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FINALISTE
Sélection Public

Il y a très longtemps, vivait dans une forêt un homme appelé Brindillon. On ne sait plus qui lui avait donné ce nom mais il n'en avait pas d'autre et celui-là lui allait fort bien, car il était sec et fin comme une brindille de bois. Brindillon avait une femme nommée Fougère, car elle avait des cheveux en éventail, tout dentelés comme des fougères. Tous deux avaient plusieurs enfants, ils ne savaient pas combien au juste car ils ne savaient compter que jusqu'à trois, mais une chose était sûre : il y en avait trop pour arriver à tous les nourrir. A la fin du repas, il y avait toujours quelques bouches qui restaient ouvertes, faute d'avoir été remplies, et qui poussaient alors des cris pleins de vide et de faim. Les parents passaient beaucoup de temps à cueillir des baies et à déterrer des racines. Parfois ils attrapaient un lapin grâce à un piège que Brindillon avait fabriqué et alors c'était la fête chez eux ! Brindillon avait aussi bricolé une canne à pêche au bout de laquelle il tirait de temps en temps un poisson que Fougère s'empressait de faire cuire, à la grande joie des petits. Ils avalaient même les arêtes tant ils se précipitaient. Bref, la vie était plutôt dure chez les Brindillon et leur plus grand bonheur était sûrement d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent.

Un matin d'automne, Brindillon partit à la pêche. Il attrapa tout d'abord deux belles carpes et se trémoussa de joie en les décrochant de la ligne. Alors qu'il attendait patiemment qu'un autre poisson morde à l'hameçon, il sentit que le fil était entraîné vers le bas avec une force pas ordinaire. Il tira de toutes ses forces et fit sortir de l'eau, au milieu des éclaboussures, une boîte noire.
— C'est bien la première fois que je vois un poisson carré sans nageoire ni tête ! s'exclama Brindillon... Voyons ça d'un peu plus près.

Il ramena la boîte au bord de la rivière et la décrocha de l'hameçon. C'était une boîte épaisse, lourde. Le pêcheur, très intrigué, décida de rentrer tout de suite chez lui pour l'ouvrir car il fallait des outils pour cela. Cette boîte était beaucoup moins importante que les deux belles carpes qui, elles, allaient nourrir ses enfants pendant deux jours au moins. Les poissons brillaient au soleil et Brindillon se sentit tout heureux.

Rentré chez lui, Brindillon réussit à ouvrir la boîte. A l'intérieur, il y avait un parchemin, très bien conservé. Brindillon lisait peu et mal mais, par curiosité, il s'acharna à déchiffrer le parchemin. Voici ce qui était écrit :
« Recette des PÂTES : Mélanger une jatte de farine, cinq œufs, un demi pichet d'eau. Brassez tout cela tant et plus, oubliez-le un bon moment, aplatissez-le tant et plus, découpez en petits morceaux, laissez sécher tant et plus. C'est tout ! Jetez dans l'eau bouillante, chantez pendant un petit moment, égouttez tant et plus et... mangez !
J'ai découvert cette recette par hasard au cours des expériences que j'aime faire dans ma cuisine ; ce qu'on obtient est délicieux et enlève la faim pour plusieurs heures. Je vais bientôt mourir, ma tendre épouse est déjà au cimetière et nous n'avons pas d'enfant. Je jette ce papier à la rivière dans une boîte magique qui ne laisse passer ni l'eau, ni l'air, ni le vent et qui est arrivée jusqu'à moi par mes ancêtres. Que celui qui trouvera ma recette en fasse bon usage, il ne connaîtra plus jamais les tourments de la faim.
Mon nom est : Baptiste de la Nouille. »

