Ici, nos pas se mélangent

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Pourquoi on a aimé ?

Et si les corps savaient quels sont les liens qui nous rassemblent ? Comme ça, rien qu'à entendre une voix étrangère, savoir que quelque chose de

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Une lectrice  [+]

Image de Été 2020

1. ARMELLE

Je ne sais pas si c’est à cause du chômage ou de l’hiver sans fin, mais j’ai développé une obsession pour une journaliste d’une radio culturelle. Au début, j’allumais la radio à heures fixes pour l’écouter, et j’ai fini par la laisser le fond sonore toute la journée, au cas où.
Jamais une voix ne m’avait causé un tel effet. Le matin je me demande quel genre de thé elle aime, le soir ce qu’elle mange, avec qui, ce qu’elle lit en ce moment.
J’aime tout ce qu’elle dit. Si elle invite un artiste, un réalisateur ou un écrivain que je n’apprécie pas, si elle défend une œuvre que j’estimais médiocre, c’est moi qui change d’avis. Sa voix ne peut être que l’écho de la vérité et de l’intelligence.
Je n’ose pas taper son nom dans la barre de recherche Google, de peur que l’écran ne me renvoie un visage en désaccord avec sa voix, ou pire, qu’elle soit sublime.

C’est grâce à mon père que je l’ai connue. Il m’avait envoyé par mail le podcast d’une émission, dans le cadre d’un festival de bd qui avait dans la région. « Tiens, vu que tu aimes bien dessiner, ça peut t’intéresser ». Ce père que j’avais peu côtoyé, qui essayait de me tendre des perches maladroites, c’était à la fois agaçant et touchant. Dans cet enregistrement, je l’ai entendue, elle, pour la première fois, interviewant un dessinateur primé. J’ai immédiatement aimé sa manière de se livrer elle-même, son refus de l’ironie désabusée, sa voix profonde et comme familière.
À la bibliothèque, je fais inévitablement un tour au rayon « nouveautés/coup de cœur des bibliothécaires ». La semaine dernière, j’ai vu son nom, sur la couverture d’un roman. J’apprends donc qu’elle écrit. (Il ne manquerait plus qu’elle fasse de la peinture.) Dans ce roman, elle parle de sa famille unie, aimante, de son père à elle, joyeux, présent. Moi, quand je pense à mon père, je ne vois que la bouche de ma mère grimaçant des insultes et son visage froncé suintant l’échec subi de son couple.
Dans son roman, j’apprends, stupéfaite, qu’elle a grandi ici, dans la même ville grise que moi. Jamais elle ne la nomme, mais, le cœur battant, j’ai reconnu un à un tous ces non-lieux, ces interstices de villes, ces monuments de laideur qui abritent les adolescents, et qui font mon quotidien. Elle réussit à transformer chacun de mes trajets en pèlerinage. Je suis gênée qu’elle laisse tant de lecteurs potentiels s’immiscer dans son intimité, qui est aussi un peu la mienne. Mais je me raisonne : elle n’a pas écrit ce roman pour moi.

Je rédige une lettre à son intention, où je dis à quel point j’ai aimé son livre. Que nos pas se mélangent ici. Je voudrais m’arrêter là, mais je termine quand même par un éloge un peu ampoulé de sa voix. Il faut qu’elle sache ce qu’elle provoque en moi. C’est comme ça que je lui dis d’ailleurs. J’envoie le texte via la messagerie de son émission hebdomadaire.

Un jour, sa voix ne résonne pas à l’heure habituelle. J’attends une explication, une excuse, mais l’animateur qui la remplace ne mentionne même pas cette vertigineuse absence. Elle peut avoir changé de radio, non ? Elle peut être en vacances. Je ne veux toujours pas faire de recherche sur internet, je ne veux pas connaître son visage et risquer de l’aimer encore plus.

Mon obsession pour elle s’atténue à mesure que le temps se radoucit, que je quitte mon cocon, que je recommence à courir, à rencontrer des amis par hasard, à chercher du travail.

