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Ce matin-là, bien plus que d’ordinaire, je me sentais apaisée. Je regardais par la fenêtre et un soleil lumineux éclairait les feuilles de l’arbre que je regardais. Des oiseaux voltigeaient et d’autres se posèrent délicatement sur le rebord de la fenêtre, à un mètre de moi. Il m’aurait suffi de tendre le bras pour les toucher. C’était un beau spectacle, le genre de ce que la nature nous offre et que la plus part du temps, nous ne voyons pas.
Après tous ces longs mois de silence, j’avais envie de partager mon histoire, d’expliquer comment j’en étais arrivée là.
A 9h00 précise, j’arrivais devant cette salle dont on m’avait tant parlé. C’était la première fois que je m’y rendais. Je fus accueillie par Sandrine avec une chaleureuse accolade. C’est elle qui s’occupait du groupe.
— Bonjour, c’est la première fois que tu viens n’est-ce pas? me dit-elle en souriant.
— Bonjour, oui c’est la première fois.
— Heureuse de te rencontrer. C’est quoi ton petit nom ?
— Suzanne.
— Moi, c’est Sandrine. Tu peux aller t’installer, on va bientôt commencer.

C’était une femme d’une cinquante d’année, toujours souriante. Sa douce voix avait le don d’apaiser. Elle avait un regard bienveillant et rien qu’en sa présence, on se sentait rassurer.
Sept autres femmes étaient déjà présentes, assises en rond sur des chaises en plastiques inconfortables et d’un autre temps. Nulle n’osait parler. Elles se contentaient de regarder tout autour d’elles avec un air anxieux pour certaines. Je pris place entre deux d’entre-elles qui m’accueillir avec un sourire.

« Bonjour à toutes et bienvenue dans cette nouvelle session, lança Sandrine à toute l’assemblée. C’est la première fois que nous nous rencontrons toutes, j’espère qu’à travers vos histoires, nous aurons l’opportunité de plus nous connaître. Qui veut ouvrir la séance ? Qui se sent l’envie de nous partager son expérience, des tranches de sa vie, de vider son sac devenu trop lourd? Vous pouvez toutes parler ici en toute confiance. Ici, aucun jugement. Nous avons toutes vécues des choses hors du commun et le fais de les partager, rend tout cela bien moins lourd à porter. »

Malgré l’angoisse, je levais timidement leva la main.

— Merci Suzanne, nous t’écoutons mais avant que tu commences, je voudrais juste te dire de laisser parler ton cœur. Ne choisit pas tes mots, laisse les sortir comme ils le veulent.
— Merci beaucoup Sandrine. Je m’appelle Suzanne. Je viens d’avoir 37 ans. Je suis ici pour vous parler d’Hugo, mon fils de 8 ans...mon fils qui avait 8 ans à cette époque.

Des larmes commencèrent à inonder mes yeux, ma voix devenait à peine perceptible. Je n’imaginais pas que le simple fait d’évoquer son prénom devant des inconnues me bouleverserait encore à ce point.

— Si tu ne te sens pas de la faire aujourd’hui, une autre personne peut prendre la parole, reprit Sandrine.
— Non, ça va aller, merci.
— Bien, c’est comme tu veux. Nous t’écoutons alors.

J’avais rencontré Éric, mon mari, alors que nous étions dans la même école d’ingénieurs. Je savais dès lors qu’il était l’homme de vie. A la fin de nos études, il me demanda de l’épouser, ce à quoi je répondis oui sans hésitation. Après notre mariage, notre vie s’accéléra. Nous achetions une maison et je tombais rapidement enceinte. Hugo était le premier de nos fils. Deux ans après, je donnais naissance à Vincent. Nous avions deux merveilleux fils et une vie belle et bien remplie. J’avais mis ma carrière entre parenthèse afin de m’occuper entièrement de nos enfants. Éric quant à lui gravissait les échelons dans son entreprise.