Brindillon se gratta la tête. Ce qui lui arrivait était extraordinaire et il était tout excité. Sa famille allait enfin être rassasiée ! Il décida tout de suite de fabriquer ce qui s'appelait des « pâtes » mais, pour cela, il lui fallait de la farine et des œufs. Or, il n'avait ni farine ni œufs. Il alla chez le boulanger du village et lui dit :
— Boulanger, bon boulanger, toi qui pétris et cuis un si bon pain... Voudrais-tu bien me prêter un peu de farine ?
Le boulanger, flatté qu'on lui parle si aimablement, donna à Brindillon un pot rempli de bonne farine bien blanche. Puis Brindillon se rendit chez une fermière voisine et lui dit :
— Fermière, bonne fermière, toi qui as les plus belles poules du pays, pourrais-tu me donner quelques œufs et échanger une poule contre deux belles carpes ?
La fermière, touchée par de tels compliments et contente d'avoir deux carpes à farcir, lui donna six œufs et une poule, blanche comme la farine. Brindillon la remercia et rentra chez lui. Afin de n'être pas dérangé dans sa cuisine, il prit la peine d'aller ramasser des poireaux sauvages, dont il fit un bon potage, et de préparer un lapin pris au piège la veille. Il installa alors sa femme et sa marmaille dehors devant ce repas et partit dans la cuisine, en demandant qu'on ne le dérange surtout pas.

Là, il fit un mélange de farine, d'eau et d'œufs. Il remua cette pâte très fort, la laissa tranquille dans un coin pendant qu'il faisait une bonne sieste, la brassa encore puis la rendit aussi plate qu'une crêpe en roulant dessus une branche de bouleau bien ronde. Ensuite, avec son couteau, il découpa cette galette très fine en bandes étroites qu'il déposa sur un torchon tout blanc pour les faire sécher.
— Ouf ! dit-il en rejoignant sa famille qui se régalait encore des poireaux et du lapin. J'ai bien travaillé. Donnez-moi cette carcasse de lapin et un poireau bien vert, c'est le meilleur !
Il éclata de rire. Sa femme et sa marmaille le regardaient, surpris : Brindillon ne riait pas très souvent. Qu'avait-il donc fait de si drôle, enfermé dans la cuisine ?

A partir de ce jour, la vie changea chez les Brindillon. Le père avait fait cuire les fines bandes de pâtes en les jetant dans un chaudron d'eau bouillante et les avait mises dans les trous de la table en bois qui remplaçaient nos assiettes d'aujourd'hui. Toute la famille s'était ruée dessus et avait tout englouti.
— Ouf ! plus faim ! avait clamé le plus petit.
— Moi non plus ! avait enchaîné un autre.
— Ni moi non plus ! avait continué le plus grand.
— Ni moi ! Ni moi ! Ni moi ! entendait-on de toutes parts.
Et Fougère, toute rouge de contentement, avait dit à son homme :
— Si on allait se reposer un brin, mon Brindillon, pour digérer ce festin ?

Alors, tout alla très vite.
— Si vous avez trouvé que mes pâtes sont bonnes, dit Brindillon à Fougère et aux petits, les autres seront de votre avis !
Brindillon avait une idée dans la tête et il se mit au travail. Il fit pousser beaucoup de blé dans un grand champ et fabriqua de la farine ; il échangea beaucoup de carpes brillantes contre beaucoup de poules et ramassait tous les jours un plein panier d'œufs.

Il construisit devant sa maison une très grande cabane avec deux belles fenêtres qui laissaient entrer le soleil et même un peu la pluie. Il y installa une immense table et des tabourets fabriqués avec le bois des cerisiers sauvages. A l'extérieur, il posa une grande plaque de bois sur laquelle il avait gravé avec soin :
« ICI, CABANE-A-PÂTES
PÂTES A TOUTE HEURE DU JOUR (mais pas de la nuit).»
En effet, Brindillon aimait dormir à côté de Fougère et ne voulait pas qu'on l'embête avant le chant du coq.

Deux semaines seulement après cette installation, la Cabane-à-Pâtes était remplie de clients toute la journée. Toute la famille Brindillon s'affairait pour satisfaire tout ce monde. Les gens trouvaient ce nouveau plat délicieux et revenaient en réclamer, contre une pièce d'argent. Bientôt, Brindillon eut rempli de pièces la boîte magique qui ne laisse passer ni l'eau, ni l'air, ni le vent, et il dénicha alors dans sa cave un coffre, pas magique et qui sans doute laissait passer l'eau, mais dans lequel il pourrait mettre encore beaucoup de pièces d'argent.
Les Brindillon ne souffraient plus jamais de la faim et avaient tous la figure barrée par un grand sourire. Les choses s'améliorèrent encore quand Brindillon eut une nouvelle idée. Il avait constaté que ces pâtes étaient encore meilleures quand on y ajoutait de la viande de cochon sauvage et de la crème du lait des vaches. Il se mit donc à chasser le cochon sauvage et acheta à la fermière sa voisine une vache bien grasse. Il construisit une Cabane-à-Pâtes particulière où il recevait les riches clients à qui il demandait deux pièces d'argent au lieu d'une contre ces pâtes spéciales. Les clients qui étaient moins riches avaient droit, eux, à une noisette de beurre sur leur assiette.

