Ida - la princesse mal élevée

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En compétition

Je suis traductrice. Je participe régulièrement à un atelier d'écriture et j'ai un blog de récits divers (plus ou moins courts ! ;-)). http://unmurmuredeliberte.fr/ Au plaisir d'écrire et  [+]

Image de Automne 2020
Dans un lointain royaume vivaient, comme il se doit, un roi, une reine et une princesse. Accessoirement, on y trouvait également un grand nombre d'habitants n'appartenant pas à la famille royale et sans lesquels on ne pourrait même pas parler de royaume mais, ça, c'est une autre histoire.

*

Par une belle journée de printemps, un étranger traverse la capitale à grands pas. Il est en route vers le palais pour remplir une mission d'importance. Ambassadeur d'un royaume lointain, il vient discuter de l'éventualité d'une union entre son prince et la princesse des lieux. Ce n'est pas une mince affaire. Son roi n'est pas un tendre et ne tolère aucun échec. S'il se met en tête que l'alliance doit avoir lieu alors que ce n'est pas l'avis de la partie adverse, il va lui falloir user de stratagèmes... C'est l'esprit chargé de ces préoccupations qu'il pénètre dans le palais. Les bras croisés dans le dos, les yeux baissés, il ne fait pas attention à la jeune fille assise dans le chemin, affairée à traiter les rosiers de l'allée. Il trébuche alors sur le panier posé à côté d'elle, se rétablit prestement et la frôle à peine de la main, assez toutefois pour que le chapeau de paille de la jeune fille atterrisse, en un léger tourbillon, sur un rosier.
— Putain ! Ça va pas, non ? Qui c'est ce connard qui vient me les casser pendant que je bosse ? Putain, c'est pas vrai ! Je peux pas avoir la paix deux minutes dans cette piaule de merde ! Jusque dans le jardin, ils viennent me faire chier ! Merde !
— Je vous prie de bien vouloir m'excuser, Mademoiselle. Vous me voyez confus. Laissez-moi ramasser votre couvre-chef.
Il attrape rapidement le chapeau, l'époussette du revers de la manche et le tend à la jeune fille.
— J'espère que je ne vous ai pas fait mal.
— J'ai l'air d'être en sucre ?
— [...]
— C'est bon. Ça va. Pas la peine de rester là, comme un con, à me regarder. T'as jamais vu personne s'occuper du jardin ? Dégage !
— Euh... D'accord. Je vous prie de bien vouloir m'excuser.
Elle lui jette un regard noir. Confus, il quitte la jeune fille à grands pas pour éviter d'essuyer une nouvelle bordée d'injures.

*

Le roi n'était pas disponible pour le recevoir dès son arrivée. L'ambassadeur va devoir patienter. Il a l'habitude. Les grands de ce monde gèrent leurs rendez-vous en fonction d'une hiérarchie bien définie et il sait bien qu'il n'est pas installé en haut de la pyramide. Il restera le temps qu'il faudra.
En attendant, il est logé au palais et il a commencé à faire sa petite enquête pour dénicher les personnes qui seraient le mieux à même de lui fournir des renseignements sur le royaume et, plus spécifiquement sur la fameuse princesse. Ce soir, il dîne avec un conseiller qui traîne ses guêtres depuis longtemps dans les couloirs palatiaux. Il a vite repéré cet homme qui, poussé par un profond ennui, est prêt à lui dévoiler les moindres secrets pour partager son repas avec une tête nouvelle qui pourra, en retour, lui narrer les potins de son lointain pays.
— Venez, venez, cher ami. Je nous ai dégoté cette petite table dans un coin, nous serons plus au calme pour discuter. Prenez place. Je me suis permis de passer les commandes. Je suis certain que vous avez à cœur de goûter aux spécialités de notre beau pays qui sont savoureuses... et nombreuses !
— Eh bien...
— Je le savais ! Laissez-moi vous servir notre schnaps local. Vous m'en direz des nouvelles !
L'ambassadeur, qui a le malheur de supporter difficilement l'alcool, fait bonne figure, comme il en a l'habitude depuis tant d'années à son poste. Il lève son verre à la santé de son compagnon et fera en sorte, tout au long du repas, d'ingurgiter le quart de la quantité absorbée par ce dernier tout en conservant une façade de franche camaraderie, attitude apprise par sa longue expérience, et nécessaire à l'invitation aux confidences.
Il ne lui faudra terminer que deux verres pour apprendre le principal. Si l'histoire de ce royaume est banale, faite de guerres, de famines et de luttes intestines pour le pouvoir, plus étrange est celle de la princesse qui l'intéresse. La voici rapidement brossée.

