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V. H. Scorp

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Igor observait la vieille dame. Elle s'était assoupie dans son rocking-chair, la tête penchée sur le côté. La bouche entrouverte, elle ronflait légèrement. Sa peau, criblée de petites taches de rousseur, était sèche et racornie comme celle d'une vieille pomme oubliée au fond d’un panier à fruits. Comme tout bon rat qui se respecte, Igor avait appris à se méfier des humains. Aussi étudia-t-il longuement la bonne femme avant de se risquer à traverser la pièce. Il fit cinq mètres à vive allure, s'arrêta un bref instant, la patte droite relevée, pour s'assurer qu'elle dormait toujours, puis entra dans la cuisine. Ses griffes fines et aiguisées crissèrent sur le sol dallé de tomettes au rouge fané qui avait viré à l'ocre avec les années.
D'un bond, il sauta sur une chaise et, dans la foulée, se hissa agilement sur la grande table en chêne. Bien campé sur ses pattes, les moustaches frémissantes, il huma longuement autour de lui, scrutant chaque recoin de la pièce. Tout était calme.
Au milieu de la table, dans un grand plat en grès, un gâteau aux amandes achevait de refroidir. Igor s'en approcha à petits pas et il sentit un flot de salive monter jusqu'à ses babines au fur et à mesure que l'odeur sucrée, à laquelle se mélangeait la douce amertume des amandes, envahissait ses narines.
Posément, il plaça ses deux pattes sur le rebord du plat et après avoir de nouveau jeté un regard furtif autour de lui, entreprit d'attaquer le gâteau avec des petits coups de dents secs et précis. De temps en temps, il s'arrêtait pour lever la tête, les oreilles aux aguets, mais aucun bruit ne venait rompre le paisible silence qui régnait dans la maison. Igor était aux anges. Ce festin imprévu le ravissait et comblait ses papilles qui avaient dû se contenter, durant tout l'hiver, d'insectes gras et gélatineux, de vers de terre insipides et de maigres épluchures de fruits et de légumes disputées aux poules, auxquelles il aurait volontiers cloué le bec d'un vigoureux coup de canine, n'était le peu de temps dont il disposait lors de ses raids au sein du poulailler. Il avait bien tenté de varier son menu en y incluant quelques champignons rabougris mais ses intestins s'étaient vigoureusement révoltés trois jours durant, à tel point qu'il avait cru sa dernière heure arrivée tant il avait maigri. Assoiffé et titubant, il était enfin parvenu à quitter sa tanière et s'était traîné jusqu'au ruisseau, heureusement tout proche, où il avait bu tant qu'il avait l'impression que son ventre allait exploser. Ce délicieux gâteau augurait bien du printemps qui commençait et qui apportait avec lui la promesse de nourritures abondantes et variées dont il se régalait d'avance.
Le frottement du rocking-chair sur le parquet lui fit dresser l’oreille, tous les sens en alerte. Il fit brusquement volte-face, bondit sur le sol et fonça vers la porte. Trop tard! Déjà la silhouette de la vieille apparaissait dans l’encadrement. Il stoppa net sa course et ses griffes dérapèrent sur les dalles glissantes.
«Petit salopiaud!» lâcha la bonne femme, en claquant violemment la porte derrière elle. Elle attrapa le balai pendu au mur et avança résolument sur Igor. Le petit rat la connaissait bien. Il avait eu affaire à elle à plusieurs reprises et savait que la vieille ne plaisantait pas. Fiévreusement il chercha une issue. En vain. Il recula lentement sans la lâcher des yeux. Il savait combien elle était encore agile pour son âge. Il fixait attentivement la tête du balai, prêt à bondir au moindre mouvement. La vieille esquissa un geste et Igor, acculé dans un coin, se réfugia sous le vaisselier. Le balai l’en délogea dans la seconde qui suivit. Il traversa la pièce comme une fusée pour se réfugier derrière la cuisinière. Son répit ne fut que de courte durée et lui coûta un violent coup sur la patte arrière qui le fit grogner de douleur. Il chercha vainement à se glisser derrière le réfrigérateur mais l’espace était insuffisant. Faisant marche arrière, il ne dut son salut qu’à une manœuvre héroïque. Filant entre les jambes de la vieille, il se retrouva, haletant au milieu de la cuisine, tout étourdi, dans un état de panique indescriptible. Il aperçut alors la cavité sombre du four que la vieille femme avait laissé ouvert pour qu’il refroidisse. Croyant qu’il y avait là un moyen d’échapper à la furie qui le poursuivait, Igor s’y précipita à toute vitesse. Il bondit, alla buter violemment contre la paroi du fond encore chaude, voulut se retourner...et vit la porte se refermer sur lui.
Épuisé et terrorisé, il aperçut, à travers la vitre constellée de traînées de graisse, les petits yeux perçants de la vieille qui le fixaient. Il recula et se blottit contre la paroi, le cœur battant à tout rompre.

