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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Dans cette histoire de science-fiction, l'auteur s'empare du thème de la cryogénisation de façon originale ! Avant - après, deux époques - deux ...

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Francis aimait contempler distraitement l’horizon. Si la plupart des New-yorkais n'avaient sous leurs yeux que des rangées d'immeubles aux vitres réfléchissantes, son bureau personnel faisait face au fleuve Hudson et à l'île de la liberté.
Debout, Francis laissa une fois de plus son regard dériver vers la petite île. Tout est gris, pensa-t-il, mais il en avait l'habitude. La pollution atmosphérique se faisait de plus en plus envahissante à New-York, mais, à ses yeux, cela n'enlevait rien au charme se dégageant du paysage.
De nombreuses années auparavant, le père de Francis avait fait breveter un nouveau procédé de cryogénisation révolutionnaire, dans la foulée, il avait décidé de créer la société Rogers Refrigeration, chargée de faire fructifier le solde de son ingéniosité. Il y a 10 ans, Francis avait succédé à son père et repris la gestion de l'entreprise, depuis lors, le chiffre d'affaires de la compagnie avait quadruplé. Le directeur avait du talent, mais Francis avait surtout eu de la chance. Une poignée d'années après le départ à la retraite de son paternel, le congrès avait enfin autorisé la cryogénisation de personnes vivantes et les investisseurs s'étaient rués sur les actions de Rogers Refrigeration.
Posé sur un socle spécialement aménagé à cet effet, l'assistant numérique de Francis émettait des salves de flash lumineux de moins en moins espacées. Il se résolut à appuyer sur l'interrupteur et, aussitôt, une voix douce et mélodieuse jaillit de l'appareil :
— Saïto Kankura est toujours en salle d'attente Monsieur, il s'impatiente. Puis-je l'autoriser à entrer ?
— Depuis combien de temps patiente-t-il, Claire ?
— Cela fera bientôt une demi-heure, Monsieur.
— C'est suffisant, faites-le entrer.
Une poignée de secondes plus tard, la porte du bureau s'ouvrit devant un homme de taille et d'âge moyen. Sans son compte en banque, Saïto Kankura aurait sans doute été un homme banal, les lois de la finance en avaient cependant décidé autrement, les Kankura était la quatrième famille la plus riche de Chine et c'était Saïto qui dirigeait leur empire.
Francis se leva pour aller à la rencontre de son client. Après une franche poignée de main, il invita Kankura à prendre place dans un large fauteuil en cuir noir. À l’exception de l'assistant numérique, le bureau était vide. Après avoir lui-même pris place dans son fauteuil et s'être assuré que le chinois lui portait bien toute son attention, le directeur engagea la conversation :
— Quel plaisir de vous voir en chair et en os Monsieur, sachez que c'est un honneur pour notre compagnie de traiter avec la famille Kankura.
— Honneur partagé Francis, vous pouvez être certain qu'une entente sera profitable aux deux parties.
— C'est ce que je souhaite, répondit-il, mais n'oublions pas qu'il nous reste à finaliser votre dossier. C'est d'ailleurs pour cela que je vous ai fait venir à New-York.
— Puisque vous abordez le sujet, je vais être franc. J'ai été étonné par votre insistance Monsieur Rogers, les visio-conférences ne sont-elles plus de votre goût ? Dites-moi, à notre époque, qui procède encore de façon si archaïque ?
— Je comprends votre scepticisme, mais nos médecins sont les seuls qualifiés à vous faire passer les tests médicaux. De plus, je suis le seul habilité à vous accorder le feu-vert final et en le faisant, j'engagerai toute ma responsabilité.
— Hun-Hun, fit Saïto, qui ne semblait pas convaincu.
— Ne vous en faites pas, dit Francis, se voulant rassurant. Je ne vous cache pas que votre dossier à de fortes chances d’aboutir.
— Ah, vous avez donc reçu mon virement Monsieur Rogers ? interrogea l'homme d'affaires en gloussant.
Son rire lui donne l’'air d'un requin ayant avalé une lame de rasoir de travers, remarqua Francis. Et dire que ce type est mourant... il ne manque pas d'aplomb...