Pour son travail, il voyageait beaucoup et les trois-quarts du temps je m’occupais seule des petits. En l’absence de leur père, Hugo dès ses 6 ans, voulait être l’homme de la maison. Il voulait toujours aider malgré son petit corps et son air chétif. Il avait une grande force de caractère pour un enfant de cet âge. Une fois, il me demanda même s’il pouvait conduire alors qu’il ne touchait même pas les pédales. Il me faisait beaucoup rire lorsqu’il essayait de prendre un air d’adulte dans ce corps d’enfant. Il m’aidait à la maison, à sortir les courses et ordonnait même à son petit frère d’attendre dans la maison car il n’était pas assez fort. Quand son père rentrait de voyage, les premières heures, il n’était jamais content. Il n’était plus l’homme de la maison et redevenait un simple petit garçon.
Chaque fois que je devais les déposer à l’école, il insistait pour que je lui laisse y aller seul à pied. Je refusais toujours même si l’école était à 700 m de chez nous. J’avais beau lui dire non, il revenait sans cesse à la charge, protestant qu’il était assez grand pour y aller tout seul. Malgré son obstination, je ne cédais pas. Je ne cédais jamais...sauf ce jour du 14 Novembre...ce jour ou une seule décision changea à jamais nos vies.

Éric était une fois de plus en déplacement. Comme tous les matins, je réveillais les garçons et leur préparais leur petit déjeuner. Hugo se préparait tout seul, comme un grand d’après ses dires. Le matin, je mettais ses habits sur la table de sa chambre. Je lui avais apporté un jean, une chemise noire à points blancs et un puIl noir en col V. Il aimait s’habiller comme son père. Chaque fois, je passais quand même derrière lui pour être sûr qu’il s’habillait correctement. Au final, ça m’arrangeait car je pouvais plus sereinement m’occuper de son frère.

Vincent avait été malade comme jamais ce matin et il n’arrivait pas à quitter son lit. Hugo déjà prêt en bas, nous attendais pour partir. Je dis à Vincent de rester allonger et d’attendre mon retour, juste le temps que je dépose son frère à l’école. A peine avais-je finis de parler qu’il se mit à vomir. Je l’installais le mieux possible pour éviter qu’il ne s’étouffe avec son vomi mais Hugo nous rejoignit à cet instant.
— Maman, ça va ? Vincent est malade ? me dit-il calmement.
— Oui, je dois m’occuper de ton frère et je ne pourrais donc pas te déposer à l’école. On va tous rester ici aujourd’hui.
— Mais non, pourquoi ? Je ne suis pas malade moi et je suis déjà prêt pour y aller.
— S’il te plait Hugo n’insiste pas, je ne suis pas d’humeur là, déclarais-je un peu irritée.

Les vomissements de Vincent s’accentuaient et Hugo n’arrêtait pas de me bassiner avec cette histoire d’y aller seul. J’étais complètement désemparée et je ne pouvais compter sur personne à ce moment. Ma voisine, dont les enfants allaient dans la même école, était déjà partie. Malgré moi, pour la première fois, j’acceptais qu’il y aille seul. Je me rassurais en me disant que d’autres enfants d’à peu près son âge le faisaient déjà. Il venait à peine d’avoir 8 ans. Il connaissait la route par cœur. On l’avait déjà faite à plusieurs reprises. Malgré tout, une petite voix insistante dans ma tête me disait de ne pas le laisser y aller. Je le laissais quand partir en lui donnant un téléphone et en lui précisant qu’il devait m’envoyer un message dès qu’il serait arrivé. La joie se lisait sur son visage, mon « oui » fut pour lui un symbole d’affranchissement, il était devenu grand. Pour moi, il était encore mon bébé. Il sortit tout sourire de la maison en me lançant un « maman, je t’aime et soigne bien Vincent». Je me souviens encore de ce moment comme si c’était hier.

Je m’étais arrangée avec ma voisine pour qu’elle aille le récupéré en même temps que ses enfants à la sortie des cours l’après-midi. Il arriva bien à l’école et m’envoya un message. Je lui répondis que j’étais fière de lui mais que cet après-midi il rentrerait avec Marie-Laure. Je ne reçus pas de message en retour mais je ne m’en inquiétais pas. Je m’occupais plus calmement de Vincent et couru toute la journée chez le médecin et à la pharmacie afin d’avoir tout ce qu’il fallait pour le remettre sur pied. La journée passa à une vitesse folle.