*

Deux petit cliquetis sec suivis d’une sorte de souffle tiède sortirent Igor de la fausse torpeur dans laquelle il semblait plongé. Il eut juste le temps de distinguer le dos de la vieille qui s’éloignait et quittait la cuisine. Il se dressa d’un bond et tenta de trouver une issue. Mais il s’aperçu vite qu’il n’avait aucune chance d’échapper à son étrange et bien étroite prison. Il essaya bien de peser de tout son poids contre la porte mais celle-ci ne bougea pas d’un pouce. Épuisé et le poil tout collant, il se résolu à abandonner et se coucha sur la plaque d’acier, attendant que l’occasion se présente pour filer sans demander son reste. La fatigue s’estompait peu à peu et au fur et à mesure qu’il recouvrait ses forces, la peur reflua progressivement pour faire place à une attente tendue et anxieuse où pointait une détermination grandissante.
Quand la température monta, Igor sentit la panique le gagner à nouveau. Les résistances qui chauffaient progressivement illuminaient l’intérieur du four d’un étrange halo rouge sombre qui l’affola. Il se jeta avec toute l’énergie du désespoir sur la porte qui refusa obstinément de bouger. La chaleur était étouffante. Les parois devinrent brûlantes et il eut bientôt l’impression de marcher sur un tapis de braises incandescentes. Fou de terreur, il courait de droite à gauche, rebondissant sur les plaques d’acier, les griffant sauvagement. La peau de ses pattes commença à coller sur la plaque et la douleur qu’il ressentit fut telle qu’il se mordit la langue, la sectionnant presque totalement. Des gouttes de sang perlèrent de sa gueule et tombèrent entre ses pattes. Au contact de la plaque chauffée à blanc, elles se mirent à grésiller puis à noircir, dégageant une odeur nauséabonde.
Igor ne parvenait plus à respirer. Il tournait maintenant sur lui même, à bout de force, décollant de plus en plus difficilement ses pattes de l’acier surchauffé sur lequel il laissait à chaque pas un bout de peau ou de chair carbonisée. Son cœur tapait si vite qu’il n’était plus qu’un long battement ininterrompu. La fournaise dans laquelle il se mouvait lui donnait l’impression que l’air s’était solidifié et se refermait sur lui comme une chape de plomb. Il suffoquait et il lui semblait qu’un liquide brûlant s’infiltrait dans ses narines et embrasait ses poumons.
Il parvenait malgré tout à distinguer l’odeur de son poil qui commençait à griller.
Comprenant que la fin était proche, il se coucha doucement. Ses chairs se durcirent progressivement. Il ferma les yeux. Une petite bulle d’images vint alors flotter dans son esprit.
Il se souvint des champs de blé et de maïs qu’il avait coutume de traverser, à petits pas, sous le chaud soleil d’été. Il se rappela le doux bruissement des épis sous la caresse du vent, le petit ruisseau où il venait se désaltérer dans la quiétude du crépuscule après ses longues courses à travers les campagnes avoisinantes. Il retrouva le goût, tour à tour sucré ou acide, des pommes qu’il venait déguster à l’aube naissante dans les granges où se mêlaient l’odeur musquée des bêtes qui s’éveillaient et celle du foin fraîchement coupé. Il revit enfin le museau fin et délicat de la petite rate qui était devenue sa compagne au printemps dernier et qui avait mis au monde cinq petits, roses et frais, qui, à peine nés, s’étaient mis à téter gloutonnement leur mère tandis qu’elle les léchait tendrement.

*

A quelques kilomètres de là, lovée dans sa tanière, la petite rate geignit dans son sommeil. Un de ses petits dressa un court instant la tête avant de se pelotonner contre sa fourrure chaude et soyeuse. Elle eut l’impression d’une caresse furtive sur les poils de son cou mais ne s’éveilla pas.
C’était l’âme d’Igor qui venait la saluer, une dernière fois, avant de quitter pour toujours le royaume des vivants. Celui des arbres, des fleurs des champs, des ruisseaux d’argent où il fait bon s’abreuver, et des animaux. Simples et paisibles. Sans cruauté ni malice.
Le royaume de la nature.
Et celui des hommes...


V. H. SCORP

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Guy Bellinger · il y a
Les rats, ça fait peur. Ce sont eux les monstres d'habitude. Mais si on était un rat nous même, ne verrions-nous pas les choses différemment. Vous avez réussi cette audacieuse inversion et nous aidez à ne pas nous sentir indûment maître du monde. Un très beau texte qui mériterait d'être lu par tous.
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V. H. Scorp · il y a
Un très grand merci à vous. Votre fort gentil commentaire me touche beaucoup! Excellente soirée!
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