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Hors Cadre

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Jigé

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J'ai décidé de retirer la photo de son cadre. Pourtant j'y tenais à cette photo, elle avait été exposée lors d'un concours et avait eu un beau succès. Mais je ne reviens pas sur ma décision et donc j'ai enlevé la photo de son cadre.
En effet, j'en avais assez que toutes les nuits, les personnages de la photo sortent du cadre et s'en aillent s'installer dans mon salon et sirotent mon excellent whisky, un pure malt 12 ans d'âge.....
Bien sûr, la première fois que je les ai vus alors que je me levais pour aller soulager un besoin qu'on dit naturel, j'ai cru que mon esprit encore dans les brumes du sommeil continuait à rêver. Mais il a fallu me rendre à l'évidence, les cinq personnages de la photo, deux hommes et trois femmes, étaient installés dans canapé et fauteuils. Ils et elles étaient en pleine décontraction, échangeant entre eux des propos fort aimables car ils et elles étaient tout sourire.
C'était donc les personnages que j'avais photographiés il y a quelques années, à la sauvette, je le reconnais . Tous les cinq étaient assis sur un même banc dans un jardin public. Très serrés, les uns contre les autres, le regard fixé sur un livre que le personnage du milieu tenait ouvert devant lui. Est-ce parce que je les avaient figés dans une position où ils étaient comprimés sur un banc qu'ils profitaient maintenant de prendre toutes leurs aises dans les sièges de mon salon.... ?
C'étaient de parfaits inconnus et cela faisait deux ans qu'ils étaient dans leur cadre dans le couloir. Et tout était normal et statique jusqu'à ce soir que je viens d'évoquer.
Ce soir là, je restais à les contempler sans bruit et sans intervenir. La soirée se prolongeait et j'avais sommeil, je suis donc retourné me coucher.
À mon réveil, le lendemain matin, ma première réaction fut d'aller voir la photo. Ils et et elles étaient tous et toutes à leur place sur le banc et sur la photo. Cependant, tous les soirs, ils et elles recommençaient l'opération salon-whisky....C'est pourquoi, au bout d'un mois, j'ai enlevé la photo de son cadre et je l'ai rangée dans un tiroir de mon bureau, sous une pile de documents. J'ai laissé le cadre vide accroché à sa place dans le couloir. Je ne sais trop pour quelle raison.
Le soir ''de la photo enlevée de son cadre'', je restais éveillé dans ma chambre pour aller guetter ce qui allait se passer vers les vingt-deux heures -vingt-deux heures trente. Oui, j'avais remarqué que c'était  ''leur heure''. Ainsi l'heure venue, je m'approchais le plus discrètement du salon et me postai dans l'encoignure de la porte. Et....je les vis tous les cinq, sans problème, entrain de boire tranquillement. Je venais d'acheter une nouvelle bouteille pensant qu'elle ne subirait pas les libations des inconnus de la photo puisqu'ils et elles étaient hors-cadre. Erreur parfaite... !!!
J'assistais à toute leur soirée en luttant contre le sommeil : En effet je voulais être le témoin de la fin de leur escapade et voir également où ils et elles iraient quand ils et elles quitteraient le salon. Ma persévérance fut récompensée car finalement je les ai vus se lever et se diriger vers le bureau. Arrivés devant le tiroir, ils se mirent en file indienne et à tour de rôle, ils se mirent à grimper et se faufiler à l'intérieur et disparurent de ma vue. J'attendais un court moment et puis je me rendais au bureau, ouvrais le tiroir et soulevais les documents sous lesquels se trouvaient la photo sans cadre. Elle s'y trouvait avec les cinq personnages dans la position où je les avais fixés pour l'éternité ou presque...Il ne me restait plus qu'aller me coucher encore assez étonné voire éberlué.
Les soirs suivants les mêmes scènes se reproduisirent systématiquement : les cinq inconnus devenus familiers, buvaient mon whisky et ayant passé une bonne soirée conviviale regagnaient leur bureau, leur tiroir et leur photo sans cadre.
Au bout de plusieurs soirs, mon excellent whisky fut épuisé, qu'allait-il se passer ? L'heure venue, je prenais mon poste d'observation et je m'aperçus avec stupéfaction que sur la table du salon trônait une bouteille toute neuve et toute pleine de mon excellent whisky. N'ayant pas personnellement procéder au réapprovisionnement, j'en concluais que mes inconnus étaient allés faire des courses dans la journée .