Ne sachant plus où regarder, le directeur perdit son regard vers le large. Il pleuvait maintenant à grosses gouttes, c’était un mauvais présage. Francis pianota discrètement sur son assistant. Les nuages devinrent vaporeux, tandis que le ciel auparavant chargé de pluie, retrouvait sa sérénité en se teintant de bleu azur.
— Oui naturellement, reprit le new-yorkais, légèrement gêné, votre argent nous est parvenu. Toutefois, ce n'est pas le plus important, le bilan médical et l'aval de l’État sont les conditions sine qua non, vous le savez.
— Bien sûr... C'était juste une pointe d'humour, ne m'en voulez pas.
Francis s’apprêta à répondre au chinois, mais, pour la deuxième fois de l'après-midi, les flashs de son assistant l'éblouirent.
— Grâce Johnson en ligne Monsieur, je lui ai dit que vous étiez en rendez-vous, mais elle insiste.
— Bon, mettez-la en attente, je la prends dans une minute.
L'air désolé, Francis regarda Saïto Kankura.
— Si vous pouviez m'accorder quelques instants, il s'agit d'une affaire urgente...
— Naturellement, répondit stoïquement le chinois.
— Je vous fais apporter un plateau de rafraîchissements, je ne serai pas long, promit-il.
Francis appuya sur l'une des nombreuses petites icônes de son assistant et sentit que le champ magnétique se mettait en place. Il pouvait toujours voir Saïto, mais sa silhouette était devenue trouble, parasitée. Hormis sa propre respiration, il n'entendait plus rien. Avec le champ magnétique, personne ne pourrait surprendre sa conversation, pas même l'homme d'affaires assis à quelques mètres de lui. Ce doux moment d'absolue solitude fut de courte durée, car une voix, sans provenance distincte, se mit à inonder ses tympans.
— C'est inacceptable Franciiiiiis ! Inacceptable !
Il aurait pu reconnaître ce timbre de voix en n'importe quelle autre circonstance, pas de doute, Grâce Johnson était en ligne. D'une oreille distraite, il commença à écouter ses piaillements suraigus. Malgré lui, il s'imagina qu'un rouge-gorge obèse lui faire la morale.
— Bien sûr Grâce, j'entends et je comprends votre mécontentement.
— Je me « FOUS » de ce que vous comprenez ou non Franciiiiiis, répondit-elle, s'envolant désagréablement dans les aigus.
Il se demanda si des mots seraient susceptibles d'apaiser les foudres de cette satanée femme. Il arriva à la conclusion que le mieux était encore de laisser passer l'orage.
— Grâce, pourriez-vous m'exposer calmement la raison de votre appel ?
Il entendit un drôle de son sur la ligne, Francis l'imagina, suffoquant sous l'effet de la colère. La réalité ne devait pas en être fort éloignée.
— Comment osez-vous ?! Vous savez pertinemment bien ce qui se passe, c'est votre société Monsieur Rogers ! Ils refusent de subsidier ma demande ! C'est inacceptable, vous m'aviez assuré que la compagnie appuierait mon dossier, j'ai payé pour ça ! Éructa-t-elle théâtralement.
— Je vois. Grâce, vous avez reçu l'accord signé du gouvernement et c'est tout ce que nous vous avions garanti...
Il entendit la chanteuse renifler bruyamment avant de refouler un sanglot.
— Mais sans le subside, il ne me sert à rien cet accord ! pleurnicha-t-elle.
— C'est exact, vous devez garantir un fond de départ suffisant ou, à défaut, engager la responsabilité d'un de vos descendants.
— Un de mes descendants ? Interrogea-t-elle, un soupçon d’intérêt dans la voix.
Francis sentit qu'il tenait là une bonne piste.
— Oui, vous pouvez hypothéquer une partie du revenu futur de vos enfants, de leurs propres enfants, et ainsi de suite pour les siècles à venir. C'est à vous de voir. Notre procédure d'entretien coûte cher, je vous le répète. Notre compagnie ne peut à elle seule en assumer tous les coûts.
— Pourquoi le conseil de la culture n'a-t-il pas donné son stupide accord ? se lamenta-t-elle. Je n'ai pas encore d'enfants...
— C'est malheureux mais...
Grâce haussa soudainement le ton de sa voix :
— Je suis une graaande chanteuse Francis, dit-elle, sans même remarquer que le directeur venait de prendre la parole. « Le ministre prive les générations futures de mon don, c'est inacceptable ! » s'indigna-t-elle encore.