*

La princesse Ida disparut peu après sa naissance, il y a vingt et un ans. Elle dormait dans son berceau, dans sa chambre, sous la garde de sa nourrice, comme tous les après-midis. Quand la reine, sa mère, vint lui rendre visite pour l'observer dans son sommeil, seule tâche éducative qui lui semblait lui incomber, elle se pencha sur une couche vide. Le bébé s'était envolé.
La nourrice fut bien évidemment soumise aux tortures les plus sophistiquées, les plus anciennes et éprouvées, puis les plus modernes, toutes les autres ayant lamentablement échoué. Mais sans succès. Le royaume fut passé au crible, les paysans furent pillés, les jeunes filles violées, les suspects trucidés. Rien n'y fit. La princesse ne fut pas retrouvée.
Un an et demi plus tard, la reine donna naissance à un nouvel héritier, un garçon. L'arrivée de ce mâle providentiel sut rendre la tranquillité d'esprit au couple royal inconsolable. Et la princesse fut peu à peu oubliée.
L'histoire ne serait pas incroyable si elle s'arrêtait là. Après tout, un héritier qui disparaît, ça s'est déjà vu, surtout quand l'héritier est une héritière. On ne comprend pas tout de suite qui peut être à l'origine du méfait mais le jeu se dessine prestement et la perte se révèle toujours profitable à certains, assez rusés pour rester au-delà de tout soupçon.
Or, Ida réapparut un jour. De façon aussi inopinée qu'elle avait disparu. Elle avait vingt ans. Elle avait sur elle sa médaille de baptême et portait une marque de naissance sur l'épaule qui, toutes deux, l'identifiaient avec certitude. Il s'agissait bien de la princesse. Par ailleurs, elle était munie d'une missive destinée au roi. Cette lettre, rédigée par, en quelque sorte, le père adoptif d'Ida, expliquait que la gamine lui avait été confiée par un inconnu. Lui-même et sa femme étant sans enfant, il l'avait volontiers pris sous son aile, d'autant plus qu'on lui avait attribué à cet effet une somme rondelette dont il n'aurait jamais pu rêver être un jour en possession, eût-il travaillé durant deux vies entières. L'inconnu reparut quelques années plus tard, plaisamment pourvu d'une bourse bien remplie. Il signifia à notre homme que, lorsque la fillette aurait atteint la vingtaine, elle pourrait être remise à ses géniteurs dont les noms figuraient dans le courrier qui accompagnait les deniers. Courrier scellé et qui devait le rester pendant la durée définie, faute de quoi la totalité des fonds versés devrait être restituée. Le secret fut gardé.
Ida passa donc sa jeunesse à M..., un port d'un royaume du Sud. Elle travailla dans la poissonnerie de ses supposés parents sans avoir eu vent de ses mystérieuses origines. Elle vivait simple et heureuse. Quand son père lui annonça tout à trac, sans s'embarrasser de pincettes, qu'elle n'était pas leur fille et qu'il était temps pour elle de rejoindre sa vraie famille, elle fut évidemment surprise.
— Quoi ? Tu te fous de ma gueule ? Ça fait vingt ans que je me crève le cul dans votre boutique de merde, au milieu des poissons qui schlinguent tellement que j'ai leur odeur imprégnée dans la peau, à bosser pour que dalle, alors que je suis même pas votre fille ?
— Oh ! C'est bon. Ça va. On dirait pas que t'es une esclave non plus. Faut voir ce que tu bouffes, hein ! On t'a toujours nourrie que je sache. Et puis, on t'a jamais battue, non ?
— Putain ! Manquait plus que ça ! Que je me prenne des torgnoles ! Avec le boulot que j'abats pour vous, t'aurais été un sacré connard si, en plus, tu m'avais tabassée.
— Bon, allez. Arrête ton cirque. C'est pas comme si je te demandais ton avis. On va ouvrir la lettre, t'envoyer chez ta famille, et voilà. On te paiera le voyage quand même, on n'est pas des chiens. Et puis, merde, c'est comme ça. J'y suis pour rien, moi. Tu commences à faire chier.
Le dialogue se poursuivit dans la même veine une bonne demi-heure. Le père et la fille étaient émus. Les injures volaient de plus belle. La mère, trop sensible, n'osa pas y participer et suivit l'échange de loin, dissimulée derrière la porte de la cuisine.
Le jour venu, Ida prit la route, accompagnée d'un chaperon, et fit la totalité du voyage en pleurs. Elle était inconsolable. La perspective de vivre une vie de château ne faisait briller aucune étincelle dans ses yeux. À M..., elle avait ses amis, ses prétendants et surtout, parmi eux, Marcel, le fils du charcutier pour qui elle avait un vrai béguin. Et puis, elle aimait ses parents...
Dans son royaume d'origine, dans sa véritable famille, la jeune fille ne fut rien d'autre qu'un embarras. Son frère cadet, majeur et marié, était déjà considéré et traité comme le dauphin. Personne ne songeait à le remettre en question mais la réapparition de sa sœur pouvait générer des ennuis. En outre, et c'était peut-être le plus grand souci, elle était fort mal éduquée, jurait comme un charretier et semblait réfractaire à toute tentative d'initiation à la politesse et au savoir-vivre.