***

— Est-ce que vous reconnaissez ces visages ?
Le flic a posé devant moi cinq photos de jeunes femmes, format A4. Je sens qu’il me scrute pendant que j’observe les images. Je déteste qu’on me scrute ; s’il cherche un signe de malaise chez moi, il va être servi.
— Non, je ne les connais pas.
— Aucune ?
— Non, aucune.
— Vous êtes sûre ?
C’est vraiment comme dans les films. C’est ce que je lui dis : « C’est vraiment comme dans un film. Vous allez me demander combien de fois si je suis sûre de ce que je dis ? »
Il pose le doigt sur la photo du milieu, tout en me regardant.
— Elle, vous ne la connaissez pas ?
— Non.
— Elle est journaliste. Elle a disparu.
Il me dit son nom. Son nom. C’est elle. J’essaye de réagir sans à-coups, je me compose un visage indifférent. Je regarde mieux la photo puisqu’il m’y invite.
— Ha oui, je connais son nom. Je l’aime bien.
Je dis ça, tout simplement, sans laisser échapper le cri qui me déchire le cœur.

Elle est incroyablement belle.
Il m’apprend qu’elle a disparu depuis dix jours et que je suis la première personne suspectée, à cause de ma lettre.
Je suis abasourdie. Suspectée de quoi ? Comment ma lettre, si pleine d’admiration et d’amour a-t-elle pu se transformer entre ses mains en menace ? À travers quel filtre sale ce flic voit-il le monde ?
— Vous voulez peut-être que je vous la relise ?
Sa question est purement rhétorique, il a déjà sorti un papier de la chemise. « Vous devez savoir l’effet que vous avez sur moi. » Il répète trois fois la phrase, les yeux fixés sur moi en projecteurs. Apparemment, c’est celle-ci qui ne passe pas.
— Alors, quel est l’effet qu’elle a sur vous ? Vous êtes jalouse ? Vous avez eu envie de l’approcher ? Vous avez eu envie de la posséder ?
— Je… non… je ne connaissais même pas son visage.
Je bredouille, il me donne la nausée avec ses questions. C’est lui le pervers, pas moi.

On me relâche assez rapidement. Je me renseigne : la police peut décider de mener une enquête en cas de disparition d’un adulte si celle-ci est jugée « inquiétante ». Son absence a été jugée comme telle, à cause de ma lettre.

Je regarde avec plus de sévérité mon reflet dans le miroir, je cherche les détails qui trahissent ma bizarrerie. Est-ce que ma bouche légèrement asymétrique n’est pas le signe d’un esprit déséquilibré ? Mes sourcils toujours froncés ? Est-ce que j’ai l’air inquiétant ?

La radio est toujours en toile de fond, mais je l’écoute distraitement, sans passion, sans frissons. Je me demande où elle peut être. Des semaines entières sans entendre sa voix. J’écoute quelques podcasts. Mon court séjour au commissariat couvre mes pensées par vagues régulières, perturbe les pulsations de mon cœur. Le souvenir des mains de l’inspecteur frappant la table me fait sursauter.
Où est-elle ?

Je fais un tour au centre-ville, je salue les quelques commerçants qui maintiennent encore à bras-le-corps leurs petits magasins miteux dans la rue piétonne. Par conviction, j’achète tout là-bas, presque rien.

Au bout de la rue, le café de la Mairie est ouvert. Un lieu chaleureux, inchangé depuis cent ans et qui tranche avec la grisaille des arbres sans feuilles, des trottoirs fissurés. Qui donne immédiatement envie de sourire, de discuter, de profiter humblement de la vie et de partager tout ce qui se pose sur le comptoir : les demis de bière, les préjugés et les cacahuètes salées.

À vingt mètres de la terrasse, je m’arrête brusquement. Je le reconnais, elle est assise seule devant une tasse fumante. Elle est revenue dans sa ville.

Mon sac de course qui me scie l’épaule. J’avais très envie de m’asseoir, poser ce fardeau, mais là… Le visage de l’inspecteur me revient en un haut-le-cœur. C’est à cause d’elle que je me suis retrouvée dans ce bureau, assise de force comme un malfrat, à ne plus savoir si j’étais coupable ou non de quelque chose. À scruter mon existence banale à la recherche de ce qui pourrait me faire perdre pied.

Elle n’a pas disparu, n’a pas été enlevée, violée, torturée, elle est là, vivante, elle boit un café. Je hais son apparente insouciance. Ces yeux, ces gestes… Au plus profond de mon ventre grouille une intuition dévastatrice qui me transforme en statue.

 

2. RAPHAËLLE

Au téléphone, je dis à mon père que je suis là, en ville. Lui aussi s’est beaucoup inquiété, comme tout le monde. « Merde Raphaëlle, merde, mais merde, tu peux pas faire des trucs pareils… » J’ai senti qu’il voulait m’engueuler fort, comme quand j’étais enfant, mais il n’y arrive pas, il est trop heureux de m’entendre.
Il me dit qu’il sera là dans quelques jours, que, en attendant, je peux récupérer les clés de la maison chez la voisine.
— Et demande-lui comment on allume la chaudière c’est un peu compliqué.
Je souris :
— Oui Papa, t’inquiète pas.
— Tu donnes aucune nouvelle pendant cinq semaines, comment veux-tu que je ne m’inquiète pas ! À quoi ça sert toutes ces applications, ces smartchats et compagnie si on s’en sert pas !
— Allez, on se voit vite, je t’attends.

