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Houle et Clapotis

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Niclown

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Entre les deux, elle avait choisi l'enfant. Entre le père et l'enfant, entre le géniteur et le fruit, la femme, la mère avait choisi l'avenir.
Raisonnablement son choix, pesé, s'était porté sur ce qu'elle avait mûri dans son sein et conçu dans ses entrailles. Pesé, mûri, porté.
L'enfant s'était développée, ça oui ! Posément, sur la balance. Mais, imperceptiblement, la balance avait fini par pencher.

Le non-dit, le non-exprimé pèse souvent plus lourd que le reste. L'enfant, une adolescente déjà, avait commencé par avoir des rêves étranges, des idées douloureuses ; puis avaient suivi des pensées scabreuses, des écrits dérangeants, des dessins morbides.

Tous les jours, le même cirque : l'enfant s'asseyait, face à la baie vitrée, les yeux dans le vague. Au début, les premières fois, il ne s'était rien passé. Juste un moment de flottement, un temps suspendu. La mère avait parlé, questionné, attendu une réponse, s'était détournée, avait hésité puis s'était assise pour observer.

Les fois suivantes, elle n'avait plus rien dit, s'était juste assise pour attendre. Attendre un dénouement inéluctable. Assise en amazone, siège éjectable. A chaque fois, un peu plus recroquevillée sur sa chauffeuse. Glacé, son corps sur la chauffeuse. Mais l'esprit en ébullition, lui.

Que faire ?
Parler, se taire, observer, supposer, imaginer, percevoir, entrevoir, pleurer, crier, casser, trépigner ? Tuer ? Elle aurait dû tuer avant, tuer dans l’œuf. Pour s'épargner. S'épargner toute. S'épargner tout : travail, temps, énergie.

Dans le noir. Depuis quelques jours. A chaque fois.

- Allume donc, tu verras mieux. Comment peux-tu faire tes devoirs dans le noir ?
- Non, au contraire, je vois mieux ainsi. Et il ne s'agit pas de mes devoirs...
-... Mais comment veux-tu dessiner dans le noir ?
- Ce que je veux dessiner n'a pas besoin d'être vu.


La mère se tait. En fait, cela l'arrange, cette obscurité... Elle n'en a pas parlé à sa fille, pour ne point l'effrayer, mais, depuis quelque temps, elle se sent observée. A travers la vitre. La grande baie vitrée, sans rideaux, sans volets. Jusqu'ici, nul besoin d'écran entre l'horizon et le salon, entre l'extérieur et l'intérieur. Pas de vis-à-vis dans le paysage. Pas de voisins, pas d’œil indiscret. Que l'étendue liquide, l'eau à perte de vue, la mer. Dernier refuge d'une existence paranoïaque, cette location sur une petite île isolée avait été leur planche de salut. Sa planche de salut, pour être honnête. Car l'enfant n'avait pas donné son avis. On ne lui avait pas demandé, de toutes façons.

La mer. La mer et moi. Moi et la mer. Comment le dire ? Quelle place lui octroyer, à cette... chose, à ce... nom commun ?
Pour la syntaxe, j'ai toujours su que, si deux personnes, dont une est à la première personne, se trouvaient réunies dans une phrase, on plaçait la première personne en dernier près du verbe, comme, par exemple : « Elle et moi partons en voyage ». Et non : « Moi et elle partons en voyage ». La formule de politesse exige de nommer les personnes avant soi ; mais pas les objets. Ainsi, je peux dire : « Moi et ma valise », car ma valise n'est qu'un objet et moi, l'être humain, je passe, c'est évident, avant l'objet.
Mais, pour la mer, comment dire ? Cela semble si dissonant de dire « Moi et la mer ». D'instinct, je tends à dire : « La mer et moi ». Alors, la mer ? Un nom commun ? Pas si commun, c'est certain... Une entité, une présence, une équivalence. Tout un univers. Digne de respect. Une sœur, une mère.