*

Notre ambassadeur, qui reconnut sans mal la jeune fille qu'il avait croisée à son arrivée, se frotte les mains d'aise. En effet, le prince qu'il représente n'est pas une lumière, il n'est pas à la tête d'une immense fortune et on ne peut pas dire qu'il brille par sa vaillance ; il ne peut donc pas prétendre à un parti exceptionnel, mais tout de même ! Cette princesse-là est par trop singulière. Il ne fait pas grand doute que son roi ne saura la retenir parmi les éventuelles candidates. La tâche sera bien plus aisée qu'escomptée. Il peut ainsi rester quelques jours au château, à profiter de la bonne chère et des soubrettes accortes, avant de prendre le chemin du retour sans crainte d'essuyer les foudres de sa majesté. Il saura démontrer à ce dernier qu'il n'y a ici aucun parti digne de sa descendance.

*

Si les soubrettes sont accortes, elles ont également une très bonne ouïe et des oreilles qu'elles laissent traîner dans tous les couloirs du palais. En outre, la princesse n'est pas très bien vue de ses pairs, qui ne la reconnaissent pas comme telle, mais elle est plutôt aimée de la valetaille qui ne manque jamais de lui répéter ce qui se dit sur elle. Marie, sa servante, lui raconte donc par le menu la visite de l'ambassadeur.
— J'en ai rien à foutre de ce con ! Un abruti qui a failli me marcher dessus ! Est-ce que j'ai même envie de voir sa gueule à son prince de mes deux ? Je leur chie dessus à tous ces connards. J'en veux pas de leurs emplumés.
— Mais enfin, Maîtresse, il faudra bien vous en trouver un à un moment donné, sinon vous allez rester seule...
— Mais je l'avais déjà trouvé, moi ! Mon Marcel, il m'allait très bien ! Un beau gars qui pétait la santé, avec de bons gros biscoteaux comme je les aime. Il vous faisait un de ces saucissons à l'ail à se damner. Pas comme ces tafioles de princes qui s'habillent comme des gonzesses. J'en veux pas de leur mariage arrangé de merde ! Et maintenant, c'est foutu pour Marcel, il a trouvé quelqu'un d'autre. Il vient de se marier, ce salaud. Alors, je m'en cague, je resterai seule et je les emmerderai tous jusqu'à la mort !
Et elle fond en sanglots.
— Allons... Allons... Il ne faut pas parler comme ça. Vous le rencontrerez un jour, votre prince, vous verrez. Tenez, on attend la venue du prince Charles Albert dans quelques jours, il paraît qu'il est très sympathique. Plutôt franc jeu et amateur de jeux guerriers, peu enclin aux divertissements royaux. Il devrait vous plaire celui-là.
— Pfff... Ça m'étonnerait...