— Vous pouvez toujours tenter d'introduire une demande d'appel, mais, entre nous, si je devais vous conseiller quelque chose, cela serait plutôt de faire des enfants. Dans notre milieu, c'est l'assurance-crédit idéale aux yeux des créanciers.
— Moui, je pourrais me faire inséminer, minauda la chanteuse, ça ne coûte plus grand-chose... Mais je devrais attendre leur majorité avant de partir n'est-ce pas ?
— Oui. Ça vous laisse une petite vingtaine d'années pour arranger vos affaires. De toute façon, la société de demain se chargera de vous rendre votre jeunesse, ne perdez pas ça de vue...
— Et vous appuierez ma demande de crédits Francis ?
Bien sûr que non, pensa-t-il.
— Évidement ma chère Grâce !
Francis mit fin à la communication et se retrouva à nouveau face à Saïto Kankura.
— Navré pour cette nouvelle attente monsieur Kankura, où en étions-nous ?
— Expliquez-moi à nouveau la procédure Francis, vous le voulez bien ?
— Soit, votre demande suit son cours, une fois mon accord et celui de l’État entérinés, nous pourrons procéder à...
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, interrompit le milliardaire. J'ai fait un pari avec l'avenir Francis, le pari d'un futur meilleur, le pari d'un futur capable de me guérir. Parlez-moi de ce qui arrivera à mon corps une fois la fin de toute cette paperasserie.
— Avant toute chose, vous devez savoir que nous avons fait énormément de progrès avec la cryogénisation. La loi du 6 avril nous permet de commencer le processus avec un corps vivant, ce qui, paradoxalement, nous facilite le travail. Une fois que vous serez prêt, nous vous poserons les capteurs. Il y en a plusieurs types et leurs rôles varient, sachez seulement qu'après cette étape, vous porterez plus de deux mille de ces bestioles numériques en vous.
— Et le rôle de cette batterie de traceurs ?
— Principalement de nous tenir informés en continu de la température exacte des différentes zones de votre corps, tout spécialement celle de votre cerveau. Bien sûr, ces capteurs ont aussi un rôle réfrigérant, mais à ce niveau, il s'agit davantage d'une soupape de sécurité. Une fois les capteurs posés, vous serez mis en légère hypothermie. Cet état est tout à fait naturel et doit préparer votre corps à l'étape suivante, celle de la cryogénisation proprement dite. Vous serez ensuite déposé dans un caisson hypothermique, aussi appelé « sarcophage » par nos ingénieurs. Le but est d'amener en un instant la température de votre corps au niveau le plus proche du zéro absolu. C'est là que les capteurs seront les plus utiles.
— Le zéro absolu... Pourquoi la température la plus proche et pas tout simplement le zéro lui-même ?
Francis secoua brièvement sa tête, il s'attendait à cette question.
— Parce que c'est tout simplement impossible. Voyez-vous, à l'instar de la vitesse de la lumière, le zéro absolu – que nous fixons aux alentours des -273 degrés Celsius – ne peut être directement atteint par notre technologie. Mais inutile de vous tracasser, nous n'avons pas besoin d'un parfait zéro pour l'utilisation que nous en faisons.
— Et pourquoi ça ? demanda Kankura, qui semblait très concentré.
— En fait, plus nous approcherons votre corps du zéro absolu et plus son entropie, sa dégradation, s'en verra diminuée. Pour votre hibernation de trois cents ans, vous vieillirez de plus ou moins deux jours, ce qui, vous le conviendrez, est assez négligeable.
Francis regarda le chinois, il se demanda si ce dernier aurait le courage de franchir le pas... Plus de la moitié des prétendants renonçaient au dernier moment. Les rides du front de Saïto étaient profondément marquées, il semblait perplexe et très fatigué.
— Parfait, déclara simplement l'homme d'affaires. De vous à moi, Rogers, pensez-vous que je fais le bon choix ? Qui me dit que le futur sera meilleur ? ce n'est pas une constance historique très fiable.
— Rien ne vous oblige à continuer... Mais la procédure est malheureusement bien avancée pour nous... Et zut, se dit Francis, encore un qui flanche !