Vincent se sentait de mieux en mieux et je commençais à regarder dans le frigo ce que je pouvais leur faire à manger pour le soir.
A 16h45, je reçu un appel de ma voisine me demandant si j’avais changé d’avis.
— Je ne comprends pas, comment ça Hugo n’est pas là ?
— Donc tu n’es pas venue le chercher ?
— Non, je lui ai dit que tu allais le ramener ce soir et qu’il ne devait pas rentrer à pied.
— Personne ne sais où il est, toutes les maitresses ont fouillé l’école et il n’y est pas. Bon, je vais faire la route en voiture et je t’appelle si je le vois.
— Merci beaucoup Marie-Laure.
— De rien, garde ton téléphone prêt de toi.
La panique me prit, je me mis a tremblé de tous mes membres. Je regardais fixement mon téléphone en espérant avoir cet appel. Je sais plus combien de temps je suis restée dans cet état, comme suspendue dans le temps, je n’arrivais plus à réfléchir correctement. Les pires images défilaient dans mon esprit mais en même temps, je devais prendre soin de Vincent qui demandait de l’attention.
Lorsque l’on frappa à la porte, j’accouru pour ouvrir, espérant y voir Hugo de l’autre côté...mais c’était Marie-Laure.
— Hugo est rentré ?
— Non, il n’est toujours pas là.
— J’ai fait plusieurs fois la route entre ici et l’école et aucune trace de lui.
— Attends, je viens de me souvenir que lui ai donné un téléphone ce matin. Je vais appeler.
Je tombais directement sur le répondeur. Mon sang ne fit qu’un tour, je ne savais plus où était mon bébé.

— Vincent est malade, est ce que tu peux le garder. Je vais faire le tour du quartier, lançais-je à Marie-Laure sans lui demander son avis.
— Attends, Henry est rentré, je vais lui demander de partir avec toi.

Ensemble, nous fîmes le tour du quartier, de tous les endroits où il aurait pu aller. J’appelais tous les parents dont j’avais le numéro mais toujours la même réponse...personne ne savait où il était. Henry me conseilla d’aller à la police. Ce que je fis.
Une alerte fut déclenchée. Éric revint de son voyage plus vite que prévu. La journée qui suivit fut la pire de notre vie.
Le matin du deuxième jour, on nous convoqua au commissariat. Les enquêteurs nous montrèrent une vidéo d’une des caméras de surveillance de la rue. On y voyait Hugo se faire enlever. Un homme en noir avec une cagoule le força à monter dans un fourgon noir sans plaque alors qu’il marchait dans une rue parallèle à la rue qu’il devait normalement prendre pour rentrer. On le voyait se débattre du mieux qu’il pouvait. Cette rue était beaucoup plus déserte que la rue principale de l’école et la scène ne dura que quelques secondes. La voiture démarra en trombe et les caméras perdirent sa trace à la sortie de la ville. Une voiture similaire fut retrouvée brulée à 10km de là. Aucune trace d’Hugo...aucune trace tout court.

Au bout d’une semaine, toujours aucune nouvelle. Des personnes appelaient en pensant avoir vu Hugo aux quatre coins du pays. Toutes nos actions s’avérèrent vaines. Je sombrais un peu plus chaque jour dans une dépression sans nom. Je n’avais de cesse de tout mettre en œuvre pour le retrouver. Tous les matins je me rendais au commissariat pour avoir des nouvelles et je m’effondrais lorsque que je voyais son visage parmi ceux de toutes ces personnes disparues. Chaque jour la même réponse... « Désolé madame, nous n’avons pas plus d’infos qu’hier ». Le vide laissé par son absence s’agrandissait un peu plus chaque jour. Ni Vincent, ni Éric n’arrivait à le combler. Mon fils m’avait été enlevé et je ne savais pas pourquoi ni par qui. Je savais juste qu’il me manquait et que ma vie perdait de son sens.