*

Et, de fait, Marie avait raison. Il n'était pas mal, le prince Charles Albert. Pour notre Ida, en tout cas. Il était peu fortuné et ressemblait plus à un paysan aisé qu'à un grand de ce monde. Il parlait simplement, aimait les joutes et la lutte, et se comportait à table sans chichis. Pour tout dire, il manquait même un peu de manières.
Les deux jeunes gens s'étaient retrouvés à deux reprises en tête-à-tête et semblaient s'entendre, au grand soulagement des deux parties. En effet, les deux familles étaient tout autant résignées car il ne paraissait plus possible qu'elles obtiennent un conjoint pour leur descendance et cette tentative était pour elles celle de la dernière chance. Le prince n'avait jamais trouvé chaussure à son pied et ses parents, par trop libéraux, ne souhaitaient pas lui imposer leur choix. Dans ces circonstances, il était peu étonnant qu'il soit encore célibataire à l'âge bien avancé de vingt-cinq ans. Tels sont les fruits récoltés par une éducation moderne...
L'affaire était donc bien engagée et tout le monde se réjouissait d'avance. Hélas, un après-midi qu'Ida s'occupait au jardin et qu'elle se trouvait dissimulée derrière un bosquet, elle surprit une conversation entre Charles Albert (« Charl Alb » comme elle l'appelait déjà) et son valet.
— Alors, Maître, qu'est-ce que vous en pensez de la princesse ?
— Ma foi, Jean, c'est vrai qu'elle n'est pas comme les autres. Elle est moins guindée. Elle est plus drôle.
— Et elle est mignonne en plus !
— Oui, elle est pas mal...
« Pas mal... Pas mal... Vachement bien roulée, tu veux dire ! Pas comme ces truies qui passent leur temps à se foutre de la peinture sur la gueule pour cacher leur vilaine peau et qui s'habillent comme des pétasses rupines. »
— Comment ça ? Elle ne vous plaît pas finalement ?
— Ben, c'est vrai que je suis pas trop regardant côté manières mais quand même ! Cette femme-là ne sait pas faire une phrase sans proférer un juron ! Il y a des limites à ce qu'on peut tolérer, non ? Même pour moi. Même si je ne suis pas issu d'une haute lignée, je dois faire bonne figure, j'ai des devoirs de représentation et je dois me parer d'une épouse un tant soit peu convenable. Celle-ci ferait fuir une armée de brigands avec son vocabulaire. Faut pas exagérer.
« Et ta mère ? Elle ferait pas fuir un bataillon de bouseux, salopard ? »
Excédée par cette nouvelle déconvenue, Ida, qui commençait tout juste à reprendre espoir en l'avenir, s'en fut sur le champ.
— Y sont trop cons, ces princes. Je me casse.

*

Elle ne prend pas la peine de passer par ses appartements et de faire une valise. Elle se jette en pleurant à l'aventure. Il n'est plus temps de réfléchir, il lui faut quitter cet enfer sur le champ. Elle ira à M..., advienne que pourra. Là-bas, au moins, tout le monde parle comme elle et personne ne sait qu'elle est princesse, elle trouvera bien un gentil garçon qui l'acceptera comme elle est.
Au bout de deux heures de course effrénée, elle est bien obligée de s'arrêter pour se reposer et reprendre son souffle. En outre, il lui faut songer à trouver un abri pour cette nuit au moins. Ensuite, elle avisera au jour le jour, l'inconnu ne lui fait pas peur.
Elle est assise au bord d'une rivière, perdue dans ses réflexions quand un jeune homme l'aborde.
— Chère Demoiselle, je vous prie de bien vouloir excuser mon intrusion mais je crois que je suis perdu. Pourriez-vous m'indiquer si je suis bien sur le chemin du château ?
— Ben oui, c'est pas bien compliqué, y en a qu'un de grand chemin. Je vois pas bien où il pourrait mener d'autre. Vous avez pas vu les panneaux ? Vous savez pas lire ? Vous êtes con ou quoi ?
Le jeune homme semble amusé par la tirade.
— Eh bien, dites-moi, Mademoiselle, vous êtes en verve. Suis-je particulièrement fortuné d'être la cible de votre langage fleuri ou vous adressez-vous toujours de la sorte aux inconnus ?
— Aux inconnus et à tous les autres ! Je vous emmerde tous ! Vous voyez pas que vous me faites chier, non ? Vous voyez pas que j'ai envie d'être seule ? Merde ! Foutez-moi le camp !
Mais la princesse n'est pas dans son assiette. Ses répliques n'ont pas la portée énergique habituelle. Ses yeux s'embuent et elle ne peut retenir ses larmes qui l'empêchent de poursuivre.
Le prince, car il s'agit bien d'un prince, est attendri par la curieuse demoiselle. Il s'assoit à côté d'elle et l'invite gentiment à lui narrer ses malheurs. Ida, à qui la présence de Marie fait cruellement défaut dans ces moments difficiles, se confie à lui. Elle lui livre toute son histoire. À l'issue du récit, un peu rassérénée, elle lève le regard vers lui en reniflant, étonnée qu'il l'ait écoutée jusqu'au bout.
— Ça vous troue pas le cul, une princesse qui parle comme ça ?
— Hmmm... Pas plus que ça. Savez-vous, chère Demoiselle, j'ai moi aussi une histoire peu banale à vous livrer. Oserais-je vous la conter ? Saurez-vous garder un secret ?
— J'ai l'air d'être du genre à balancer ? Vous m'avez bien regardée ?
— Pas vraiment, non. Enfin, je veux dire... Oui, je vous ai bien regardée. Et, non, vous n'avez pas l'air d'être du genre à « balancer » comme vous dites.
— Eh ben, alors, vas-y. Crache le morceau.
— Figurez-vous que je suis moi aussi de sang royal et que je suis également à la recherche d'une épouse. À dire vrai, ce sont plutôt mes parents qui sont en recherche car, moi, personnellement, je suis homosexuel. Vous comprendrez donc mon désarroi.
— Quoi ? T'es pédé ? C'est pas vrai !
La princesse part d'un rire tonitruant et envoie une grande tape dans le dos du prince, laquelle manque de le précipiter dans la rivière. Elle goûtait fort l'anecdote. Le prince Victor, car c'est son nom, mis à l'aise par cette marque d'affection, certes un peu brusque, mais marque d'affection tout de même, se livre à la jeune fille comme il n'a pas eu l'occasion de le faire depuis longtemps. Il lui confesse également qu'il était envoyé au château comme prétendant. Son prétendant. Et ça la lance de nouveau dans une immense allégresse.
