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Il aurait suffi

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Léna

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Il aurait suffi, qu'un jour, elle prenne un train pour Paris. Il ne le lui avait pas véritablement demandé. Mais, plusieurs fois, il avait envisagé cette possibilité. Il le lui avait dit. Elle n'avait dit ni oui, ni non. Parce qu'elle avait peur. Qu'une relation harmonieuse sur internet se transforme en rencontre réelle navrante. Parce qu'après tout, depuis deux ans qu'ils se confiaient l'un à l'autre, elle devait bien se l'avouer. Ils n'avaient pas grand chose en commun. A part Agnès Obel.
Il faisait très attention à sa ligne, à sa santé, il était diététicien. Elle avait toujours été gourmande, de tout, et surtout de nourriture. La cuisine était sa passion. Dans son village, on vantait ses pâtisseries. Lui avait failli mourir, un mauvais virus, un médicament qui ne lui convenait pas, des mois d'hôpital, la peur des séquelles le paralysait. Il en était sorti diminué. Avec des difficultés à marcher. Elle était dans une forme olympique. Rien n'arrivait jusqu'à elle. Elle traversait les épidémies de grippe, de gastro, les rougeoles sans jamais qu'aucune de ces maladies ne s'arrête sur elle. Elle courait, chaque matin, pendant des heures dans la campagne ardéchoise avec Etta James dans les oreilles. « Out of the rain » lui donnait le bon tempo.
Il aimait l'excellence, dans la musique, dans la littérature, dans les échanges intellectuels. Elle n'avait pas osé lui avouer qu'il lui arrivait de lire des Harlequin dans son bain. Elle lui avait juste laissé entendre qu'elle dansait dans sa chambre sur « Diamonds » de Rihanna. Il n'avait retenu que sa jupe virevoltante qui laissait entrapercevoir ses bas Cervin. Il avait une fascination pour les bas.
Ils s'étaient tout dit, l'un de l'autre. Par écrans interposés c'était plus facile. Il lui avait parlé de son mariage raté, de sa femme qui ne le touchait plus depuis sa maladie et qui, un jour, avait débarrassé la chambre d'amis et lui avait demandé de s'y installer. Sa sensation d'être relégué dans un placard à balais, comme une chose dont on n'ose pas se débarrasser parce qu'il est diminué. Et puis, elle lui avait donné le coup de grâce, en prenant un amant, sans même s'en cacher.
Elle lui avait dit la tromperie dès le début, cette femme du passé qui était revenue dans la vie de son mari. Mais les enfants qu'il fallait préserver. Ses tous premiers amants pour supporter le fait qu'il ne la touchait plus. Sa vie de plus en plus libertine, enfin. Et puis, le divorce, le départ de ses enfants pour leurs études. Sa vie solitaire dans une maison vide devenue bien trop grande pour elle toute seule.
Il lui a avoué qu'il voudrait vivre sa vie à elle. Qu'il voudrait que toutes les filles lui tombent dans les bras. Mais que cela fait si longtemps qu'il n'en a pas tenu une dans ses bras, et qu'il n'a surtout pas fait l'amour, qu'il a bien trop peur que cela se passe mal. Mais qu'avec elle, peut-être, puisqu'elle sait tout ce qu'il a enduré, et parce qu'elle a, elle, l'habitude de diriger dans le sexe, il pourrait peut-être se laisser aller. Elle n'a pas osé lui dire que sa vie libertine commence à lui peser. Qu'elle rêve secrètement d'un homme qui l'aimerait véritablement, elle, et pas seulement sa poitrine un peu lourde. Mais tous deux sentent, peut-être, que depuis deux ans qu'ils se parlent par écrans, il y a quelque chose entre eux qui n'est pas loin de ressembler à de l'amour. En tout cas, elle n'envisage pas de le rencontrer sans lui faire l'amour et lui commence à envisager qu'elle pourrait l'aider à redevenir un vrai homme.