A mesure que les jours avançaient et que chacune des pistes de la police ne débouchait sur rien, ma dépression s’empirait. Je pleurais tous les jours et toutes les nuits. Je regardais pendant des heures les photos d’Hugo. Éric dû prendre un congé pour s’occuper de Vincent, je n’en avais plus ni la force, ni l’envie.
Quand je regardais Vincent, je voyais son frère et j’en étais arrivée à lui en vouloir. C’était parce qu’il avait été malade que j’avais laissé partir mon bébé tout seul et maintenant je ne savais plus où il était. Il me fallait quelqu’un à détester, quelqu’un à rendre coupable de ce qui nous arrivait et c’était dans un premier sur Vincent que c’était tombé.
Pour la moindre petite chose qu’il faisait de travers, je lui criais dessus alors que ce n’était qu’un enfant. J’en étais arrivée à détester mon fils alors que lui m’aimait.
Après s’en être pris à lui, je m’étais ensuite retournée contre moi. Je me scarifiais, je me faisais mal comme pour me punir d’avoir céder.
J’étais prise de violente crise de colère et ensuite je sombrais dans la tristesse. Vincent n’osait plus s’approcher de moi et même Éric, qui lui aussi souffrait, ne trouvait plus les mots pour me permettre de remonter la pente.

Sous l’injonction de notre médecin, je fus admise dans une maison de repos afin de pouvoir me remettre sur pied. Je restais 4 mois dans cet établissement. Je m’accrochais sans cesse à l’idée qu’Hugo était quelque part et qu’il nous attendait. C’était à nous de faire le chemin vers lui, c’était à nous de le retrouver.

Chaque nuit, je faisais ce rêve atroce dans lequel je le voyais dans une cave sombre et humide. Chaque fois que j’avançais vers lui, son image reculait. J’avais beau me démener pour avancer, son image s’éloignait de plus en plus jusqu’à finalement disparaitre et là je me réveillais en sursaut et en larmes.

Au bout de six mois, toujours aucun indice. La police commençait à nous laisser entendre que les chances de retrouver notre fils devenaient de plus en plus minces. Je ne voulais pas y croire

Notre couple battait de l’aile. En fait, il n’y avait plus vraiment de couple. Éric s’en voulait d’avoir été absent mais en même temps, il m’en voulait d’avoir laissée partir Hugo. Tout cela, il ne me l’avait jamais dit mais je le voyais dans son regard.
Vincent qui aurait pu être le ciment de ce qui restait de notre couple, n’arrivait pas à nous rassembler. Éric m’aimait encore mais il souffrait trop de cette situation, nous souffrions trop. Il demanda donc le divorce et la garde exclusive de Vincent. Je l’acceptais sans chercher à me battre. Pour dire vrai, je me sentais soulager qu’il ait pris cette décision. Loin de moi, ils auraient tous les deux une chance de refaire leur vie sans la loque que j’étais devenue et le fantôme omniprésent d’Hugo.

Libre de tout engagement, je me lançais à corps perdu dans mes recherches. C’était ma seule raison d’être, de vivre. J’étais moins bien équipée que la police mais j’avais une détermination et une raison de me battre bien plus forte que la leur.
Je restais des heures sur internet à surfer sur tous les sites offrant de l’aide aux personnes cherchant un disparu. J’offrais des récompenses à qui pouvait me fournir un indice, une piste. Je racontais l’histoire de la disparition d’Hugo dans tous les groupes de soutien que je pouvais trouver dans l’espoir de tomber sur une personne ayant quelque chose à me dire.

Je commençais à perdre espoir mais un soir, à la sortie d’un nouveau groupe de soutien, un homme qui était présent m’interpella. Il me dit qu’il pouvait me mettre en relation avec un détective qui avait l’habitude de traiter ce genre de cas. L’espoir renaissait enfin.
Je pris contact avec cet homme deux jours plus tard dans un bar du centre de la ville.

Le jour venu, je me rendis au rendez-vous la boule ventre mais pleine d’espoir. A la description qu’on me fit de lui, je le reconnu immédiatement. Un homme grand, le cheveu rare au-dessus du crâne et au teint blafarde. Il sentait l’alcool et le tabac froid. Il ne m’inspirait pas confiance mais au point au j’étais, plus rien ne pouvait m’arrêter. Je lui racontais mon histoire et il m’écoutait avec attention tout en me fixant droit dans les yeux. Son regard noir me terrifiait mais je continuais malgré tout. A la fin de mon récit, il se leva en me dit : « on se retrouve ici dans trois jours à la même heure » et il disparut dans la foule.