Les deux jeunes gens restent ainsi à deviser plusieurs heures comme des amis qui se retrouveraient après des années de séparation. Ils sont intarissables. À la nuit tombée, Victor l'invite à passer la nuit dans une auberge où ils pourront continuer à discuter devant un bon plat chaud et où ils pourront passer la nuit. Elle en connaît une très proche et ils s'y rendent sur le champ.
C'est dans cette taverne, au bord de la route, que Victor lui fait part du plan qu'il a élaboré. Plus qu'un plan, c'est, selon lui, une idée géniale ! Puisqu'ils s'entendent bien et qu'on veut les unir, qu'ils s'épousent donc pour donner le change ! Ainsi, il pourra vivre en secret avec son amant, en toute tranquillité, sous le couvert de ce mariage arrangé. Il termine sa démonstration par un éclatant sourire, fort satisfait de sa brillante trouvaille. Ida, elle, est moins enthousiaste.
— Et moi, là-dedans ? C'est quoi mon avantage ?
— [...]
— Je suis pas lesbienne. J'ai pas à me cacher de quoi que ce soit. Je fais quoi pendant que tu te tapes ton mec ? Je tiens la chandelle ?
— Il est vrai. Ce détail m'a échappé. Toutefois, il me semble qu'en tant que femme, vous pouvez très bien vivre une vie épanouie sans compagnon. Me trompé-je ?
— Un peu, mon neveu ! Tu crois qu'il y a que toi qui aimes la baise ?
— Ah... Vous êtes passée au tutoiement. Dois-je y dépister une pointe d'agacement ?
— Bah, je croyais qu'on était potes. Je peux bien te dire tu, non ?
— Certes...
Ils conservent quelques minutes de silence pendant lesquelles tous deux sont plongés dans leurs réflexions. Puis, c'est Victor qui rompt ce calme pensif.
— Écoutez, Ida. Il me semble que vous n'avez pas beaucoup d'options. Il faudra bien que vous vous mariiez un jour. Sinon, de quoi allez-vous vivre ? Vous pouvez soit retourner au royaume et vivre la vie de château, que vous détestez, sous le toit de vos parents, soit vous marier. Car vous ne pouvez décemment pas travailler quand même !
— Et pourquoi pas ? Je l'ai déjà fait, moi, Monsieur !
— Eh bien, justement, vous devriez savoir mieux que moi qu'une vie de labeur n'est pas enviable ! Mais ça vous offrirait au moins de nombreuses occasions de jurer, j'en conviens...
— C'est malin, ça.
— Allez, Ida, ce n'est qu'une boutade... Vous l'avez bien compris...
— Laisse-moi réfléchir, Victor. Je rigole pas, là... D'accord. Imagine que j'accepte. Je fais quoi pendant que t’es avec ton mec ? Je brode ? Il va bien falloir que tu me fasses un môme, sinon, ça marchera pas ton plan. Ah !
— Ah non ! Ça ! Pas question !
— Ah ben, un prince et une princesse qui se marient, en général, ça finit par procréer. Sinon, ça fait jaser. Si tu veux pas me toucher, il va falloir que tu me trouves un mec ou, au moins, un géniteur. Et une fois que j'aurai fait mon devoir, le mariage et le gosse, on nous lâchera. Pourvu, bien sûr, que le gosse soit un garçon, sinon, on va continuer encore un peu à nous mettre la pression...
— Vous êtes dure en affaires, Princesse !
— J'ai travaillé quelques années dans un commerce. Je suis pas une de ces débiles d'aristos auxquelles on t'a habitué.
— Bon, voici ce que je vous propose, Ida : rentrez avec moi dans mon royaume. Nous en discuterons avec Gaëtan, mon compagnon clandestin. Vous verrez, il est charmant. Je suis sûr que vous allez bien vous entendre. En plus, il est intelligent. Il saura certainement nous aider à trouver une solution qui convienne à tout le monde.