Bientôt, Brindillon fut connu dans tout le pays et même au-delà. Et ce qui devait arriver arriva : des envieux voulurent connaître sa recette et s'enrichir comme lui et même plus si possible.

Un matin, alors que Fougère était partie avec les enfants chercher des mûres, on frappa à la porte de Brindillon. Celui-ci était occupé à aplatir sa fameuse pâte avec une bûche bien ronde. Il alla ouvrir et, là, écarquilla les yeux car il croyait rêver : une ravissante jeune fille, souple comme un jonc et pourtant ronde comme une joue de bébé, lui fit un sourire éclatant et gonfla sa gorge comme un pigeon qui va roucouler :
— Monsieur Brindillon, je viens de très loin pour déguster vos célèbres pâtes et vous adresser tous mes compliments.
L'homme reprit ses esprits et répondit :
— Jolie demoiselle, allez vous asseoir dans ma Cabane-à-Pâtes, je vous rejoins dans un instant.
Il prépara une platée de pâtes en y ajoutant un peu de lard de sanglier et un filet de crème épaisse et l'apporta dans la cabane. La demoiselle engloutit tout avec des battements de cils, en se tortillant de joie sur sa chaise. Brindillon était très flatté et lui faisait des courbettes.
— Oh ! Monsieur Brindillon, je ne puis m'installer chez vous, mais je ne puis non plus rentrer chez moi sans savoir comment vous cuisinez cette merveille !
Et la demoiselle riait en joignant ses mains et en battant des cils. Brindillon était devenu tout rouge.
— C'est que... Cela est impossible, belle demoiselle. La recette est dans ma tête, qui ne laisse passer ni l'eau, ni l'air, ni le vent, et rien ne l'en fera sortir !
En effet, Brindillon avait brûlé le parchemin de Baptiste de la Nouille afin que personne le découvre après lui.
La demoiselle eut l'air très déçue, demanda une autre assiette de pâtes, l'avala de même et voulut à nouveau connaître le secret du cuisinier car, disait-elle, elle ne pouvait repartir sans être sûre de déguster un autre jour une telle merveille. A la fin, Brindillon se fâcha :
— Vous n'aurez qu'à revenir ici !
— Imbécile ! répondit la demoiselle, piquée. N'as-tu pas envie que je reste un petit moment avec toi ?
— Pour quoi faire ? demanda Brindillon. J'ai avec moi ma Fougère qui me rapporte des mûres et me réchauffe les pieds la nuit et je n'ai pas besoin de vos battements de cils ! Vous me devez deux pièces d'argent, ajouta-t-il, ne perdant pas le nord.
La demoiselle jeta les pièces sur la table et partit, très vexée. On ne la revit jamais plus.

Mais les envieux n'avaient pas abandonné la partie. Un matin, un homme très bien vêtu et perché sur un cheval magnifique, s'arrêta devant la Cabane-à-Pâtes et cria :
— Holà, Brindillon ! Sors un peu, j'ai à te parler !
Brindillon sortit, il était en train de mettre de la crème en pichet pour les riches clients.
— Je vous écoute, beau Seigneur, répondit Brindillon.
— Tu me reconnais sans doute ! Je suis souvent venu dans ta Cabane-à-Pâtes et ce que j'y ai dégusté était savoureux. Donne-moi ton secret ! En échange, ce sac d'or est à toi. Tu n'auras plus jamais besoin de travailler !
Le cheval caracolait tandis que le seigneur brandissait un gros sac si plein d'or qu'il brillait comme un soleil. Brindillon avait une tête bien plus magique que la boîte noire qui ne laisse passer ni l'eau, ni l'air, ni le vent. Il répondit simplement :
— Que ferai-je de tout cet or si je ne sais plus quoi faire de mes journées ? J'aime mon nouveau métier et je n'ai pas envie de devenir un gros paresseux !
— Holà Brindillon ! Te voilà bien insolent. Réfléchis bien. C'est oui ?
— C'est NON !
Ainsi parla Brindillon qui était courroucé d'avoir été dérangé pour rien. Et il retourna à sa crème, plantant là le beau Seigneur en colère.

