Hopperland

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

Hopperland
Je suis là, au milieu de nulle part. Dans le trou du cul du monde. Dans ce bar qui pue la misère. Même le café en a le goût. Mais il faut bien gagner sa vie. Bien que je sois arrivé à un âge où j’ai l’impression de la perdre un peu plus à force de vouloir trop la gagner. Et pourtant, on dit encore que je suis l’un des meilleurs sur la place. J’ai froid. Le café peine à réchauffer mes os.
Le serveur albinos ne m’inspire pas. Tout à l’heure il a essayé d’engager la conversation. Mais je n’ai répondu qu’avec des hochements de tête à ses questions idiotes du genre “Vous n’êtes pas d’ici ?”. Il a fi ni par comprendre et est retourné faire semblant d’essuyer quelques verres. Il avait l’air vexé, mais je m’en fous. Malgré son air débile, je sens son coeur de fouine. Il est aux aguets de ces morceaux d’histoires qui pourraient rendre un peu moins terne son quotidien. Mais il ne se souviendra pas de moi. Je ressemble trop à monsieur tout-le-monde, neutre et banal comme son existence.
Bientôt, je vais retrouver Mary. Et les enfants.
Peut-être que je les emmènerai sur le bateau. Avec de la chance, si dieu le veut, on ramènera un espadon. Peter et Jannie sont si heureux dans ces moments là. Les Keys me manquent. C’est l’endroit le plus beau du monde. Quiconque n’est jamais allé là-bas n’a aucune idée du paradis. Un éden préservé à l’échelle des pauvres humains que nous sommes. Jadis dans mon enfance, ce n’était encore qu’un chapelet d’îles et d’îlots entourés par le corail, des bouts de rochers semés dans la mer turquoise. Jusqu’à ce qu’un magnat d’Hollywood ait eu l’idée saugrenue de les relier par une ligne de chemin de fer, posée sur des ponts qui font des sauts de puces ou de géants d’une terre à l’autre jusqu’à Key-West l’île ultime. Le point le plus au sud de tous les Etats-Unis.
Mon père m’y emmenait parfois quand j’étais môme alors que ce n’était encore qu’un village de pêcheurs. Il me donnait quelques pièces pour m’acheter des sucres d’orge que je mangeais en flânant dans les rues, pendant qu’il allait s’en jeter deux ou trois dans les bars enfumés où l’on ne parlait que de pêche miraculeuse. Moi j’atterrissais toujours au bord de l’eau. Je restais là des heures à regarder la mer. J’essayais vainement d’apercevoir Cuba. Je croyais même par moment percevoir les effluves d’épices, de canne à sucre et de tabac portées par les vents salés. Je rêvais tout haut aux récits des flibustiers et des pirates qui avaient hanté le “crocodile des Caraïbes”. Je me prenais pour Francis Drake, Henry Morgan ou Thomas Baskerville.
De temps à autre mon père me permettait de l’accompagner. Il m’asseyait alors près de lui, sur un tabouret bien trop haut pour mon corps maigrelet. J’avais droit à une citronnade que je dégustais en prêtant une oreille attentive aux histoires des adultes. Perché sur mon piédestal, fier et pétri d’orgueil, j’avais l’impression enivrante d’être le centre du monde.
Aujourd’hui les temps ont changé bien sûr. Key-west est devenu un lieu à la mode où l’on peut croiser nombre de vedettes de cinéma, de starlettes, d’artistes, d’écrivains. Ernest Hemingway y a une maison, remplie de chats à six griffes, paraît-il. J’ai eu l’occasion de le croiser un soir, dans l’un de ces endroits que fréquentait mon père. Il venait de publier je ne sais plus quel bouquin qui parlait de la mer, de la vieillesse et autres trucs d’écrivain. Ce soir
là, il avait payé une tournée générale. J’avais rarement vu quelqu’un tenir aussi bien l’alcool. Drôle de bonhomme, avec son drôle de métier.
Mais malgré tout cela, l’atmosphère des Keys est restée la même, loin, si loin du coeur trépidant des grandes cités glaciales. Avec peut-être un parfum de nostalgie un peu plus fort.
Et les eaux lumineuses des Keys sont toujours là, préservées et intactes. Elles seules ont sur moi ce pouvoir de me guérir l’âme, d’effacer les froides angoisses qui me hantent parfois. C’est marrant que je pense à toutes ces choses ici.
