Idéal féminin

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Il descend pas à pas l'escalier d'un autre monde  [+]

Attention: ce texte est très violent, donc âme sensible s'abstenir.

Cette femme, la cinquantaine, avait le derrière d’une vache. Je me demandais comment, quand elle soufflait un vent, son cul ne s’enflammait pas aussitôt. Il existe une littérature abondante sur la combustion spontanée. On aurait vu les pompiers déployer leur grande échelle, il y aurait eu une certaine ambiance dans l’immeuble. Je serais peut-être passé au journal télé du soir.
« Je ne sais pas comment l’incendie à commencer... Oui, elle avait le cul d’une vache... Oui, je la croisais parfois, mais je ne la connaissais pas personnellement. »
Là où je vis, personne ne se connait personnellement.

C’était une voisine. MA voisine.
Bien sûr, on ne s’était pas choisi. Bien sûr, on s’ignorait gentiment.

Dans cette ville, cette Cité dégueulasse qui semblait une forteresse où la police ne venait plus depuis longtemps malgré les trafics qui s’y développaient au grand jour, dans cette ville, il y avait cette femme, cette aberration contre-nature – et moi.

Je n’étais pas fait pour habiter ici.

Il va sans dire que je ne la portais pas dans mon cœur. Je détestais sa tignasse fillasse, grasse et poivre-et-sel, son nez en patate et sa face rosacée. Elle devait y aller sur la bouteille. Elle vivait seule comme toutes les femmes de son espèce.
Quelquefois, lorsque je sortais pour aller faire une course, la bonne femme avait la mauvaise idée de sortir de chez elle au même moment. On se retrouvait nez à nez sur le palier, avec un sourire poli, dans un échange de regards courtois, mais affectés. Je lui disais bonjour, elle me disait bonjour. S’en suivait l’attente de l’ascenseur : les quelques secondes paraissaient interminables, et je craignais qu’elle n’engagea une conversation à laquelle je me serais senti obligé de répondre ; je n’avais rien à lui dire ; quand enfin l’ascenseur arrivait, je lui tenais la porte en prenant une voix hypocrite et je m’entendais lui dire un « après-vous » de circonstance ; puis c’était la descente aux enfers, la crainte d’une panne ou qu’un habitant de l’immeuble n’ajouta à mon supplice en appuyant sur le bouton d’appel pour un arrêt. Entre nous, elle puait un mélange d’alcool et de sueur. Je crois bien qu’elle ne se lavait jamais.
Nous habitions le même HLM et recevions le même RSA, cinq cent euros par mois. Une misère.
La voir me suppliciait. Elle me rappelait que nous étions au même étage social : le degré zéro de la société de consommation. Deux pauvres cons, sans emplois, sans perspectives, sans avenir, deux merdes oubliées sur le trottoir du monde civilisé.
D’ailleurs, si je suis objectif, je sais que je ne valais physiquement pas mieux qu’elle, avec ma coupe de cheveux à la Houellebecq et mon regard de chien battu. Mais j’avais toutefois l’avantage d’être un homme ; je n’étais pas venu au monde pour plaire, moi ! Je pouvais être laid, alcoolisé et puant. Tandis qu’elle, c’était une autre histoire. Elle n’avait pas l’allure baisable d’une femme.
Je pensais à elle quelquefois, surtout le soir, dans une sorte de rumination triste : avait-elle déjà été étreinte par un homme ? Baisée ? A quinze ans peut-être. Mais il y a des femmes qui même à leur adolescence sont laides, boutonneuses et rougeaudes. Elle devait être de ce genre-là. On n’arrive pas à ce degré de décomposition sans un passé déjà prometteur. Je lui trouvais un air crasse, une sorte de bouffitude désespérante.
Que pensait-elle de moi ?
Je la trouvais tellement laide que je n’imaginais pas qu’elle puisse avoir un avis sur ma personne. De quel droit ! Je la supposais vide, comme un immeuble en démolition, quand les politiques de la ville prennent la décision de repenser le paysage urbain. Elle finirait, elle aussi, dans une déflagration.
Bien sûr, j’ignorais son prénom. Et je pensais même qu’elle n’en avait pas. Ses parents ne s’étant pas donné cette peine : pourquoi la nommer alors qu’elle n’était pas destinée à avoir une vie sociale ? Elle n’avait jamais aucune visite, ni famille, ni ami.
Je connaissais ses habitudes. Une fois par semaine, très souvent le jeudi matin (elle m’avait quelquefois par surprise en changeant de jour et d’heure), elle descendait acheter du pain et faire quelques courses. De ma fenêtre, je la regardais passer : elle avait la démarche hésitante d’une ivrogne qui n’est jamais complètement dégrisée ; elle avançait en faisant traîner ses pieds sur le sol. Elle portait un vieux manteau orange qui devait dater des années 70 et un foulard fleuri qui recouvrait ses cheveux sales. A son bras droit, elle tenait serré contre elle un cabas usé.
Je ne sais pas pourquoi je prenais plaisir à la regarder. Mais j’éprouvais réellement un profond plaisir à la regarder se traîner au bas de l’immeuble. Peut-être que ça m’aidait à passer le temps. Ou que j’avais un gout pervers pour le dégoût qu’elle m’inspirait, l’impression d’exister à travers mon envie de gerber.
Les gosses du quartier se moquaient d’elle. Ils riaient fort en la regardant passer. Je les entendais l’appeler la MORUE ou la GROSSE. Mais elle, elle poursuivait son chemin sans leur prêter attention. Elle devait avoir l’habitude des moqueries. J’aurais souhaité qu’ils aillent plus loin, qu’ils la frappent et la jettent par terre. Elle aurait crié, appelé à l’aide ; et j’aurais jouis de l’indifférence des passants, de leur lâcheté sournoise si souvent décrite dans les médias. Je lui en voulais tellement de traverser ce paysage urbain enlaidit par sa laideur, grisé par son alcoolisme, mutilé par son infirmité sociale. Elle était coupable d’aggraver la misère des habitants du quartier. Elle polluait comme une usine. Elle était la manifestation de MA déchéance.

Elle et moi, nous habitions au sixième, le dernier étage d’une barre HLM cradingue. Elle occupait la porte de droite et moi, celle de gauche. Deux apparts par palier. Elle habitait déjà là quand les services sociaux m’ont attribué cette « merde ». Le gars de l’office HLM m’avait dit : « Vous verrez, vous vous y habituerez très vite, c’est un joli quartier et l’immeuble vient d’être restauré. »
« Restauré » mon cul !
Tout était à l’abandon ici. Les parties communes étaient sales. Soit, la cage d’escalier avait été repeinte et l’on avait modernisé les ascenseurs. Mais pour le reste, les murs n’étaient pas épais, on entendait les engueulades des voisins, les gosses qui mettaient la musique à fond, et les couples qui avaient la force de baiser... les râles de jouissances qui vous assassinent les tripes ! Il y avait aussi les boites aux lettres volontairement esquintées, les odeurs d’urines dans le hall d’entrée, le vrombissement des mobylettes qui tournaient comme des folles des après-midi entiers.
Pour m’y faire, je m’y faisais ! Si j’avais pu flinguer la terre entière, je l’aurais flinguée.
Le quartier n’était pas « joli », mais insipide, malgré ses pelouses et ses terrains de foot. Des barres d’immeubles, du béton, et une population de morts-vivants.

Je maudissais le hasard qui nous avait réunis dans cette Cité du bout du monde.
Un mauvais coup du sort, comme on dit : j’avais perdu mon emploi à cinquante-deux ans et depuis impossible de retrouver un poste. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir cherché. J’avais écrit des lettres – sans réponse. J’avais fait jouer mon réseau social – rien. On m’avait très vite tourné le dos. Je croyais devenir fou. Mon conseiller Pôle emploi en avait rajouté une couche : « Vous devriez essayer cette entreprise, il parait qu’elle recrute. » Ouais, ouais, il parait... il parait aussi qu’elle n’a jamais répondu à mon courrier, connard ! Environ neuf mois plus tard, mon conseiller Pôle emploi m’avait reçu avec ce petit sourire débile que l’on connait aux conseillers quand ils s’occupent d’un « senior » : « J’ai une offre pour vous » et devant mon visage décomposé, il avait précisé : « Soit, c’est un mi-temps et c’est payé au smic, mais c’est la seule offre que j’aie en ce moment. » Il avait la tête d’un fossoyeur. Il lui manquait la pelle et les bottes. Peut-être était-il au bout du rouleau à force de revendre des « merdes » à des malheureux dans mon genre. J’avais tout de même un titre d’ingénieur et il courait le bruit que les études protégeaient du chômage. Mon immunité n’était donc plus valable. Je pensais à la technique de la vaccination, il me fallait une piqûre de rappel, mais je sentais bien que je n’aurais pas droit à une deuxième chance. C’était fichu pour moi. Le conseiller avait un regard fuyant. Il semblait aussi découragé que moi-même. Je murmurais : « C’est sans espoir. » Il ne répondit rien, se leva brusquement et me dit simplement : « On vous reconvoquera d’ici un mois. »
Cet après-midi là je l’avais passé à échafauder différentes façons de mettre un terme à mon désœuvrement : me pendre, me jeter sous un train, m’immoler par le feu, me flinguer, m’empoisonner. Crever ! Parce que le monde était obscène. Parce que la vie était injuste. Parce que je me sentais inutile et « en trop ».
Je me savais définitivement « inemployable » et cette certitude était paralysante. Je finissais en roue-libre dans le système, comme la balle d’un flipper quand elle tombe dans le trou et que la partie s’achève sur un tragique Game over. A quoi bon des lettres, des appels téléphoniques, des visites aux entreprises, ma mort sociale était définitive.
J’étais le cadavre de cette société en décomposition : ma peau blême et meurtrie, mes entrailles verdissantes et suppurantes, les asticots me dévorant lentement le cerveau, je n’avais plus d’ami, plus de collègues, plus de réunions interminables, plus de contraintes, plus de réveil matinal – j’étais libre, livré à l’arbitraire de mes états d’âme comme unique limite à mon affranchissement social.
Moins d’une année plus tard, je n’avais plus droit au chômage. On m’avait donc orienté vers les services sociaux pour que je puisse bénéficier du RSA. C’était une humiliation supplémentaire, mais il fallait bien s’alimenter. Sans femme ni enfant, je touchais juste de quoi survivre. Et comme c’était insuffisant pour continuer à louer mon ancien appartement, on m’avait attribué celui-ci, avec cette putain de voisine en prime ! La première fois où je la vis, je compris à quel point je venais de tomber de haut. Sans mentir, elle m’avait fichu le cafard !
Cette première fois, je m’en souviens bien.
Nous nous étions retrouvés tous les deux sur le palier. Elle avait paru très surprise de me voir et elle avait fait cette petite remarque : « Ah, c’est vous maintenant. » J’aurais pu lui en dire autant, mais je m’étais tu. Me tenant à l’écart, je l’avais laissé appuyer sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Je l’observais : elle portait son manteau orange et son fichu vert sur les cheveux. Elle sentait l’alcool. Son visage semblait figé et elle avait un teint de cire, un peu brillant. Elle m’avait souri : « Hé bien, ne faite pas cette tête ! N’ayez pas peur. Je vis seule, je ne fais pas de bruit. » J’aurais voulu lui sourire, moi aussi, pour lui montrer à quel point je n’avais pas peur, et que c’était bien moi maintenant le nouveau gentil voisin, mais je m’étais contenté d’un rictus. Après un long silence, elle avait ajouté : « Bah, vous n’êtes pas un bavard. » L’ascenseur était arrivé, je l’avais prié de monter. « Comme vous êtes galant ! C’est rare de nos jours. » Elle m’agaçait avec ses petites remarques idiotes. Elle avait une voix suraiguë, perçante – une vraie torture pour mes tympans délicats. J’avais une envie folle de l’étrangler pour la faire taire. Je pensais en moi-même, je t’en foutrais des galanteries, connasse ! Mais je n’avais rien dit, là encore. Au rez-de-chaussée, je m’étais précipité vers la sortie.
Je ne peux pas décrire l’effet qu’elle m’avait fait, un mélange de dégoût et de désespoir, l’impression qu’on m’avait attribué cet appart pour que je rencontre cette vache ! Pour que je me sente une merde ! Je la méritais. Elle m’était destinée. Cinquante ans plus tôt ses parents l’avaient mise au monde rien que pour que nous nous rencontrions sur ce palier, au sixième étage de cet immeuble blafard, dans cette Cité mortifère.

J’étais resté une semaine sans la revoir. Et c’est vrai qu’elle ne faisait pas de bruit. J’avais même pensé qu’elle était morte, et que j’allais être le grand gagnant de cette farce. Mais il ne fallait pas rêver : elle m’avait paru bien vivante quand on s’était retrouvé une nouvelle fois sur le palier. Elle m’avait dit sur un ton amusé : « Décidément, on a les mêmes horaires. » Rien que pour cela, je l’aurais tué. Torturée d’abord, puis tuée ! Qu’est-ce que qu’elle nous faisait, cette conne ! A quel jeu jouait-elle ! Elle avait touché la corde sensible, car d’horaires, je n’en avais plus ! Et ça me faisait un mal de chien, ces journées interminables, que je peinais à finir. A défaut d’un couteau, je lui plantais mes yeux dans ses yeux de vache. C’est d’ailleurs à cet instant que je m’étais rendu compte qu’elle avait de jolis yeux bleus, d’un bleu ciel, très pur. La nature a quelquefois des façons étranges, elle vous donne un visage laid, des cheveux laids, un corps laid, mais elle y met un peu de beauté, histoire que tout ne soit pas à jeter dans ce corps-là. Elle avait des yeux si bleus que je m’étais senti soudain très triste, prêt à m’effondrer en larmes dans ses bras, parce que ces beaux yeux-là ne méritaient pas la laideur de ce corps-là, planté au-milieu de la laideur de la Cité.
Elle ne m’avait plus parlé. Elle paraissait encore sous l’emprise de l’alcool. Nous avions pris l’ascenseur en silence, toujours dans le sens de la descente, de la chute. Et si les câbles lâchaient ? Si nous finissions écrasés l’un contre l’autre ?
J’avais survécu. Elle aussi.
Comme la semaine passée, je m’étais précipité vers la sortie. L’air frais m’avait lavé de mes pensées meurtrières.
Derrière moi, elle avait du sortir lentement à son tour. J’entendais les enfants qui l’appelaient la MORUE. J’avais envie de rire. C’était jouissif. De la savoir détestée par les gamins m’avait rendu joyeux pour le reste de la journée. Ma voisine était une MORUE.
Oui, les petits, vous avez tout compris, cette femme est une MORUE, je vous le confirme et je vous autorise à lui cracher dessus.
A cette époque, je marchais très souvent dans le quartier. Je découvrais la ville. Parfois, j’allais au Resto du cœur pour recevoir du riz, des conserves, une salade. Ces gens-là avaient un peu d’humanité. Moi la mienne, d’humanité, elle fichait le camp. Je n’étais plus tout à fait un homme. La solitude, ça vous broie la cervelle. Mon odeur était celle du chien mouillée sous la pluie. C’est vrai, je devenais malpropre. Je me laissais lentement glisser vers le pitoyable, le vulgaire, le puant. Je n’avais plus envie de faire partie de cette civilisation qui m’avait brisé en me reprenant tous les biens matériels qui m’avaient appartenu autrefois : une voiture, des costards, des cravates, des chaussures en cuir, une allure soignée de manager dynamique. Tout ce confort-là. Une vie. Des rêves. Des projets. J’avais été quelqu’un. L’hôtesse d’accueil me disait « Bonjour, monsieur » et les collègues passaient me chercher pour boire un café ou déjeuner avec eux.
Mais à présent, j’habitais cet appartement triste composé d’un séjour-cuisine, d’une chambre et d’une salle de bain. Un deux pièces de trente mètres carrés. Voilà ce qu’on possède après cinq années de chômage. Sans compter le désert social autour de moi. Je n’adressais plus la parole qu’à ma voisine. Et encore, je serrais les dents.

Un soir, vers les onze heures, je regardais la télé quand on avait sonné à ma porte. Qui pouvait venir me déranger dans la nuit ? Par prudence, j’avais regardé à travers le judas : c’était elle. J’avais ouvert ma porte en pensant qu’elle avait un culot monstre pour oser venir « m’emmerder » à cette heure ! Surtout elle !
Elle portait une robe de chambre jaune qu’elle avait laissée entrouverte sur une vieille chemise de nuit en dentelle ; elle n’avait rien de sexy pour autant (même un macaque n’en aurait pas voulu) ; sa tignasse grise m’avait paru plus filasse que jamais.
J’ai tout de suite vu que quelque chose n’allait pas : elle qui d’ordinaire était rougeaude, elle présentait une face de lune, très, très pâle, un visage tiré comme quelqu’un qui n’aurait pas dormi depuis plusieurs nuits et qui serait complètement épuisé.
A l’ouverture de ma porte, elle m’avait semblé soulagée : « Ah, vous êtes-là, heureusement, j’ai un petit souci. » Pour ma part, j’étais aussi perplexe qu’elle paraissait nerveuse. J’avais demandé : « Un souci ? » Elle m’avait donné quelques explications incompréhensibles : l’art de se noyer dans les détails et la peur d’en dire trop ; je ne comprenais rien. Devant mon hésitation, elle m’avait finalement demandé mon aide avec une voix trahissant son angoisse : « Il faut que vous m’aidiez sinon, je vais devenir folle ! » L’envie de lui claquer la porte au nez m’avait traversé violemment l’esprit, mais j’avais gardé un fond d’éducation polie malgré ma descente aux enfers. Et puis, je la trouvais bien mystérieuse soudain : quel secret pouvait-elle garder, qui finirait par la rendre folle ? Je lui avais cependant précisé que je n’étais pas bricoleur pour un sou. Elle m’avait répondu qu’il ne s’agissait pas de bricolage, et que cela « ne durerait pas trop longtemps. » J’ai donc finalement quitté mon appart pour rentrer dans le sien.
Oh la vache, quel bordel, quel fumier ! Je n’avais jamais rien vu d’aussi sale et de plus puant ! Je savais que ça ne devait pas être joli à voir, mais là, c’était absolument terrible, un amoncellement de bouteilles de vin, de journaux publicitaires, de sacs plastiques, un évier rempli de vaisselles dégueulasses, des fripes posées en tas sur un fauteuil bancal. Elle m’avait demandé de ne pas trop faire attention à ce « désordre » car elle n’était pas « maniaque ». Ça, pour ne pas être maniaque, elle ne l’était pas : elle vivait dans un taudis !
Elle scrutait mon visage, attentive à mes réactions. J’avais l’impression qu’elle me fusillait du regard, ses yeux bleus étaient plantés dans mes yeux, ils ne me quittaient pas. Elle m’a lâché : « Je comprends votre dégoût... moi, j’ai l’habitude... que voulez-vous, quand tout vous abandonne... »
Pour être abandonnés, on l’était. On était bel et bien au même point d’abandon elle et moi. Dans la même galère, peut-être elle un peu plus que moi.
Mais par-dessus ce désordre et cette saleté, il y avait cette puanteur terrible, à vous faire vomir tripes et boyaux.
Je demandais : « D’où vient cette odeur ? »
Elle avait refermé la porte d’entrée derrière nous : l’exhalaison était à son comble. Je devais être blême, la sensation d’un piège qui se referme. Que voulait-elle au juste ?
Elle était allée ouvrir la fenêtre. Pour ma part, je m’y étais précipité, l’air frais était une nécessité vitale. Je peinais à reprendre mon souffle. Puis je m’étais tourné vers elle : « Dites-moi ce que je peux faire pour vous car je ne suis pas sûr de pouvoir supporter cette... cette puanteur... très longtemps. »
Elle avait bafouillé des mots, elle paraissait gênée.
« Je ne suis pas certaine d’avoir eu raison de vous faire confiance. C’est délicat. »
Pressé d’en finir, je l’avais rassuré, lui affirmant que j’étais digne de sa confiance. Je m’étais entendu lui répondre entre deux respirations insupportables : « Tout ce que vous voudrez, mais venez-en au fait rapidement ou je retourne chez moi ! »
J’avais pensé qu’elle devait avoir le cerveau dérangé avec tout l’alcool qui l’imbibait depuis des années. J’avais une envie quasi-irrépressible de me tirer de chez elle, de rouvrir la porte d’entrée et de courir dans mon appart respiré un air respirable !
Je redemandais : « D’où vient cette odeur ? »
Là, ses mains s’étaient mises à trembler comme si elles ne lui appartenaient plus. Ses yeux s’étaient enfoncés dans mes yeux ; ils devaient chercher le chemin de mon âme.
Elle avait murmuré : « J’ai fait une bêtise.
– Une bêtise ?
– Oui. Avait-elle répondu en baissant la tête.
C’était la première fois qu’elle me quittait des yeux. Elle regardait désormais ses pantoufles jaunes ; je m’amusais de les voir assortis à la couleur de sa robe de chambre, mais en même temps je commençais à m’agacer de cette situation.
Je demandais en m’impatientant :
– Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
Elle avait murmuré à nouveau :
– J’ai fait une bêtise.
Elle était partie en direction de sa salle de bain (son appart était à l’identique du mien) puis elle s’était arrêtée devant l’entrée. L’odeur venait de là car les quelques pas que je venais de faire pour la suivre m’en avaient rapproché.
– C’est l’autre. Je l’ai tué.
– Vous avez tué qui ?
– Celui que vous avez remplacé il y a trois mois... le voisin... Un jour, il m’a mis la main au cul... il m’a fait des avances... Il me dégoûtait... Je l’ai invité et j’ai glissé des somnifères dans son verre d’alcool... puis je l’ai étouffé... Il n’a pas souffert.
Je m’étais approché d’un pas pour regarder dans la salle de bain : une masse noire gisait au fond de la baignoire.
Un cadavre en décomposition.
– J’ai mis de l’acide, m’expliqua-t-elle. Mais il ne disparaît pas. Aidez-moi à m’en débarrasser. Je ne mérite pas la prison. Ma prison c’est d’habiter ici. Je vous en prie. Il n’avait pas de famille, il n’a jamais manqué à personne. Il était comme nous, un déchet.
Elle marqua un temps d’arrêt puis ajouta :
– Je pense même que je lui ai rendu service. »


Le 26 février 2015
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