Brindillon oublia l'incident, mais les envieux n'avaient pas abandonné la partie... Un jour, alors que Brindillon était affairé dans sa cuisine, la porte s'ouvrit brusquement et un grand bonhomme masqué bondit dans la pièce :
— La plaisanterie a assez duré ! Crois-tu pouvoir plus longtemps te moquer des seigneurs et refuser de leur donner ta recette ?.... La recette ou la vie ! hurla le grand bonhomme masqué.
Et il sauta sur Brindillon. Celui-ci avait eu le temps de s'esquiver mais l'autre, rencontrant le vide, alla s'aplatir dans le chaudron où bouillait l'eau. Il hurla, jaillit du chaudron comme un diable en furie et s'enfuit en braillant comme un âne fou.

Brindillon soupira. Que tout cela devenait compliqué ! On ne voulait donc pas le laisser travailler tranquille ! Il demanda à Fougère d'aller se promener un moment avec lui afin de discuter de toute cette affaire qui commençait à le fatiguer.
— Ecoute, Brindillon. Tu as déjà rempli d'argent et même d'or un grand coffre et la boîte noire qui ne laisse passer ni l'eau, ni l'air, ni le vent et nous n'aurons plus jamais faim grâce à Baptiste de la Nouille et à ton travail. Fermons la Cabane-à-Pâtes des riches seigneurs, ils sont d'ailleurs devenus trop gros avec le gras du cochon sauvage et toute la crème qu'ils réclament. Qu'ils aillent s'engraisser ailleurs ! Ne gardons qu'une Cabane-à-Pâtes pour ceux qui n'ont pas grand-chose. En échange de nos pâtes, ils nous donneront des baies, des racines, des œufs de pigeons, des crevettes des rivières et parfois peut-être une pièce d'argent. Plus personne ne nous embêtera !

Brindillon trouva l'idée excellente. Il commençait à être las d'être si souvent harcelé pour livrer son secret. Il trouva que Fougère était une épouse de bon conseil :
— Tu as raison, ma femme.

Dans la Cabane-à-Pâtes des personnes riches, Brindillon fit de nombreuses chambres afin que chacun de ses nombreux enfants (il ne savait toujours pas combien il en avait puisqu'il ne savait pas compter au-delà de trois) ait la sienne. Ils poussèrent des cris de joie car ce n'est pas toujours drôle d'être entassés un peu n'importe où !
Dans l'autre Cabane-à-Pâtes, les pauvres gens continuèrent à se régaler d'une assiettée de pâtes simplement coiffée d'une noisette de beurre. Les gros seigneurs, très mécontents, rouspétèrent beaucoup et finirent par aller voir ailleurs en espérant découvrir d'autres trésors de cuisine.

— Alors, mon Brindillon, disait souvent Fougère à son époux en rangeant la Cabane-à-Pâtes des pauvres gens, si on allait se reposer un brin, pour digérer ce festin ?
Et elle lui faisait même parfois quelques beaux battements de cils.

PRIX

Image de Hiver 2016
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F. Gouelan · il y a
Ils seront plus riches en partageant, tout en gardant la recette, car tout le monde n'a pas la même sagesse que Fougère.
Très joli conte.

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Geneviève Marceau · il y a
Bravo
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Cannelle · il y a
mon écot bien que tardif, mais sur le fil, pour ce joli conte
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Evelcros · il y a
Délicieux ce conte comme les pates de Brindillon, je vote pour toi et Bravo
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Blandine Rigollot · il y a
Merci Evelyne ! Demain, du riz dans la boîte, Brindillon n'avait plus de pâtes pour moi...
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Marianne · il y a
je vote pour toi, bien sûr !
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Lionel Auberger · il y a
Mon vote !
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Many · il y a
Mon vote pour le conte de La Cabane-à-Pâtes. :-)
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Lielie Sellier · il y a
on vote
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Emma · il y a
Bonne chance !
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Ghost Buster · il y a
Jolie petite histoire, morale et nourrissante.
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