*

Victor avait raison. La rencontre avec Gaëtan est décisive. Ida tombe instantanément sous le charme de ce jeune homme particulièrement gâté par la nature. Comble du bonheur, Gaëtan est bi et ne reste pas insensible à la grâce de la jeune fille. Nos trois amis s'entendent comme larrons en foire et l'idée du vrai-faux mariage arrangé est acceptée.
Victor et Ida organisent des épousailles en fanfare qui tirent des larmes de joie et de soulagement à leur famille respective.
S'installe alors, dès le premier jour des noces, un ménage à trois qui comble pleinement les participants. En réalité, Victor, à l'origine de cette association, et qui n'avait pas envisagé les choses sous cet angle, est un peu chagrin au départ mais il se laisse rapidement dérider par la joyeuse énergie des deux autres et le lit conjugal est un lieu de fêtes ininterrompues. Gaëtan et Ida donnent naissance à deux beaux héritiers, une fille et un garçon. Ils ne pouvaient pas s'arrêter à la fille, ça aurait fait jaser... Mais, deux enfants, ça leur suffit, et Ida se fait ensuite poser un stérilet. L'honneur est sauf. Elle n'a pas besoin de procréer de trop, ça ferait jaser...

La morale de cette histoire c'est que cette histoire n'est pas très morale, mais aussi, avec une princesse mal élevée et un prince homo, on ne pouvait pas s'attendre à des miracles !
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Zutalor! · il y a
Ce que j'en pense : c'est vraiment très drôle et joyeusement foutraque.
Ida, Totor et Tantan... Trois personnages ayant bien des qualités.
La première est ''bien roulée'', nature, et pas académique.
Le second est débrouillard et... ben oui, ''prince qu'on rentre et pas consort''.
Le troisième est bi, beau, intelligent et pas bégueule.
Ils s'entendent comme larrons en foire : c'est l'essentiel, et qui trouverait à redire aux agissements du trio peut toujours aller se faire empapaouter chez les chimpanzés.
(Bien conscient que ce que je vous dis n'aurait aucune portée éducative pour mes petits-enfants chéris encore si innocents, je salue l'allant de votre histoire mais vous prie de garder ça pour vous...)
:0)

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Norsk · il y a
Pas vrai que ça fait plaisir un joyeux vent de liberté ?! :-D (Mais, c'est promis, j'en parlerai à personne... ;-))
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lucie binisti · il y a
tu m'as bien fait rire! bravo priiiiiiiiiiiiiiincesse!
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Norsk · il y a
C'était le but ! Juste une tranche de rigolade ! 😁
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Yannick Pagnoux · il y a
Pas mal du tout, je vous souhaite le meilleur, et pour le marseillais faut pas hésiter en mettant un lexique de chez nous, on a déjà eu du chti.
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Norsk · il y a
Merci !
Je voulais éviter de tomber de trop dans le régionalisme ! (les lexiques, ça plaît souvent qu'aux traducteurs ! 😊)

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Lise Hélardot · il y a
Génial ! Tes doux jurons m'avaient manqué ;-)
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Norsk · il y a
Merci !!!
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Tnomreg Germont · il y a
Comme quoi l'honnêteté peut payer👍
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Norsk · il y a
Eh oui ! Parfois ! ;-)
Merci !

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Mireille Bosq · il y a
Bon, il est permis de s'amuser un peu et puis ne serait-ce que pour l'expression "je m'en cague" si typique de ma région je vais être généreuse.
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Norsk · il y a
Eh oui, Ida vient bien de M... ! :-) J'ai hésité à ce qu'elle s'engatse. Pas sûre que tout le monde comprenne... ;-)
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Mireille Bosq · il y a
Bien sûr que non, tout le monde ne comprendra pas ! mais "à l'OM on craint degun"
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Norsk · il y a
;-)
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Gabriel Meunier · il y a
Cela change de l'ordinaire !!! Très sympa
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Norsk · il y a
Merci Gabriel !
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Marina Tem · il y a
Magnifique j'ai littéralement adoré le récit, on s'y prend tout au long et l'inattendu de l'intrigue paraît fort amusant. Quoique vous en disiez une belle leçon se cache derrière, celle de vivre sa nature contre vents et marées. Merci pour ce bon moment !!
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Norsk · il y a
Merci Marina ! Oui, j'avoue avoir un faible pour cette princesse honnête et entière !
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Fleur A. · il y a
Une sacrée princesse !
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Norsk · il y a
Merci c**! :-)
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Rosa Carton · il y a
"Putain" que c'est drôle!!! :-) Une pépite cette Ida!
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Norsk · il y a
C'est plus sympa comme ça, les princesses ! ;-)

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