— Oui, je sais tout cela. N’empêche, le doute s'immisce en moi. Mon instinct m'ordonne de ne pas franchir le pas.
— Vous savez, mon instinct me donne ce genre de message dès que je veux prendre l'avion ou l'ascenseur, si je l'écoutais à chaque fois...
— Je vous recontacterai, dit brusquement le chinois. Merci pour tout Rogers.
Le chinois se leva, serra la main de Francis, et sans attendre, se dirigea vers la porte.
À nouveau seul, Francis contempla pensivement l’horizon. Vendre du rêve... c'est ce que je fais, mais c'est ce que font tous les marchands du monde... Le résultat allait-il être à la hauteur ? Il l'ignorait, mais c'était peu probable.

La pluie acide tombait drue sur New-York City.
Deux silhouettes se dirigeaient vers un vieil entrepôt tout en prenant garde d'enjamber de larges flaques verdâtres. Sur le toit du bâtiment, en lettres rouillées et à moitié défoncées était écrit « Rogers-R Industries ».
— Grouille Vergil, c'est mon deuxième manteau cette semaine, il va falloir m'augmenter si j'dois en acheter un troisième, j'te préviens !
— Minute, le scanner d'empreinte cale.
— Pourquoi as-tu fait enlever le rétinien alors, il fonctionnait très bien lui.
— Bon sang Ray ! s’énerva son supérieur, tu lis pas une seule info-scan sur ta journée hein ? C'est cancérigène ce truc, j'ai pas le pognon pour de nouveaux yeux, tu sais ça ? Et encore moins pour ton nouveau manteau en passant, pesta le dénommé Vergil. C'est pas encore moi qui fais la pluie et le beau temps. Bon, dit-il en se calmant, c'est ouvert, bougeons-nous.
Les deux hommes pénétrèrent dans la pénombre du vieil entrepôt.
— J'ai toujours l'impression d'entrer à la morgue en arrivant ici, dit Ray. T'sais Vergil, j'ai vu les scans, et c'était vraiment classe ici dans l'temps. Qui aurait pu penser que ça deviendrait un jour si sordide ?
— Peut-être bien Francis Rogers, ce vieux fou a refusé jusqu’à sa mort de se faire congeler dans une de ses machines, c'est dire s’il croyait en un avenir meilleur...
— C'était qui celui-là ? interrogea Ray.
— Un des fondateurs de la boîte, « Rogers Refrigeration industries », tu sais, là où tu travailles depuis 15 ans, imbécile.
Ray partit dans un grand éclat de rire, il fut bientôt rejoint par Vergil.
— Bon, dit Vergil, redevenu sérieux, combien de caissons à traiter aujourd'hui ?
— J'ai la liste ici, fit Ray, tapotant son manteau à hauteur de poitrine. Il déverrouilla sa poche et en sortit un papier numérique. Deux héritiers, cinq anciennes célébrités et un prix Nobel de chimie.
— Un prix Nobel !? On n'en a jamais fait ou je me trompe ?
— Si boss, rappelle-toi le mois dernier avec Sudhir Vashiro, prix Nobel de la paix 2084. On s'en est occupé après une longue discussion, une très longue discussion. J'me demande bien comment t'as fait pour l'oublier.
— Arf, si tu te mets à compter les Nobel de la paix dans le lot... restons sérieux une minute... Mais je m'en souviens maintenant, c'était un politicien, autant dire qu'il était mal parti ! dit-il en riant.
— Non mais tout de même, tu arrives à le croire Vergil ? Ces mecs se sont cryogénisés en pensant qu'on aurait besoin d'eux dans le futur, des politiciens ! Comme si on n'en avait pas assez à notre époque ! Des scientifiques, des artistes, j'peux encore essayer de comprendre, mais des politiciens !
— Bof... Tu sais ce qu'est le point commun entre tous ces types allongés ? C'est le pognon ! Voilà tout. Que ce soit grâce à des bourses gagnées, grâce à leurs professions ou via le monde de la finance, le résultat est le même.
— Une fois la chair savourée, il reste toujours le trognon à déguster ! cita le technicien, l'air fier de lui.