Le soir suivant, je décidai de ne pas rejoindre mon poste d'observation mais de m'installer sur un chaise dans le salon, on verrait bien ce qui se passerait !! Dans un premier temps, il ne se passait rien qui ne soit habituel, c'est-à-dire que les inconnus de la photo sans cadre arrivèrent, s’installèrent, discutèrent, rigolèrent, trinquèrent, rirent, ignorant totalement ma présence. Ce qui m’intriguaient, c'est qu'ils et elles ne faisaient aucun bruit, leurs lèvres remuaient mais ils ne sortaient aucun son de leur bouche, les rires n'étaient pas sonores même lorsqu'ils et elles trinquaient, on n'entendait pas le tintement des verres. Ils n'émettaient et ne produisaient absolument aucun son.
Je me dis que c'était le moment de faire connaître ma présence et je me résolus à les interpeller  en disant d'un ton que j'essayais de rendre naturel et enjoué: « Bonjour, je vois qu'en ce qui concerne le whisky, nous avons les mêmes goûts, n'est-ce-pas ? » Aucune réponse, aucune réaction, comme si je n'existais pas. Ne me laissant pas rebuter par ces absences de réactions, je m'enhardis à me déplacer vers la plus jeune femme inconnue et lorsque je fus très près d'elle, j'approchai la main pour la toucher pour essayer de me rendre compte de quelle consistance elle était, si je peux m'exprimer ainsi. Mais dès que ma main se mit en mouvement en direction de son épaule, la jeune femme se leva sans affolement, calmement et se dirigea vers la cuisine suivie par tous les autres. J'allais alors les rejoindre mais dès que je franchis le seuil de la cuisine, ils et elles retournèrent au salon. Au bout de trois ou quatre allers-retours entre ces deux pièces, j'abandonnais et me repliais dans ma chambre.
Les soirées des inconnus de la photo sans cadre continuèrent avec une régularité métronomique. Je me mis à réfléchir et à me demander s'il ne valait pas mieux remettre la photo dans son cadre. De ce fait, je permettais à mes buveurs et buveuses du soir de regagner plus aisément leur lieu et places de prédilection. De toute façon peu leur importait l'endroit où je plaçais la photo, ils et elles se donnaient les moyens d'accomplir, en mon salon, leur rituel vespéral.
Je voulus, cependant, les soumettre à une épreuve, j'en avais bien le droit, tout au moins me l'octroyais-je : Je les accueillais quotidiennement et généreusement dans mon salon,  quand même !! Ainsi, un soir, pendant qu'ils et elles passaient leur soirée devenue immuable et indéfectible, j'en profitai pour aller chercher la photo dans le tiroir du bureau. Bien sûr, les personnages y étaient absents, il n'y avait que le banc vide et le livre comme suspendu dans les airs. Je pris la photo et la remis dans son cadre, dans le couloir. Je regagnais ensuite mon poste d'observation. Lorsqu'ils et elles décidèrent que la soirée pouvait s'achever, les voilà donc qui regagnent le bureau, se mettent comme de coutume en file indienne devant le tiroir et un par un disparaissent à l'intérieur de celui-ci. Je ne bouge pas. Quelques instants après, je vois le premier des personnages réapparaître, puis le deuxième, suivi du troisième et du quatrième et enfin du cinquième. Ayant repris contact avec le sol, ils se mettent à arpenter le bureau toujours en file indienne, ils empruntent ensuite le couloir et arrivés à hauteur du cadre, ils et elles s'arrêtent. Le cadre se trouve à environ un mètre cinquante du sol. Chacun à leur tour, ils et elles prennent leur élan et dans un saut, à la fois, puissant, souple et élégant, ils regagnent leur place sur la photo.
La cohabitation avec ces inconnus familiers perdura et perdure encore à l'heure actuelle. Nous avons trouvé un modus vivendi fort accommodant. S'ils sont présents dans le salon, dès que j'apparais seul, avec des invités, une compagne ou qui que ce soit, discrètement et diligemment, ils et elles regagnent la cuisine. Si je vais à la cuisine, ils se dirigent vers la véranda. Si je vais dans la véranda, ils passent à la terrasse ou, si le temps le permet, au jardin. Je leur offre le whisky de temps en temps et entre temps, ils et elles s'approvisionnent eux et elles-mêmes, comment et quand ? C'est un mystère et ils et elles le gardent.
La vie continue, je fais toujours des photos. J'en ai fait une dont je suis très fier Et comme j'ai le plaisir d'être de nouveau invité à un concours je proposerai aux organisateurs entre autre cette photo. Il s'agit de deux rhinocéros qui se battent puissamment et magnifiquement, j'aime vraiment beaucoup ce cliché mais, je ne peux cacher que je suis un peu inquiet quant à son avenir........