Alors, elle attend une invitation. Et lui espère qu'elle lui dise que demain, elle prendra un train pour Paris. Et c'est peut-être la seule chose qu'ils n'osent pas se dire. Ils laissent passer toutes les occasions. Et peu à peu, pour lui faire comprendre qu'il a envie qu'elle vienne, il s'éloigne d'elle, lui fait croire qu'il a rencontré une femme. Elle s'accroche un instant avant de se trouver pathétique. Elle ne va, quand même, pas allier mendier son intérêt. Elle le laisse s'éloigner. Peu à peu, ils ne s'écrivent plus que pour la bonne année. Ils s'envoient un sms pour leur anniversaire. Et puis, il oublie et elle se dit que, dans ces conditions, elle ne doit pas lui souhaiter le sien. Et qu'il ne sert à rien de se souhaiter une bonne année alors qu'ils ne sauront pas ce que l'un et l'autre fait de sa vie pendant cette année. Et puis, elle, elle n'a pas vraiment envie qu'il soit heureux. Quand il était malheureux, il avait besoin d'elle. Maintenant, qu'il a cette nouvelle femme dans sa vie, il l'oublie. Et les années passent et pourtant ni elle, ni lui, ne prend la décision d'effacer le numéro de portable de l'autre. Comme un fil ténu qui continue d'exister entre eux. Et lui continue dans le noir de sa chambre à penser à elle. De se dire qu'il a failli, avec elle, redevenir un homme. Et dans sa solitude à elle, elle se dit qu'elle aurait pu, avec lui, envisager de revivre avec un homme, de lui refaire confiance. Lui tourne dans son lit sans trouver le sommeil quand il pense à elle. Elle finit par appeler un de ses amants qui ne met pas longtemps à rappliquer. Et pendant qu'ils baisent ensemble, elle imagine qu'elle fait l'amour à cet homme qu'elle n'a jamais vu mais dont elle a été si proche de tomber amoureuse.
Et puis, un jour, elle se décide à aller à Paris. Pour faire du shopping, pour voir les illuminations de Noël sur les Champs. Mais, en fait, elle ne fait que scruter tous les hommes qui passent près d'elle en se disant que, peut-être, c'est lui, ou lui. Alors, elle va à son adresse. Elle s'assoit sur un banc, en face de son immeuble. Elle attend. Des heures sans doute. Elle voit arriver un homme avec une canne. Elle sait, immédiatement, que c'est lui. Alors, sans même réfléchir, elle traverse la route. Il la voit arriver de loin. Il sait juste qu'elle a des cheveux roux. Et qu'elle porte des jupes virevoltantes. Que dessous, elle met des bas Cervin. Il sait,pourtant, immédiatement, que c'est elle. Au bout de quelques instants, ils sont l'un face à l'autre. Ils s'arrêtent. Ils peuvent sentir le souffle de l'autre tout contre leur joue. Ils ne s'embrassent pas, ils ne disent rien. Ils restent là, à se sentir, à se regarder, à se sourire. Et puis, ils se mettent à parler en même temps, à proposer la même chose : aller boire un café, quelque part, dans un café, un salon de thé, il fait un peu froid, c'est normal on est bientôt à Noël, et il oublie que d'habitude, en présence d'une femme, il se met à bafouiller, à avoir des sueurs, à trembler et elle oublie que d'habitude, en présence d'un homme, elle ne peut pas s'empêcher de jouer à sa séductrice, à faire son allumeuse. Alors, il essaie juste de ne pas trop boiter jusqu'au café. Et elle réduit sa vitesse, elle avance doucement pour qu'il ne peine pas à la suivre. Et sans même qu'ils s'en soient rendus compte, sans même savoir qui a fait le geste, ils se rendent compte qu'ils avancent main dans la main.
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Vrac · il y a
Le monde virtuel (comme Short Edition, par exemple) existerait vraiment ?
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RAC · il y a
Un joli texte plein d'amour & d'espoir...
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JPM · il y a
Une sensation de pareil
Tout pareil
La solitude est une vertu

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Léna · il y a
Cela peut être une plaie aussi....
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