dernière trépignait un peu, autant qu'une tomate peut avoir l'air de trépigner et Michel la soupçonnait d'être le chef de la bande, l'instigatrice de l'insurrection. Elle supervisait l'attaque du haut de son étagère comme un général. Michel attrapa le balai qui traînait derrière le canapé et serra fort ses mains autour. Il avait l'intention d'écraser la tomate et de lui passer l'envie de s'attaquer à lui. A l'extrémité droite de son champ de vision, il crut discerner quelque chose qui fonçait en sa direction. Par réflexe, il se baissa et évita de peu un oeuf qui s'écrasa contre le canapé – son fidèle canapé. L'œuf éclata et répandit un contenu verdâtre sur la housse qui se mit à fumer un peu puis à se dissoudre franchement.

La dernière fois qu'il avait vu ça, c'était dans le film Alien. Il n'était donc pas forcément la peine de parcourir des milliers de kilomètres en compagnie de Sigourney Weaver pour rencontrer un liquide organique hautement acide. Dans votre salon, personne ne vous entendra crier. Sauf peut-être vos voisins. Enfin, ça dépend surtout de l’épaisseur de vos murs.

Michel se souvint qu'il avait trois oeufs dans son frigo et cela lui permit de mieux se préparer à l'assaut suivant. De derrière sa télé, le crâne d'un œuf, telle l'ogive d'une fusée télé-air-Michel se profila. L'oeuf dans son entier suivit, sembla se préparer à effectuer un saut que n'importe quel fermier vous aurait assuré comme étant impossible, et fit un bond fabuleux à travers le salon.
En direction de Michel, bien évidemment. Ce dernier se décala un petit peu et frappa un grand coup dans l'œuf. Par chance, étant donné le peu de lumière et son adresse habituelle proche du pitoyable, il le toucha et le fit exploser. Il se protégea la tête qui fut épargnée de la pluie de coquille, de jaune-vert et de blanc-vert qui s'en suivit. Il se jeta tout de suite après contre sa télé et écrasa d'un coup de brosse de balai l'œuf qui se cachait derrière, prêt à entamer la salve suivante, tel un kamikaze. Un sourire légèrement suffisant aux lèvres, il jeta un regard de défi à la tomate. Celle-ci lui rendit un son spongieux comme pour dire « Oui, ok, tu viens d'écraser un camembert et trois œufs, fais pas trop ton malin. »

Michel se munit d'un coussin de canapé et le leva devant lui comme un bouclier, le balai dans l'autre main. Il essayait de se souvenir ce que son frigo avait compté d'immondices ménagères. Oeuf, camembert, tomate et... Hum... Quoi déjà ? La tomate, elle, attendait toujours.
Il manquait quelque chose.

Un nuage de petits machins volants se matérialisa devant lui, telle une nuée d'insectes semblant posséder une intelligence propre et commune.
— Arg, se dit il tristement, le riz au curry.
Les grains de riz flottaient en vol stationnaire à hauteur de son visage, à un mètre cinquante de lui. Il donna un coup au nuage qui se désolidarisa pour se reconstituer après le passage du balai vengeur.
Ah.
Bon.
Tandis que d'autres interjections lui venaient en tête, le nuage passa à l'offensive. Des centaines de grains de riz attaquaient son visage avec insistance. Il avait lâché le balai et essayait de se défendre en essayant de les chasser avec les mains, mais cela n'avait pas beaucoup d'effet. Tout le monde a déjà essayé de se faire un moustique qui avait trouvé intéressante l'idée de voler autour de son visage. Certains, sûrement après un entraînement adéquat, sont capables de l'écraser dans la minute qui suit mais la plupart des gens, un peu moins doués, en feront une affaire personnelle et essaieront de tuer le-dit moustique, quitte à y passer des heures ou à marcher sauvagement sur la table devant l'air un peu étonné des convives. Imaginez maintenant que le-dit moustique honnis soit accompagné de plusieurs centaines de potes, et vous vous approcherez un peu de la galère de Michel. Celui-ci déambulait un peu aléatoirement dans la pièce tel un homme ivre, le visage de plus en plus brûlant et douloureux. Ses déambulations le menèrent dans la salle de bain : il se rendit tant bien que mal dans la douche et ouvrit l'eau après que sa main eut vainement tâté le mur pendant plusieurs secondes. Au contact de l'eau, les grains de riz tombèrent au fond du bac, alourdis et mous. Certains gesticulaient tel des truites au fond d'un bateau de pêche. Michel fit couler l'eau jusqu'à ce que tous les grains fussent entraînés dans les canalisations.

Trempé, fatigué, douloureux et passablement énervé, Michel sortit de sa salle de bain, saisit le balai, jeta un regard haineux à la tomate et, utilisant son arme comme un râteau, fit tomber la tomate sur sa table basse.
Il aurait voulu sortir une phrase genre « hasta la vista Tomatoe » ou un machin qui en jette, mais il se contenta d'écraser la tomate sous le tome 4 de l'encyclopédie des « trucs qui peuvent servir quand on joue au Trivial Pursuit », usage dont le requin de commercial qui lui avait vendu la collection s'était bien gardé de lui vanter.
Il resta assis sur le bouquin le temps de fumer une cigarette en chantonnant « Ils ont la santé les fruits et les légumes frais » puis se leva d'un air décidé.
Il rangerait tout ce bordel demain matin.

16

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !