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ICE CRIME par Vincent Ricouleau

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Vincent Graham

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La chienne de Bob se nomme Bronx. Un joyau de chienne, pur produit d’un mâle Labrador et d’une femelle Malinois. Mais quand même avec le caractère du Malinois, plus l’appétit du Labrador. Bronx, couchée sur le tapis, au milieu de l’immense pièce, m’observe. Bob écrit depuis qu’il marche. C’est ce qu’il me dit toujours en tirant sur son cigare cubain. Derrière lui, une photo de Jean-Pierre Melville, sur le tournage de « Le deuxième souffle ». Bob pulse sa fumée et dit : « Y a un mec que j’aurais aimé connaitre, c’est José Giovanni ! Il écrit bien ! Il tire des mots comme des balles ! » Bronx fixe son maitre. Sur la photo, Melville porte ses lunettes noires. Refusant d’offrir son regard, refusant de voir la nouvelle vague. C’est l’automne. Bob m’a fait venir pour l’aider à terminer un scénario. Un accident de voiture l’a ralenti dans son écriture. Bob marche encore difficilement, lui qui dévalait la vallée avec sa chienne en un rien de temps. Le défi est de taille. Damner le pion à Olivier Marshall et à beaucoup d’autres auteurs pour la sélection de scénarios de séries policières. La télé en est gourmande ! Bob est un ancien commissaire de police. Il a écumé beaucoup de services différents. Le point commun, la lutte contre la grande criminalité. On aperçoit par la fenêtre la forêt de sapins. On entend une myriade d’oiseaux chanter. On se dit que des ours se baladent autour du manoir. Bob ricane et me lance « Bon, j’ai bien aimé ta réécriture de la scène de garde à vue ! » Bronx baille à s’en décrocher la mâchoire. Je rétorque « Oui, on aurait dit un remake du film Garde à Vue de Claude Miller ! Fallait réécrire tout ça ! La claque dans la tronche, ça va plus ! » Bob éclate de rire. « Et la scène dans le bureau du juge aux affaires familiales, tu l’as magistralement repeinte avec les vraies couleurs ! Putain, comment les gens peuvent encore se marier ! Par amour, tu crois ou par connerie ? Un juge aux affaires familiales règle ton compte en 20 minutes ! » Bob force un peu sur l’alcool depuis que son épouse est partie. Je prends garde de ne pas faire allusion à ces deux éléments, pourtant déterminants dans sa vie. Je vais bien devoir le faire tôt ou tard. Un vrai ami doit être capable de mettre le doigt où ça fait mal. « Sinon, Bob, le personnage de Marie ressemble trop à Nikita dans le film de Besson. Bien, très bien, comme personnage, mais trop linéaire, voire trop Quentin Tarentino !! Faut créer une jeune femme absolument normale, que tu plonges dans une vie absolument normale, au début du premier épisode. Sans addiction ! Une fille qui fait une prépa lettres, qui rêve d’enseigner, qui lève brutalement le nez des Rêveries du Promeneur Solitaire de Jean-Jacques Rousseau, qui est aveuglée par le soleil, la vie, mais par cette putain de vie, qui ressemble à de la terre glaise, et là tu mets en scène le passé de Thibaut, ce grand bourgeois dépendant de la coke, obsédé par son agrégation de philo, son mentor, mais un vrai menteur et par capillarité, Thibaut contamine la farouche Marie, surtout avec son entourage, les deux mecs fils d'industriels, qui veulent braquer...» Bronx semble passionnée par ce que je raconte. Mais pas Bob ! « Ouais, non, je ne pense pas que Thibaut peut faire disjoncter Marie, elle porte ça en elle. Par contre, tu y vas fort en la comparant avec Nikita. Je pense que chaque être a sa trajectoire, malgré toutes les influences extérieures, les passions, les trahisons. La fatalité, c’est un thème qui m’intéresse ! » Au loin, un train. Encore plus loin, un avion. Dans la cuisine du manoir, une personne s’active à préparer le repas. J’ignore qui elle est. « Autre chose, Bob dans ton scénario, Dany, le flic, il ressemble au personnage de Vincent dans Heat. Désabusé et cocu... » Là, je vois Bob frémir. « Comme moi ! » murmure-t-il en souriant. Quelques secondes de silence. Bronx nous abandonne. Cela sent trop bon dans la cuisine. Par la porte, apparait soudainement l’épouse de Bob, Marta. Magnifique et solide épouse. « Bonjour Vincent ! Il faut venir plus souvent voir Bob ! Mais tu dois lui dire aussi qu’il n’est pas Bob l’éponge ! Il boit trop ! » Marta se met à rire de bon cœur. Puis elle dit avec une froideur terrible : « Je suis revenue mais si il continue de s’alcooliser, même une fois, je repartirai pour toujours ! » Bronx se met à aboyer comme pour engueuler son maître. Et là, je vois Bob pleurer. Il détourne la tête et me lance : « Et le titre de la série ? Tu as choisi quoi ? » Je tente de dissiper ma gêne en caressant Bronx. « Le titre ? J’aime bien « Ice Crime ! En rapport avec les cold case que ton flic arrive à résoudre dans tes épisodes ! ». Bob éclate de rire ! « Ice crime ? C’est pas mal du tout ! Allez, on va déjeuner ! Je vais rassurer Marta ! Fini l’alcool ! Mais je m’emmerde tellement tu sais ! »

Bob a arrêté de boire pour se mettre au Perrier citron. Avant de repartir au Vietnam, on a écrit, Bob et moi, un tas de scènes. Sauf que Bob n’écoute pas les conseils. Le personnage de Marie est plus que jamais Nikita. Mais Bob me certifie que c’est un personnage qui a existé, qu’il a connu ! Alors que voulez-vous répondre ?

C’était dans un manoir en plein cœur des Pyrénées, dans une lumière retenue, automnale que Faulkner installe sans effort.

Marta n’est plus jamais partie.

Comme dit Bob, la vie est un deal.
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Zurglub · il y a
Votre texte est une vraie scène de cinéma ! Dialogues, mise en scène, rythme, tout y est. Bravo !
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