Mais, depuis peu, la mer semble être devenue hostile. La présence rassurante, régulante s'est insidieusement muée en une sourde et lancinante menace. Altération de l'harmonieuse cadence, du suave tempo, du doux clapotis des vagues sur l'ambre sablonneuse du rivage. Ondes, ondoiements et ondulations ne sont plus que marées, ressac, ruées et rouleaux. Les évasives vaguelettes ont engendré de tranchantes lames qui se lancent à l'assaut des rochers, sur la terrasse, frappant, cognant, hurlant leur rage dévastatrice. Rendez-vous de tous les monstres de l'enfer, Walkyries déchaînées, Érinyes persécutrices, Furies vengeresses, méchantes vieilles Gorgones et belliqueuses Sœurs grises. Les Grées s'acharnent sur la grève, cortège agréé du chaotique Léviathan. Ce Léviathan qui attend son jour, qui attend son tour, depuis la nuit des temps.


Ligués contre elle, tous. Pour la lui prendre. Sa fille.
- Ma jeune pousse, ma tige d'élévation, mon buisson ardent, mon arbre palpitant. Levée de mes racines, élevée sans tuteur, glissements progressifs de l'attache, dédoublements successifs d'une écorce à fleur de peau.

Sa fille :
- Dans mon corps, il y a un tronc. Tronc d'arbre, tronc d'église, tronc commun, tronçonné, oui, coincé... Mes jambes à son cou, jambes de majuscule, jambes tout court. Jambes. Et puis, tête : tête à claques, à rire, à rêves, à pleurs, à manger, à boire. A boire jusqu'à la lie. La la li, la la la. Là où je veux, là où je vais, là où je me mets, me meus. Meuh ! Je suis une vache, une peau de vache. Vache à lait. Vachement bien ! Vache. Je me gâche, je me cache. Sous la peau. Comme une petite souris, je me glisse. Lisse. Fluide. Liquide. Sang, sève, flux, circuit. Rodéo. Rodéo de mon corps. Pas d'assise pour les amazones. Comme dirait ma mère. Foutoir, merdier, corps désarçonné, corps désaccordé. Et ça démange et ça remue, ça grouille et ça pullule. D'idées aussi, parce que ça monte au cerveau, ça fourmille et ça chatouille les veines. Je suis en veine, j'ai de la veine....Veinarde !

Dans mon corps, il y a une plante des pieds, une plante avec des doigts de pied, c'est le pied de la plante, plante plantée, ou déplantée, décuplée, dévoilée, démontée, montée vers les cieux à partir du sol, sol y laisse, laisse le sol. Solitaire, le sol... Mes pieds se prolongent, phalanges, osselets, ossements... Non, pas tout-de-suite, pouce !... Pouce, majeur, annulaire. Anus. De l'anus à la nuque. Eunuque. Unique. Sans sexe. Le sexe au milieu sur le chemin de mon corps. Corpus, corporel, corporatif, cormoran, corps marrant, corps à corps, à cœur joie.

Dans mon cœur, il y a la vie, ventricule droit, ventricule gauche, ça circule, ça déambule, ça recule. Pas de recul pour les braves. Je brave, je brasse mon propre corps. J'embrasse de mon corps. Je l'enlace, le délace, je me délasse. Je suis lasse, je suis une trace, une trace de mon corps. Trace qui perce le secret. Thrace qui Perse. Mon corps est un cheval de Troie, les thraces, les perses, les grecs, tout mélangé à l'intérieur. Transpercé, transporté, transformé. Transe tout court. Transhumance. Encore un animal, en corps un animal, mon corps est un animal. Tout chaud, tout rond, tout vibrant, tout remuant. Tout

vivant. Dans le vent. Dans le temps. DANS.

Dans mon corps, il y a un inventaire; il invente de l'air. Un vent de l'air. L'air de rien. Vent de tout. Feu de tout. Feu de bois, feu de paille. Sur la paille.... Un œuf ? Un neuf. Neuf et vieux, à la fois. Mon vieux corps neuf. Mon neuf à la patte, fil à la patte. Pattes en l'air. Haut les mains, haut les cœurs. Les cœurs qui chantent. Cœurs enchantés. Emballés. Pas que les cœurs. Les corps, les corps aussi. Les corps aussi osent s'emballer. Emballé, le cheval s'emballe. Et moi, je suis emballée, emballée par mon enthousiasme, ma fièvre, mon désir. Mon désir s'emballe et moi, je m'emballe. En boîte, en carton, dans un creux. Dans un trou... Momie.