Je tournais en rond chez moi pendant ces trois jours. A plusieurs reprise, je voulu me rendre chez Éric pour lui dire que j’avais peut-être une piste sérieuse cette fois-ci. J’avais aussi envie de les voir tous les deux mais je n’y arrivais pas, je ne me sentais plus digne d’eux. J’avais l’impression que si je leur accordais toute l’attention qu’ils méritaient, je n’aurais plus la force de continuer à chercher Hugo. Je restais donc chez moi, prostrée et passant le plus clair de mon temps à regarder les photos de cette époque où nous étions heureux. Je me maudissais d’avoir céder ce jour-là. A cause de moi, nos vies étaient gâchées, nous n’étions plus une famille et je n’avais plus qu’à en subir les conséquences.
Le troisième jour à 20h précise, je me rendis dans le même bar. Le détective était déjà là, à la terrasse, malgré le froid de l’hiver et il fumait en regardant dans le vide. En me voyant, il jeta sa cigarette et m’invita à m’asseoir. Je n’oublierai jamais ses premiers mots : « vous ne reverrez plus jamais votre fils !» Je ne comprenais pas pourquoi il était aussi catégorique et surtout je voulais savoir ce qu’il avait bien pu découvrir en si peu de temps.
Il m’apprit que mon histoire n’était pas inédite pour lui. Dans la majorité des cas, on ne retrouvait jamais le disparu. D’après ces dires, les personnes qui avaient enlevé mon fils appartenaient à une organisation mafieuse qui baigne notamment dans le trafic d’Etre humain à travers le monde. Lorsqu’ils ne trouvent pas d’acheteur pour le « colis », ils s’en débarrassent. J’avais l’impression d’être dans un film. Tout cela me paraissait impensable. Pourquoi Hugo ? Sa réponse fut juste : « ils avaient sans doute une commande à honorer rapidement et votre fils s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ».
Cette annonce sonna comme un coup de massue. Je ne pouvais même plus pleurer, j’en n’avais plus la force. Il se leva, posa sa main sur mon épaule droite et me tendit une photo : « Voici l’homme qui a sans aucun doute fait le coup. Quand il est en ville, il traine dans un club de strip à deux pas d’ici. Je ne peux plus rien pour vous. Faites-vous une raison et passer à autre chose. Allez y retrouver votre famille tant qu’il en est encore temps ».
Je pris la photo et il disparut derrière moi.

Deux jours après, je me rendis dans ce club de strip et comme prévu, il était bien là, je le reconnu directement. On ne pouvait pas le manquer avec son énorme balafre sur la joue gauche et son tatouage de dragon dans le cou.
Durant les deux mois qui suivirent, je mis tout en œuvre pour me faire remarquer, me rapprocher de lui et finalement devenir sa régulière.
D’ingénieure diplômée, mère de famille, j’étais devenue la pute d’un truand de bas étage.
A chaque fois qu’il passait dans le coin, je m’arrangeais toujours pour qu’il vienne chez moi. Je m’étais procurée un petit appareil d’écoute. Je l’avais installé au-dessus de mon lit et il enregistrait chacune de nos conversations.
Le salaud ne parlait pas beaucoup, il avait juste envie de moi et dès son affaire faite, il repartait aussi sec. Pour lui, je n’étais qu’une pauvre fille paumée avec qui il prenait du bon temps. Il ne me questionnait jamais sur mon passée, sur ma vie, seule mon corps l’intéressait.
Ce manège dura six mois. Six longs mois au cours desquelles, j’avais coupé tout contact avec ma famille et mes amis. Je vivais recluse dans un minuscule appartement, épluchant chacun des enregistrements afin d’y trouver un indice dans le peu de phrase qu’il prononçait. Je me maudissais d’agir ainsi mais je devais tout faire pour retrouver mon fils. Je devais avoir une information sur l’endroit où il pouvait être, quitte à en perdre mon âme.