— Ne sois pas si injuste, Ray, tu aurais fait exactement la même chose si tu en avais eu l'opportunité. En période de famine, tout le monde creuse jusqu'à trouver les racines les mieux enfouies. Si, en faisant cela, ils condamnent le futur, ils ne s’en soucient pas, ils ont faim. Leur comportement est égoïste, mais naturel, dit-il, avant de poser une main sur l'épaule de son sous-fifre.
Après quelques minutes de silence, Ray, relança son supérieur :
— Bon, on commence par qui patron ? J'aimerais bien être rentré pour dîner cette fois...
— Qui est le plus proche ?
— Saïto Kankura, un héritier, caisson 32 b dans l'Aile Est.
— Allez, c'est parti alors.
Les deux hommes déambulaient en silence. L'entrepôt était automatisé depuis longtemps, grâce à d'imposantes machineries, il assurait la maintenance des tâches quotidiennes sans grand mal. Les dalles lumineuses des différents couloirs qu'ils traversaient s'allumaient à leur approche et s'éteignaient sur l'écho de leurs pas. Il faisait frais dans les allées de ce dédale, et le silence s'était installé depuis quelques minutes déjà entre les deux hommes. Ce silence était tout relatif, car le ronronnement de milliers de machines pulsait à leurs oreilles.
— Tout ce bruit ! Je ne m'y habituerais jamais, dit Ray.
— Ouais, tu sais, j'ai souvent le sentiment qu'un jour l'un d'entre eux finira par se réveiller juste à cause de tout ce boucan...
Un instant plus tard, Ray s'arrêta net devant un caisson.
— On y est, dit-il.
Excepté son étiquette, le caisson était en tout point similaire aux milliers d'autres.
— Alors, tu m'expliques sa situation ? interrogea Vergil.
— La phase de réveil est terminée, il est maintenu en état de sommeil léger. On le ramène quand tu veux boss.
— Je m'en passerais bien. Mais soit, puisque nous y sommes obligés... Vas-y, fais-le revenir parmi les mortels.
Suivant ses consignes, Ray tapota un instant sur le tableau de bord du sarcophage.
— C'est fait, je viens de réaliser l'injection.
Vergil s'approcha et souleva le couvercle. Je ne m'y habituerais jamais, pensa-t-il.
Dans le caisson, un homme nu d'une soixantaine d'années, les traits tendus, semblait dormir d'un sommeil agité.
— Monsieur Kankura ? Saïto Kankura ? Questionna le technicien à plusieurs reprises, sans succès. Il se décida alors à secouer sèchement l'épaule du dormeur et l'homme ouvrit soudain grand les yeux. Un bref instant Vergil put lire sur son visage une expression de surprise, et même de panique, cependant ses traits se détendirent rapidement. Interloqué, Kankura attendait sans rien dire.
— Tous la même satanée expression, hein chef ! D'abord « Mais qu'est-ce que je fous là ! » puis « Ah, mais oui, j'étais dans l'congelo ! ». Mais aucun d'eux n'a jamais vraiment songé au réveil et à la suite hein !? De vrais Scalpar ! Ah !
— Vas-y mollo Ray, il vient de dormir pendant trois cents ans.
— Trois cents ans... reprit Saïto d'une voix éraillée.
— Nous n'avons pas beaucoup de temps monsieur, expliqua Vergil. Pouvez-vous me confirmer que vous êtes bien Saïto Kankura, âgé de 62 années physiologiques ?
Vergil avait accès à l'intégralité du dossier de Kankura, son questionnement n'avait pour but que d’apprécier la façon dont le chinois se remettait de l'hibernation.
— Oui, c'est bien ça, répondit Saïto d'une voix hésitante.
— Signez là et là, je vous prie, lui demanda Ray, en lui tendant un formulaire et un stylet magnétique.
L'ancien homme d'affaires du s'y reprendre à deux fois pour saisir le stylet, et quand il signa, ce fut d'une main tremblotante.
— En quelle année sommes-nous ? interrogea Saïto, d'une voix peu assurée.
— Et voilà ! Ils impriment que dalle ! Pour un peu, on pourrait presque faire les questions à leur place, toujours la même, alors qu'en plus, ces gus savent très bien pour combien de temps ils embarquent. « T'as épongé trois siècles mon pote, mais j'vais t'épargner le calcul : nous sommes en 2451, félicitations !
