Hors-Jeu

il y a
3 min
86
lectures
4

Parfois, quelques mots, quelques lignes vous accompagnent, vous encouragent une vie entière. J'espère que la petite musique de mes mots, elle, vous transportera quelques minutes.

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

1998 était loin maintenant, nos 17 ans aussi. Comme à chaque fois, la Coupe du Monde les réunissait autour du même rêve de victoire. J'ai toujours détesté le football. Enfant, j'y jouais rarement. La seule joie que j'y trouvais tenait uniquement au fait de suivre mes amis, de rire avec eux.
De toute la bande, Paul était le plus mordu. Douze ans plus tard, il ne loupe toujours aucun match. Championnat, Coupe d'Europe, Coupe du Monde, même un match de vétérans dans un bled perdu, et l'exaltation commence. Le ballon rond rythme son agenda et ses soirées. Comme il ne rythme pas le mien, j'ai senti un moment d'hésitation quand j'ai dit à Paul que je serai de retour au pays durant le mois de juin.

Quand je reviens en France, je fais toujours un détour à Lons pour revoir les copains et c'est Paul qui m'héberge. Ces retours si rares devenaient très précieux et me rappelaient l'insouciance de l'enfance dans ce tourbillon exaltant qu'était devenue ma vie. Après cette incroyable victoire de 1998 et l'obtention de mon bac, j‘avais poursuivi mes années d'études à Toulouse, au Centre Spatial. L'astronomie, ma passion depuis toujours occupait chacune de mes pensées, de mes lectures. Toujours le nez en l'air, le regard à fixer le ciel. Les seuls ballons qui suscitaient mon intérêt se résumaient aux ballons-sondes, leurs mises en orbite et la découverte de nouvelles galaxies. Depuis mon doctorat, je ne touchais plus terre. Je parcourais les Etats-Unis, le désert Tcharski en Russie, les Andes, le Chili où je menais simultanément une dizaine de projets spatiaux. On me décrivait comme le surdoué de l'astrophysique, à l'incroyable capacité de travail, intuitif et avisé. Je restais pourtant un garçon timide, calme, peu bavard. C'est vrai que tout allait très vite. Depuis peu, à 30 ans à peine, ma nomination à un poste de chercheur à l'Université de Berkeley scellait un avenir brillant et mérité dans le domaine de l'exploration spatiale. J'y avais sacrifié beaucoup.

Toujours un peu à côté de la plaque, je n'ai pas calculé que ma venue coïncidait avec le début de la Coupe du Monde en Afrique du Sud. Pourtant, la presse relatait depuis des semaines les soubresauts d'une sélection de joueurs immatures.
Je ne sais pas si c'est moi qui ai changé ou si c'est le contexte qui a rendu ces retrouvailles insupportables. Dès le premier soir, j'ai eu le cul dans le canapé avec autour de moi, Paul et les autres, hurlant, sautant, écharpe tricolore autour du cou et bière à la main, l'injure à la bouche. Entre leurs cris, la bouillie sonore de la télé, le cauchemar auditif des vuvuzelas, ils ne m'ont rien épargné. Aucune rencontre, aucune démonstration tactique, aucune explication technique. Cette insistance à me convaincre de la beauté du geste, de l'art inégalé du dribble d'un Ribéry ou d'un Anelka renforçait ma détestation.
Pourquoi la majorité avait intégré que tous les hommes aimaient le football? La cohabitation m'est vite devenue insupportable. Les détours dans les bars de la ville tout autant. Les terrasses avaient été transformées en «fan zone». Y boire un verre tranquille était mission impossible. Il n'y régnait qu'une convivialité asservie à un patriotisme sportif, éructant souvent sa haine dans un chauvinisme bruyant dont les fraternelles embrassades s'oublieraient vite dans la défaite. Le football était un sport de combat. Une guerre sans arme. Nation contre nation.
Mon énergie vitale amoindrie, mon agacement à fleur de peau, avec une excuse à la con, j'ai écourté mon séjour à Lons. Je crois que tout le monde en était soulagé. Direction l'altitude et les longues marches vers les sommets du Jura. J'aimais l'endurance de l'effort conjuguée à la contemplation des paysages.

Durant le trajet, avant de couper tout contact avec le brouhaha urbain, j'ai mis la radio. Sur toutes les stations, l'information tournait en boucle et allait, c'est sûr, nous faire des mois: les joueurs de l'équipe de France avaient refusé de descendre de leur bus et d'aller s'entraîner.
Une honte nationale!
Sportifs, journalistes, mais aussi politiciens, tous s'emparaient du dossier. J'ai éclaté de rire, éteint la radio. «Mais, quelle bande de nazes, vraiment des abrutis, jusqu'au bout!»
4

Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Carole MADELON-MARIE
Carole MADELON-MARIE · il y a
Qu’est ce qu’on est bien dans le Jura, tu as bien raison !
Image de Florence Charo
Florence Charo · il y a
Carole, tu sembles y avoir passé de bons moments! Je ne connais pas du tout le Jura. Beaucoup me disent que c'est magnifique. Il va falloir que j'aille y faire un tour.
Image de Ivan Maurer
Ivan Maurer · il y a
Parfaitement écrit, comme toujours ! L'épisode du bus de Knysna ... Quelle histoire pour si peu! Quand la révolution en est réduite à ne pas descendre du bus, on se dit qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. En tout cas moins rond qu'un ballon de foot... Finalement l'opium du peuple c'est peut-être ça ? Le football !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Baskettons la vie

Dolotarasse

« Tout se passe dans la semelle », nous assura la vendeuse. « On ne plaisante pas avec les chaussures », ajouta-t-elle, et elle semblait avoir un clou dans les siennes. Pour la ... [+]