Un soir alors qu’il était un peu plus assommé que d’habitude par la drogue et l’alcool, je me mis à le questionner sur son business.
— ça ne te regarde pas, contente toi juste d’être là quand je t’appelle, me lança-t-il sèchement
— Arrête fais pas ton gros lourd, tu veux que je le dise à qui ?
— Tu sais que j’en ai tué pour moins que ça ?
— Je sais mais moi, je ne suis pas n’importe qui, tout en lui parlant, je le caressais afin qu’il reste détendu.
— C’est vrai, t’es ma chienne mais je te conseille de ne pas trop la ramené et de rester à ta place.
— Victor m’a dit que vous faisiez des livraisons.
— Quand est ce qu’il apprendra à fermer sa grande gueule celui-là.
— Si je te dis tout ça, c’est parce que je suis sûr que je peux aider, je sais être convaincante quand il le faut.

Je continuais de le caresser tout en tournant autour de lui.

— Attend un instant, tu veux taffer pour moi ?
— Pourquoi pas ?
— L’idée est intéressante, tu as de bons atouts. Je pourrais peut-être te trouver un rôle si tu es sage.
— Je peux en savoir un peu plus alors ?
— Non, pas aujourd’hui, je suis fatigué.
— Si tu me réponds, je te promets que tu ne regretteras pas d’être venu.
— Qu’est-ce que tu as derrière la tête ?
— Répond et tu verras !
— On récupère des « colis » et on les livres, voilà.
— Quoi comme colis ?
— Des colis, c’est juste ce que tu as besoin de savoir.
— Des femmes, des enfants ?
— Putain ! Il parle vraiment trop ce mec, je vais devoir m’en occuper s’il continue.
— C’est bien ça ?
— Oui, entre autre. On trouve et on livre tout ce que l’on nous commande.

Mon sang ne fit qu’un tour. Je gardais mon calme pour ne pas laisser transparaitre ma fureur. C’était bien lui.

— C’est toi qui avais fait le coup avec le petit qui avait disparu près d’une école il y’a plus d’un an ?
— Laisse-moi réfléchir...hum, ça fait un bout de temps ça...ah ouai, celui-là, c’était un vrai casse-couille. Il nous en a bien fait baver mais il nous aura bien fait rire.
— Qu’est ce qui s’était passé ?

Je continuais de le questionner tout en remplissant son verre et en le caressant afin de la détendre le plus possible...ça marchait.

— Il devait avoir 7 ou 8 ans mais il n’avait pas peur de nous. Il soutenait mon regard alors que les autres chialaient en entendant ma voix. Il avait même essayé de s’échapper et de motiver les autres à faire de même. C’était un sacré, il était vraiment spécial ce petit. Vu qu’il n’était pas docile, on n’a pas pu le vendre du coup j’ai dû m’en débarrasser même s’’il m’amusait beaucoup. On l’a balancé quelque part, je ne sais plus où exactement. Pourquoi tu me parles de ça ?
— Juste pour en savoir un peu plus sur le business.
— Hum...

Je ne pouvais plus me contenir, il venait de m’avouer que mon bébé était mort. Je repris mes esprits et lui proposait de s’allonger, de se mettre à l’aise. Il se déshabilla et s’installa sur le lit. Je revins quelques instant après, je m’assis sur lui et commençait à l’embrasser. Son haleine fétide me dégoutait. Son corps entier me répugnait mais je ne pouvais plus faire machine arrière.

— Au fait, il s’appelait comment le petit, repris-je calmement
— On a plus important à faire que de parler de ça, tu me saoule avec cette vieille histoire.
— Promis, après je m’occupe de toi.
— Laisse-moi réfléchir...il avait un prénom d’écrivain... Hugo je crois...c’est bien ça...il n’arrêtait de me crier son foutu prénom...sacré garnement, il m’aura bien fait rire avec ses petits poings lorsqu’il essayait de me frapper.

Il venait de me confirmer les doutes du détective. Après tous ces mois, j’avais enfin mis la main sur celui qui avait détruit nos vies, qui m’avait éloigné de mon fils, de notre fils.

— Tu sais quoi ? repris-je avec le plus de calme possible.
— Quoi baby ?
— C’était mon fils...