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La luciole · il y a
j'aime beaucoup ce texte et ces personnages qui sortent du cadre, les rhinocéros, il faudra songer à les offrir :)
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Jigé · il y a
Chère Luciole
Merci pour votre appréciation.
Voulez-vous les Rhinos...

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La luciole · il y a
oui pour les jours où je voudrais une ambiance "à tout casser" ;)
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Jigé · il y a
Je peux vous en conseiller trois très beaux au Zoo de Beauval...
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Jigé · il y a
Chère Joëlle,
Merci de m'avoir lu. Quant aux Rhinos, rassurez-vous ils sont particulièrement bien apprivoisés et nous coupons des jours très heureux. d'ailleurs ils se sont reproduits et souhaitez -vous que je vous réserve un charmant petit.
Belle journée nonobstant.

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Joëlle Brethes · il y a
Perso, je suis plutôt inquiète quant à VOTRE avenir ;) Un rhino ça va (peut-être ;) ) mais deux… bonjour les dégâts.
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Miraje · il y a
Un conte fantastique sans ... cliché !
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Jigé · il y a
Je vous suis fantatisquement reconnaissant pour ce commentaire.
Si ce n'est fait , je vous invite à lire le texte chocolat qui participe au Prix "Déclaration Universelle des Droits de l'Homme"
et à voter si le coeur vous en dit...

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Miraje · il y a
Un chocolat chaud ! J'y cours ☺☺☺
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Jigé · il y a
Bonne route
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Felix CULPA · il y a
On retrouve la toute votre poésie et votre magie !
Merci pour me soutenir ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

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Jigé · il y a
merci pour ce commentaire.
pour "Droits de l'âme", c'est fait...

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Felix CULPA · il y a
Merci Jigé ! Merci de proposer du nouveau, du théâtre. Je vais essayer de mettre quelques saynètes aussi !
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Jigé · il y a
Bonne idée pour les saynètes...
"Rien n'est plus dérisoire que le théâtre,
mais rien n'est plus nécessaire..."

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F. Gouelan · il y a
Un instant pris en photo qui s'anime hors cadre. Magique.
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Jigé · il y a
Chère Françoise
Merci pour ce commentaire instantané ....

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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit très bien construit, bien écrit, particulièrement original dans une tonalité à la fois drôle et poétique qui confère à cette histoire un intérêt et un rythme prenants. Merci pour ce très bon moment de lecture.
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Jigé · il y a
Chère Doria,
Très touché par votre commentaire élogieux, d'autant plus que (pour l'instant) vous êtes l'unique lectrice.! Un grand et chaleureux merci.

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