Hosanna

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I

Je veux porter le témoignage de la paix d’un patriarche et des siens.

La maison est près de la rivière ; un carré d’herbe, planté d’arbres malingres qui tendent leurs doigts aux oiseaux de passage, la sépare de l’eau ; sa simplicité lui tient lieu de style.
L’homme qui l’habite s’est retiré du monde. Il crée des instruments de bois : des flûtes, des percussions avec des peaux, des xylophones, des manières de violon ou de banjo, des harpes, des orgues à bouche. Puis il s’en accompagne pour chanter les psaumes. Sa femme prie avec lui ; elle a la voix plus douce et plus claire. Ignorant la musique, ils improvisent chaque fois leur psalmodie.

Bénédiction pour leur art, Hosanna est tout leur bien. Les couches avaient été difficiles, et la femme n’avait sauvé sa vie qu’au prix de sa fécondité. Maintenant, Hosanna a la légèreté grave des enfants que la grâce élève. Elle prie Dieu, parcourt les forêts, chasse et pêche à main nue, chante seule devant le soleil et, à seize ans, ne craint pas d’être nue devant les hommes. Les traits fins, la figure juste, avec force simplicité dans ses manières, sa beauté s’impose, immédiate et profonde. Elle est, cette fille demi-sauvage et demi-musicienne, une louange vive à son Rédempteur. Ses parents l’aiment.

Vous, les enfants des hommes, bénissez le Seigneur :
chantez-le, exaltez-le éternellement !

Je sais que l’homme a commencé, sur la demande de sa fille, de réaliser une harpe courbe, afin qu’on puisse en jouer d’une main avec un archet, et de l’autre en pinçant les cordes. Elle voulait soutenir ainsi les psalmodies solitaires de ses longues marches. — Les ébauches s’accumulent sans que rien d’achevé s’en dessine. Cependant il n’a pas perdu patience et, déjà, les airs latents de son instrument lui montent aux lèvres. La forme s’en affermit ; et il bénit Dieu de lui avoir donné ces doigts et cette langue et ces oreilles et la lumière et cette fille. Il lui consacre tout afin que, quelque part sur terre, Dieu ne soit plus un étranger.

Nous étions pas-un-peuple,
mais tu es notre Dieu et nous sommes ton peuple.
Dès la naissance, tu nous as choisis
comme une mère, comme une mère aime son enfant.

II

Pourtant quand, trois ans passés, je revins sur ces lieux, je ne vis plus qu’une maison de pauvre. Le toit s’était répandu dans l’herbe haute du jardin ; la rivière avait dévasté la berge ; les murs se défaisaient en ruine ; les fenêtres béaient comme pour une demeure vide.

Les voisins parlèrent, sans élever la voix pour ne pas enfreindre le silence.

Hosanna était morte.

Le printemps de ses seize ans avait été à l’orage ; la rivière avait grossi et, les jours de grande pluie, venait lécher le pas de la porte. À l’aube, Hosanna était descendue boire, mais le courant allait fort et les pierres roulaient. Elle glissa.

On tira le cadavre au barrage en aval. Elle avait les doigts noués dans ses cheveux, et sa robe déployée dans l’eau la ceignait d’un nimbe. Elle souriait.

Le père et la mère vinrent la porter au cimetière et la déposer dans un trou en terre, marqué d’une croix de bois.

Depuis lors, ils ont cessé de vivre. La Bible, qui demeurait toujours ouverte afin qu’on y puisât sans cesse la louange pour le Seigneur, fut fermée. La harpe courbe resta inachevée parmi les instruments abandonnés. Ils ne prirent pas même le soin de pousser les fenêtres : ils s’assirent tous deux et attendirent qu’on vînt. Mais qui attendaient-ils ? Ils n’avaient pas changé de vêtement, ni lavé la salle où ils se tenaient, ni échangé un mot. Parfois deux jours passaient sans qu’ils se soient levés. La femme prenait alors un seau rouillé et puisait à la rivière. Et c’est à peine s’ils touchaient au pain que les voisins leur laissaient pour nourriture.

Ils passaient ainsi les quatre saisons. L’hiver, la maison ouverte au vent restait sans feu. L’été, les mouches abondaient. Et chaque automne, les murs s’en allaient plus en poussière.

En repartant, je jetai un regard rapide par la fenêtre. Je vis deux lémures voûtés, noirs. La vieille n’avait presque plus de cheveux et ses yeux semblaient deux crevasses, et sa bouche une ride ; ses hardes ne la couvraient plus : sa nudité était une horreur. Une barbe sale ravageait le visage du vieux, sec comme momifié. L’odeur me fit tourner les yeux.

Ils portaient la vieillesse du deuil, mais aussi de la folie du désespoir. Ils veillaient devant l’Éternité pour savoir si ce qui était passé reviendrait jamais.

J’entendais murmurer mécaniquement :

Vos fêtes seront changées en deuil
et vos cantiques en lamentations.

Il n’avait plus de voix ; les larmes l’avaient prise.

III

Cet hiver, la tempête ne décrût pas. Parfois il neigeait dru une pluie froide. Les vieillards ne bougèrent pas de leur salle. Assis face à face, à peine vêtus de loques, ils n’avaient pas cessé d’attendre, et seuls l’air brisant et l’eau acérée leur venaient. Sans doute, à son tour, la mort viendrait-elle aussi. Mais elle n’apaise pas, n’est pas la Consolatrice.

Ce fut une nuit, alors que la pluie avait gonflé la rivière et que les chevaux du vent s’ébrouaient avec fureur. Les murs partaient par morceaux et la maison n’était plus qu’un cratère où la nature s’engouffrait.

Le vent vint à passer dans les violons qui gémirent — la harpe répondit. Secoués par la pluie, les xylophones reprirent, tandis que les volets battaient. La rivière ronflait comme des orgues et les arbres grinçaient. Autour, l’air sifflait des chansons folles dans les roseaux des flûtes. Là, des gravats grêlaient sur les peaux tendues des tambours. Et sur la table, le vent avait ouvert la Bible.

Seigneur, écoute !
Car mes jours s’en vont en fumée et mes os brûlent ;
battu comme l’herbe, mon cœur sèche,
et j’oublie de manger mon pain.
À force de crier, ma peau s’est collée à mes os.
Je semble un pélican du désert : je veille et je gémis.
Je mange de la cendre, je bois des larmes,
et devant toi mes jours sont comme l’ombre qui décline,
et je me dessèche comme une herbe.

Les feuilles couraient encore. À la voix rauque, une voix fine et frêle se joignit.

Qui me justifiera devant toi, Seigneur, sinon toi ?
Oh, viens à mon secours !
Plus que le veilleur attend l’aurore, plus que le veilleur attend l’aurore,
je t’attends, Seigneur.

Dès l’aube, l’homme se leva. Il refit le toit, ravala les murs, révisa l’huisserie, aménagea la berge, rassembla du bois dans le bûcher. Gagnée par son courage nouveau, sa femme se mit à l’ouvrage à son tour. La vie refluait. L’homme avait achevé la harpe courbe. La prière lui rendit la voix.

Béni soit le nom du Seigneur,
Hosanna !

Le printemps vint. Pâques les reçut. Et chaque soir montait la psalmodie, élevée par la harpe et portée par trois voix, celle de l’époux, celle de l’épouse, celle de leur amour.

Mes mots n’ont plus de mot pour chanter le Seigneur,
car éternel est son amour.
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