Je sortis un couteau caché dans mon dos et lui ouvrit la gorge d’un coup net. Son regard révulsé trahissait la douleur et l’incompréhension. Je continuais de le frapper, encore et encore sans m’arrêter.
J’avais prévu de le dénoncer à la police mais je n’ai pas pu contenir ma colère. Il était étendu là, mort devant moi et je pleurais toutes les larmes de mon corps. Dès cet instant, je compris que ma quête prenait fin.
Hugo était mort mais je venais de le venger et pour la première fois depuis des mois je pensais avec tendresse à lui. Il était resté le même malgré le calvaire qu’il avait dû subir. Maintenant, il pouvait reposer en paix.

J’arrêtais mon récit et autour de moi les autres femmes me fixaient totalement sidérées par ce qu’elles venaient d’entendre. Toutes se levèrent et m’applaudirent. Toutes saluèrent mon courage et ma détermination. Je ne savais plus quoi dire, tous ces gestes de soutien me touchèrent.
— Comment tu te sens aujourd’hui Suzanne, dit Sandrine, encore émue.
— Bien mais mon fils me manque toujours autant. Aujourd’hui je fais son deuil. Je sais que là où il est, il est en paix et je commence moi aussi à l’être.
— Et Éric et Vincent ?
— Vincent à neuf ans maintenant, on ne lui a pas tout expliqué. On attend qu’il soit un peu plus grand. Éric a changé de travail pour s’occuper plus de lui. Entre Éric et moi, c’est vraiment fini mais il me dit chaque fois qu’il le peut, qu’il est fière de moi, de ce que j’ai accompli et ça c’est la plus belle chose qu’il pouvait me dire.

Une sonnerie retentie soudain et Sandrine se leva.
— Mesdames, c’est la fin de cette séance, vous pouvez regagner vos cellules. Pour celles qui le veulent, on se retrouve dans une trois jours. D’ici là prenez soin de vous. Je suis toujours disponible si vous avez besoin de parler. Nous pouvons chaleureusement remercier Suzanne pour ce témoignage riche en émotion.

Nous partagions encore quelques instants ensemble puis toutes nous sortîmes de la salle. Je marchais d’un pas léger le long de ces couloirs froids jusqu’à ma cellule. Mes enregistrements et mon témoignage avaient permis à la police d’arrêter et d’inculper une partie de la bande. Des femmes et d’autres enfants avaient pu être retrouvés er secourus.
Malgré tout, à cause de mon geste, j’avais pris cinq ans fermes.

J’étais encore enfermée ici pour un moment mais je me sentais libre, libre comme jamais auparavant.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien construite, Cyrano ! Mon vote ! Mon récit, “Croisière”, est en lice pour le Prix 2017 Imaginarius. Une invitation à faire le voyage si vous ne craignez pas la brume épaisse en mer. Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Cyrano · il y a
Merci d'avoir parcouru mes lignes Keith.
Je vais de ce pas me rendre chez vous.

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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Cyrano !
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Marie Hélène Peneau · il y a
Terrible histoire, presque un roman... viendrez-vous rendre visite "à l'homme de Fontainebleau "?
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Cyrano · il y a
Terrible histoire qui arrive parfois dans la vrai vie.
Je vais de ce pas rendre visite "à l'homme de Fontainebleau ".
Merci d'avoir pris le temps de parcourir mes lignes.

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Jo Theroude · il y a
J'ai bien aimé cette histoire de ce film que l'on s'est déjà tous fait un jour ! Que serait ma vie après un tel drame ? Serais-je capable du pire ?
Pour ma part, je ne céderais rien ! J'ai déjà dit à ma fille que j'allais l'accompagner jusqu'à la Fac lol.
Le seul bémol, c'est peut-être la relecture. Il y a quelques coquilles, rien de bien méchant, mais elles sont redondantes (il manque souvent des mots).
Sinon, c'était une histoire passionnante. Bravo.

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Cyrano · il y a
Merci pour ce sympathique commentaire.
Vous avez parfaitement raison pour votre fille même si je doute fort qu'elle appréciera.lol
Pour les coquilles, je ferai plus attention pour mes prochaînes histoires.
PS : Anton, c'est du lourd.

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