Je regarde le fond de ma tasse où s’est agglutiné le surplus de sucre qu’il m’a fallu rajouter pour rendre buvable ce que l’autre vend pour du café. J’ai l’impression d’y croiser le regard de Mary. Elle me manque, elle aussi. Une séparation que je ressens au plus profond de moi. Une sorte d’asphyxie physique et mentale qui s’empare de mes veines, de mes muscles, de mon cerveau. Son corps me manque. Ce corps qui représente une sorte de condensé de ce que la vie a de meilleur. Ce corps qui évoque, pour moi, la douce sensation des bonbons sucrés de mon enfance. L’étrange et troublant émoi qui s’est emparé de mes sens à l’adolescence, si douloureux et si bon à la fois. La promesse des jeux amoureux qui laissent nos peaux nues et épuisées se parer d’une sueur heureuse. La matrice épanouie et généreuse qui m’a offert deux si beaux enfants.
Mais je m’égare. Je ne dois pas me laisser happer par mes pensées. Ce n’est rien d’autre qu’un manque de professionnalisme. Revenons à notre histoire.
Le petit couple vient de se disputer. Pas méchamment, pas bien fort. Juste une de ces petites querelles d’amoureux qui sapent insidieusement les fondations d’une histoire. Un silence vorace s’installe entre eux et bouffe un peu plus les sentiments qui les unissent. C’est dommage, si proche de la fin. Ils ont l’air perdus, ensemble et si seuls à la fois.
Elle, la femme en rouge, s’est mise à se ronger les ongles, et les sangs en même temps sans doute. Lui, il se ratatine un peu plus dans son costume croisé. Le nez dans sa tasse. Egaré sur le bord du chemin, les pensées molles et tièdes. Mais patience, ils seront bientôt déchargés du fardeau, débarrassés
de leurs peurs imbéciles.
Ils ne sont pas à leur place ici, assis sur ces tabourets écorchés, accoudés à ce comptoir raboté par de grosses mains calleuses. On les sent hésitants, apeurés, plus habitués aux draps de soie et aux mets fins qu’à la crasseuse invitation d’un établissement minable. Mais il leur faut continuer à se cacher à la face du monde, en tout cas à la face du beau monde. Le leur.
Tout à l’heure, l’homme se lèvera le premier, je le sais. Je sens ces choses. Il passera près de moi, le regard brisé. Je fixerai alors mes yeux dans les siens, j’y verrai les vaisseaux éclatés qui dessineront des méandres de désespoir dans le blanc de la sclérotique. La femme le suivra et trouvera encore la force de s’accrocher à son bras avant qu’ils ne se fassent avaler par la nuit lourde et enragée.
Je jetterai un quater sur le comptoir avant de me lever à mon tour pour les suivre. J’éviterai les flaques de chiche lumière jaunâtre, éclaboussées par les réverbères sur le macadam usé. Il me suffi ra après de repérer tranquillement le lieu propice. À l’angle d’une impasse obscure et déserte par exemple. Cette ville en fourmille, ce ne sera pas un problème.
Ils se retourneront quand ils sentiront ma présence. L’effroi fera naître sur leurs visages deux masques étranges et douloureux, figés aux commissures des lèvres, lorsqu’ils découvriront l’arme que je tiendrai dans mes mains. C’est sans doute l’homme qui bredouillera le premier de prendre leur argent, de ne pas leur faire de mal.
Je serrerai la crosse du Beretta 9 mm un peu plus fort. Son contact me rassure. Il est toujours là, fidèle compagnon, instrument de travail et ami tout à la fois.
Je les regarderai sans dire un mot, je n’ai pas à me justifier, pas à leurs yeux en tout cas.
Après, quand la première balle sera engagée, ce sera déjà trop tard. Mais ils ne comprendront que lorsque l’acier traversera les premières chairs, déchirant d’un coup la vie en emportant les mensonges et les faux-semblants.
L’homme s’écroulera avant que l’écho de la détonation ne rebondisse sur les murs sales.
L’arme claquera une seconde fois.
À cet instant la robe de la femme s’ornera sans doute d’une fleur d’un rouge plus sombre. Une fleur écarlate et absurde. J’aurai juste le temps de saisir dans ses yeux l’instant où sa conscience se teintera de néant.
Au fond, je suis juste un voyageur de commerce un peu particulier. Un type qui passe d’hôtel en hôtel, qui se perd de rade en rade.
Sauf que moi je ne vends pas d’aspirateurs. Mon business à moi, ce serait plutôt l’éternité.
Demain, mon client me versera l’autre moitié du contrat. Un beau paquet de dollars. Mais c’est bien normal. Un mari riche et bafoué ne compte pas.
Et puis, on dit que je suis le meilleur.
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Hans Helskald · il y a
Tellement noir et cynique que c'en est délicieux.

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