Je fais résonner le piano plusieurs heures par jour dans la grande maison vide. Depuis mon départ, la maison n’a pas changé, quelques lampes plus modernes peut-être. Depuis la grande baie vitrée, je redécouvre la ville en contrebas. Je ne m’autorise qu’une sortie par jour dans le parc et à la supérette au bout de la rue.

Le troisième jour, je pousse jusqu’au centre-ville, où j’ai donné rendez-vous à mon père. Une fois dépassés les hauts murs de pierres protégeant les maisons de maître, le trajet s’étire en un long ruban de maisons d’après-guerre.
C’est drôle comme les jambes obéissent à des habitudes anciennes, jamais perdues. Naturellement, je traverse la petite place avec le fleuriste, qui ne doit sa présence qu’au cimetière tout proche, quelle tristesse, je contourne la mairie, je me retrouve devant la bibliothèque. Cet hideux bâtiment des années 70, encastré dans les vieilles pierres, a abrité toute mon enfance rêveuse.
Je repense à cette séance de dédicace que j’ai refusée, par peur de revenir ici, de croiser ces visages anciens : anciens profs, anciens amis, anciens voisins… leur admiration gluante pour l’enfant du pays, moi qui ne dit pourtant rien de vraiment positif sur cette ville. Moi qui l’ai quittée aussi rapidement que possible, pour étudier les lettres, poussée par la fierté paternelle.
J’atterris immanquablement sur la place de la mairie. Parce que le temps est doux, je m’assois à la terrasse du café, en serrant plus fort mon écharpe. Je commande un café à une très jeune serveuse aux yeux mi-clos.

Je me demande si je vais la croiser. J’ai compris entre les lignes de sa lettre qu’elle vit toujours ici. J’ai honte d’avoir eu peur d’elle. Est-ce que j’en ai trop dit dans mon roman ? Non, probablement pas assez. Je n’ai pas tout dit, tout ce que je savais d’elle.

Je suis venue pour la voir.
Mon père ne va pas tarder à arriver.

Je me ronge les ongles en observant autour de moi. Soudain je la vois, immobile au milieu de la place, un sac de courses posé à terre, bras ballants. Je suppose qu’elle m’a vue. Mon père va arriver d’une minute à l’autre. Elle va reconnaître son père aussi. Nos deux enfances vont se heurter de plein fouet, les secrets vont exploser, ici, sur la terrasse du café de la Mairie.

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Galactia · il y a
Merci pour vos commentaires, ils sont précieux et me donnent l'envie de continuer !
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Je suis abasourdie, vraiment. Quelle construction et quel suspens ! J'ai vraiment beaucoup aimé . Un talent de nouvelliste indéniable!
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Fred Panassac · il y a
Une composition subtile et talentueuse.
Je renouvelle mon soutien.

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Joan · il y a
Une nouvelle bien concoctée.
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Gilles Pascual · il y a
Excellent texte, haletant, surprenant, à la chute géniale ! Bravo ! :)
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Paul Jomon · il y a
Un rapprochement qui passe par des chemins complexes et détournés. Entre la fascination et la confrontation, il y a place pour la réalisation personnelle.
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'ai mis du temps à venir vous lire. J'ai - imbécile que sais être - été rebuté par le titre je crois... Mais là, ce soir, j'ai été subjugué par votre talent. Ce récit m'a tenu de bout en bout, et j'ai mis 4 voix car je ne peux faire plus... Très sensible et subtile, fort aussi ! Vraiment, un beau texte. Bonne finale...
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Pénélope · il y a
J'aime cette histoire à deux voix et ce rapprochement qui se fait par le biais de ce que l'on dit ou écrit, cette intimité qui s'instaure en raison des impressions partagées, intimité qui peut paraître maladive ou malsaine vue de l'extérieur. Bien souvent, nous sommes trompés, ce n'est pas la personne qui nous attire mais ses mots ou le personnage créé. Dans cette histoire, il y a visiblement un passé commun, une chute qui explique tout.
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Gina Bernier · il y a
Une histoire de famille et souvent compliquée....
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 4 voix'..
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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