Vergil intervint d'une voix douce :
— C'est justement la raison pour laquelle nous vous avons réveillé monsieur Kankura, vous n'aviez payé que pour trois siècles.
— Oui, c'est bien ce qui était convenu, je vous en suis reconnaissant. Que va-t-il se passer maintenant, je vais voir un médecin ? Vous pouvez me guérir ? Me rajeunir ? demanda Saïto, le visage illuminé par l'espoir.
— Vous guérir monsieur ?! Je suis sûr que cela serait possible, pratiquement tout se guérit de nos jours, mais ce n'est pas la question... En fait, nous sommes chargés de vous informer du fait qu'une décision judiciaire a été prononcée à votre encontre.
— Une décision judiciaire ?
— Oui, au nom des Congrégations de l'Est, nous vous informons que le droit d'asile vous a été refusé.
— Congrégations de l'Est ? Droit d'asile ? Mais de quoi me parlez-vous ? Regardez mon contrat, tout est clair, j'ai toutes les autorisations.
— Les autorisations du 22e siècle, certes, mais pas celles du 25e. Voyez-vous, nous sommes confrontés à un afflux trop important de personnes en provenance du passé. À votre époque, les premières entreprises de cryogénisation ont vu le jour, elles n'ont cessé de croître depuis, et cela nous occasionne pas mal d'emmerdes, si vous me permettez l'expression.
— Eh bien, que puis-je y faire ? Je suis là maintenant ! répondit l'ancien homme d'affaires, visiblement agacé.
— Plusieurs solutions s'offrent à vous, et nous sommes justement là pour vous les communiquer, cela va de soi.
— La première solution a déjà été rejetée Boss, ça ne sert à rien de lui dire...
— Quelle solution ? dit Saïto, élevant sa voix. J'exige d'être tenu au courant !
— Mon collègue faisait allusion à la solution dite « d'utilité publique ». Si vous aviez possédé un quelconque talent ou des caractéristiques génétique sortant de l’ordinaire, alors votre vie parmi nous aurait été assurée.
— Mais je peux être utile à votre société, s'insurgea Saïto, je...
— Ne nous attardons pas sur ce point, coupa Vergil, comme vient de le dire mon collègue, votre dossier indique que ce n'est pas le cas. Cependant, il existe une autre solution, vous pouvez acheter un passeport, à condition d'avoir les fonds nécessaires, c'est très onéreux.
— Ray ?
— Voici le dossier Vergil.
Saïto le regard noir et la voix emplie d'une colère contenue avec difficulté, prit la parole :
— Je suis riche, plus riche que vous ne le serez jamais. C'est grâce à ma fortune que je vous parle en ce moment, votre satané passeport ne devrait pas être un problème !
— Hum, je vois... C'est ce que je pensais, commenta Vergil, qui continuait à parcourir le dossier électronique en ne tenant aucun compte de l'intervention de Saïto.
— Quoi encore !?
— Après la crise économique de l'année 2388 et celles conjointes de 2402 et 2404, vous avez perdu une grande partie votre capital, cela, couplé à l'augmentation des frais de maintenance, j'ai bien peur que nous puissions dire adieu à cette deuxième solution, sans parler de la troisième...
—... Je n'y comprends rien. Cette troisième solution, c'était ? demanda Saïto qui semblait complètement dépassé par les événements.
— On aurait pu vous recongeler, mais vous n'aviez payé d'avance que pour 300 années standard et comme je viens de vous le dire, vous n'avez plus un rond. Mais !? Voyez-vous ça ! Je lis ici que vous aviez souscrit une assurance génération, peu de gens en prenne la précaution, je vous félicite !
— Tout s'arrange alors ? interrogea Saïto avec espoir.
— Non, ce n'est pas ce que j'ai dit ! Votre dernier héritier en filiation directe est mort il y a presque 50 ans, il n'avait pas d'enfant. Désolé de vous l'apprendre.
— Ça, c'est pas d'bol, fit observer Ray.
— Qu'allez-vous faire de moi bon sang ?! Me mettre en prison ?! Vous ne pouvez pas me renvoyer dans le passé de toute manière ! s'indigna l'ancien millionnaire.
— C'est ce que je craignais monsieur Kankura, nous allons devoir régler le problème autrement.
— Autrement ? S'enquit Saïto, avec appréhension.