Momie, Mommy, Maman...

L'enfant écrit, l'enfant dessine, l'enfant esquisse.
La mère décrie, la mère décide, la mère esquive.

- Voici qu'elle écrit de la main gauche... Et son écriture devient gauche. Gauche ? Mot dit, mot maudit... Mot interdit. Notion dangereuse, notion infernale qui appelle dans son sillage tous les dangers, tous les méfaits de l'enfer, cris, hurlements, le péché, l'horreur ! Les enfants gauchers, on les tuait au Moyen-Age, non ? Ils étaient interdits, on les cachait, ils apportaient la honte sur toute une famille. Peur. La Grande Peur. Avec son cortège d'excommunication. Exit toute communication, toute connexion, toute direction. Les outils sont faussés, déviés jusqu'à l'erreur d'aiguillage. Erreur, horreur. Mur. Stop. Arrêt. Mort. Arrêt de mort. L'enfant gauche est un enfant sauvage et il est exclu du système. Système de quel droit ? Le droit des plus adroits trace le lit de la loi du nombre. Et le nombrilisme des droitiers se gausse et s'enorgueillit en un nombrilisme du pouvoir. Mais... se mord la queue, l'humanité, à l'ombre de son propre pouvoir. Le pouvoir d'aller à sa propre perte. Faut-il aller à sa perte ou perdre ses repères ? Etre ou ne pas être ? Sortir de son repaire, de son antre. Sortir de la grotte, Mister Platon !

- La vie ? Un mystère.
- La vie ? Une énigme.
- La vie ? D'une simplicité limpide.

- La vie qui donne des clés.
- La vie qui ouvre des serrures.

Parfois, soudain, une évidence, une révélation.

- L'enfant, au ras du bitume, au ras des pâquerettes, n'aperçoit des adultes que leurs chaussures, ne voit des meubles que des pieds, ne comprend de la vie que trois lettres et, encore, comme l'écrire ? Vie, vis... Allez, soyons fous, vit ! Non, ça, c'est pour plus tard, quand sera grande...

La vie nous visse dans sa gueule, on ne perçoit la réalité, on ne la vise qu'à travers des dents serrées, incisives pointues, canines tranchantes, molaires broyeuses. Parfois, l'étreinte de la mâchoire se desserre et laisse entrevoir une perception joyeuse, un paysage riant, une idée subjuguante. Solution, éclaircissement, évidence... Alors, on ne montre plus les dents et, si l'on continue de mordre, c'est pour mordre la vie, à pleines dents.

- Longtemps mordu mes camarades, lorsque j'étais plus jeune. Pour me faire lâcher prise, ma mère me mordait à son tour. A mon tour, plutôt.
Me croyais fauve, louve, chienne, une espèce de monstre hybride.

Mais un jour, l'explication, simple : manque de magnésium ! N'a qu'à croquer quelques noisettes et amandes et, de la sorte, cessera de croquer ses petits camarades.... Voilà comment, de chienne, on devient écureuil !

A quoi ça tient tout ça ? Guerres, sagas, périples, odyssées, mythologies ? La quête du Saint Graal ? Non, un manque de magnésium !

- Et me voici, là,... Me voilà, ici... Bref... A guetter un ennemi potentiel dans une vague hypothétique.... « L' œil était dans la tombe et regardait Caïn »...

Cahin-caha, nous fuyons... Poursuivi par nos propres démons. Nos sales démons.


Ma fille, ouvre les yeux. Crise d'adolescence, crise conjugale.

L'amer amer d'une mère face à la mer.
L'amère mère sur un amer en mer.
L'amère mer pour une mère sur un amer.
L'amer amer en mer pour une mère amère.
Etc.

Demain, nous rentrons à la maison.

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