— Mr Kankura, laissez-moi résumer votre situation : vous n'avez plus les moyens de nous payer et ne possédez aucune sorte de talent vous autorisant à vous insérer dans notre société.
— Je proteste vigoureusement, je suis bourré de talent ! J'ai hérité d'un empire financier et je suis parvenu à le faire fructifier pendant des dizaines d'années ! Comment appelez-vous cela !?
— Capitaliser n'est pas un talent, asséna Vergil. C'est tout au plus un savoir-faire. Au risque de me répéter, nos dossiers sont formels, vous n'avez pas de talent remarquable. Vous objecterez sans doute en me disant que je n'en possède pas non plus, et c'est vrai, j'en suis dépourvu. Mais contrairement à vous, Kankura, je suis né dans la bonne temporalité et cela me dispense de quémander l'asile.
Vergil avait le regard dur, c’était comme s’il en voulait a Saïto. Il reprit : « Assez tergiversé pour aujourd’hui, nos rapports ont un haut niveau de fiabilité, et ils indiquent tous qu'il n'y a qu'une seule et unique solution possible dans votre cas : la dévitalisation.
— La dévitalisation ? Attendez, c'est-à-dire que... Vous n'allez quand même pas...
— Vous tuer ? questionna brusquement Ray. Eh bien, j'avoue que dévitaliser n'est pas la partie de ce boulot que je préfère, mais je suis payé pour ça. Si je ne le faisais pas, quelqu'un d'autre s'en chargerait, et moi, je serais viré. Tu peux pas l'savoir, mais c'est dur de trouver du travail de nos jours, il n'y a plus que quelques secteurs d'activités interdit aux robots, et, allez savoir pourquoi, la tâche de faire dévitaliser les gens, c'est encore pour not' pomme.
— Quel scandale ! Vous ne pouvez pas m’assassiner parce que je n'ai plus de quoi payer !?
— Ah non ! s'indigna Ray, on n'est pas des meurtriers ! C'est dé-vi-ta-li-ser le terme exact !
— Notre société est sous tutelle du gouvernement et ce que nous nous apprêtons à faire est parfaitement légal, exposa Vergil. De plus, vous gardez la possibilité de faire appel à la décision, nous ne sommes pas des barbares !
À l'audition du mot « appel », Saïto se radoucit.
— C'est vrai ? Dans ce cas, oui, je veux faire appel ! Il y a sûrement moyen de trouver un arrangement...
— Mais c'est qu'ils ne lâchent jamais rien, hein boss, ils sont exténuants nos ancêtres !
— Combien de temps durera la procédure ? interrogea Saïto, qui sentait à nouveau l'espoir naître en lui. A mon époque cela pouvait prendre plusieurs années, et parfois, les dossiers étaient même classés sans suite...
— Oh, ne vous inquiétez pas pour ça, c'est juste un Holo à passer. Tenez, Ray va s'en occuper devant nous.
— Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire ! Mais bon, vu qu'y a pas l'choix : « Holocall, appel sécurisé pour l'assistant Procureur Kerner », ordonna-t-il, à la petite boite rectangulaire qu'il portait déjà dans le creux de sa main.
Flottant dans l'air, le visage d'un homme fatigué se matérialisa devant eux. La réception n'était pas excellente, aussi son visage apparaissait flou et strié par des lignes parasites.
— Encore vous ? dit le vieil homme d'un air las.
— Eh, c'est pas de notre faute s'ils se décident tous à faire appel, on fait que notre travail !
— Ray... intervint Vergil, l’œil sévère.
— Enfin, rectifia Ray en marmonnant, c'est dit avec tout mon respect, assistant Procureur Kerner.
— Quel est le dossier cette fois ? Soupira le procureur.
— C'est le 257.465.159.b2, son dossier complet est en pièce jointe de l'holo, assistant Procureur.
Kerner pianota sur un boîtier similaire à celui que tenait Ray et son visage s'éclaircit un peu.
— Je vois qu'il a déjà été encodé dans notre banque de données, c'est parfait. Je lance immédiatement la simulation judiciaire... Un moment, je vous prie... Cela ne prendra qu'une poignée de secondes... « Voilà ! L'appel est rejeté. D'autres affaires requièrent mes services messieurs, vous trouverez le prononcé de la décision en pièce jointe.
Il y eut un bref éclair et le visage de l'assistant disparut, il venait de couper la transmission holographique.
— Navré pour vous, vraiment, mais ce genre de choses arrive tout le temps, expliqua Vergil.
— Quelle perte de temps ! s'exclama Ray.
— Comment ? C'était mon jugement ça !? laissa échapper Saïto, d'une drôle de voix.
— Pour être tout à fait exact, c'était votre procédure d'appel, indiqua Vergil.
— Boss, on a déjà perdu beaucoup de temps et on a encore du boulot devant nous aujourd'hui...
— Pour une fois, je suis d'accord avec toi, finissons-en.
Se retournant vers Kankura, Vergil lui dit « Voici le formulaire holographique signé par l'assistant procureur Kerner, et voici un exemplaire signé par vous stipulant que vous reconnaissez être sous la pleine responsabilité de « Rogers Refrigeration industries », et en pleine possession de vos moyens. Reconnaissez-vous vos signatures ?
— C'est le document que vous m'avez fait signer à mon réveil ! Je ne savais pas ce qu'il contenait !
— Et pourtant, vous l'avez signé... asséna Ray, vous êtes rouillé mon vieux.
— Assez bavardé dit Vergil, qui commençait à s'agacer. Comme l'a rappelé mon collègue, il est temps de mettre en ordre votre dossier. Nous vous prions maintenant de bien vouloir rentrer votre tête à l'intérieur du sarcophage.
Paniqué, Saïto essaya de lutter, mais Ray lui fit rentrer de force sa tête à l'intérieur du caisson. L'homme d'affaires cria et tenta de se débattre, mais le technicien avait l'habitude et réussi facilement à rabattre le couvercle sur lui. Au travers du plastique déjà à moitié rendu opaque par la buée de ce qui serait sans doute son dernier souffle, on pouvait voir Saïto s'époumoner et marteler en vain le plastique incassable, d'abord avec ses poings et puis avec sa tête. Le pauvre homme semblait à la fois furieux et apeuré, des larmes – de colère, de peur, ou peut-être des deux émotions réunies – coulaient le long de ses joues.
— Allez, ne faites pas l'enfant ! C'est presque fini mon pauvre vieux...
— Je peux y'aller Vergil ?
— Vas-y, qu'on en finisse. Monsieur Kankura, cria-t-il en s'adressant au caisson comme pour se justifier, nous n'y pouvons rien, ce sont les lois du marché qui sont responsables, ce n'est pas personnel, vous le savez bien !
— Boss, il peut pas t'entendre, tu l'sais ça ?!
— Ouais, j't'ai rien demandé Ray. Bon, tu le tapes ton code ?
Pauvres types... pensa Vergil alors que Ray entrait le code sur le tableau de bord et faisait filer en silence le cercueil de Saïto Kankura droit vers l'incinérateur
— Ironique, hein patron !? J'y pense à chaque fois : après avoir passé toutes ces années congelés, voilà pas qu'on les brûle !
— Ray ! Un peu d'humanité nom de Dieu ! pesta Vergil. Allez, on a encore du travail, ne traînons pas.
Et au fond de lui, il pensa, je vais encore avoir besoin d'une augmentation, pour sûr.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Adjibaba · il y a
Récit captivant, subtilement écrit. C'est donc un prix amplement mérité. Je vous encourage à écrire davantage car c'est un réel plaisir de vous lire. Je m'abonne.
C'est ma première participation, je vous invite de passer lire mon oeuvre "Entre justice et vengeance" et de voter si l'histoire vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Rupello · il y a
Glaçant ! Dommage, je l'avais loupé pour le vote.
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Pixis · il y a
Eh bé ! Ouf ! J'aime mieux mon époque que celle des années 2.400... Bravo pour ce texte
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ASSMOUSSA. · il y a
Bravo ! Votre histoire est bien écrite captivante on vous suit sans peine. Merci pour cette oeuvre j'aime. Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles, "jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce prix du jury bien mérité, Redstar90 ! Bon Noël !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Un grand Bravo à vous Redstar et bon Noël
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Redstar90 · il y a
Merci à tous pour vos commentaires encourageants!
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Marie-Françoise · il y a
Félicitations pr ce prix j'ai d'ailleurs soutenu votre texte
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