Holi

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J'ai commencé à écrire des textes, surtout de fiction, quand j'étais enfant et n'ai pas arrêté depuis. C'est pour moi une fonction vitale  [+]

Image de Hiver 2021
Elle pose son sac à dos sur le quai et respire à pleins poumons l’air frais du petit matin, indifférente à la bousculade. Les nouveaux voyageurs s’écrasent dans les portes des wagons déjà bondés, grimpent par les fenêtres, s’entassent sur le toit, se juchent sur les marchepieds. Ceux qui sont descendus rassemblent les enfants, s’enveloppent de châles de coton blanc, hissent sur leur dos ou sur leur tête de lourds ballots enveloppés de tissu et prennent la direction du bâtiment de la douane.
Une fois passée la frontière, la foule se dirige vers les autocars bleus, verts, rouges et jaunes aux pare-brises décorés de guirlandes et de figurines de dieux bariolés ; les conducteurs crient leur destination, invitent à monter. D’autres familles s’entassent dans les charrettes à cheval, à l’arrière de rickshaws pétaradants, ou prennent à pied la route mal goudronnée qui s’enfonce entre deux rizières. Des fanfares de tambours, cymbales, trompes et flûtes semblent sortir de la montagne. Tout autour virevoltent des enfants rieurs qui lancent vers les musiciens des poudres colorées. Sur les bas-côtés, des voyageurs se réchauffent autour de braseros rudimentaires. Les étincelles s’égarent dans un ciel encore sombre. Des marcheurs allument leur torche sur les braises avant de s’enfoncer dans la demi-pénombre. Des femmes aux saris recouverts d’un châle retournent des brochettes grésillantes ou versent du thé fumant dans d’improbables récipients métalliques.
Odeurs de bois, de kérosène, de viandes grillées, d’encens fumant devant les statues d’un panthéon mi-animal, mi-humain. Effluves de jasmin des arbres et des fleurs tressées en colliers ou piquées dans les chevelures.
Émilie arrime sur ses épaules le sac qu’elle vient d’ouvrir sous les yeux de douaniers à demi endormis, montre ses roupies indiennes pour acheter à une vieille femme deux brochettes et un chapati, fait verser du thé dans son gobelet personnel et s’éloigne vers un petit tertre. Là-haut, la chaîne de l’Himalaya semble indifférente à cette joyeuse agitation. Les neiges de ses sommets sortent des brumes pour se teinter d’un rose orangé qui ruisselle le long des pentes arides. Elle aimerait partager ces moments avec Dylan.
Elle s’assied, les yeux écarquillés, et savoure la fraîcheur qui succède à la touffeur de la journée et de la nuit passées dans le train bondé, serrée avec six autres personnes sur une banquette prévue pour quatre, sous les jambes des enfants assis dans le filet à bagages, un bébé posé sur une couverture devant les pieds des voyageurs près d’un encombrant panier d’osier d’où montait une odeur aigre. Alors que les livres parlaient de « ladies compartments » réservés aux dames, mais appartenant sans doute au passé, elle s’était retrouvée pressée contre un petit homme en tunique blanche dont elle avait dû écarter, puis griffer sauvagement la main baladeuse, avant qu’il ne renonce en haussant les épaules et s’endorme sur l’épaule de son autre voisine. Un voyage interminable qui succédait à un séjour éprouvant à Bénarès, puis à Calcutta.
L’accueil souriant qu’elle avait reçu dans les provinces du sud de l’Inde, comme dans les autres pays du Sud-Est asiatique de la part d’une population généralement pauvre, ne l’avait pas préparée au choc des villes du nord. Cette arrogance et cette agressivité des castes supérieures vautrées dans les pousse-pousse que tiraient, courant ou pédalant, de pauvres hères n’ayant que la peau sur les os. Ces cabanes de tôles et de feuilles de plastique, montées dans le creux de ravins bordés de galettes de bouses de vache qui séchaient au soleil pour servir de combustible. Ces spectacles de mangouste contre serpent, dont les deux protagonistes couverts de sang resserviraient de combat en combat, de plus en plus affaiblis jusqu’à ce que leur propriétaire perde son unique gagne-pain. Cauchemar des Ghats bordant le Gange, d’où montait l’odeur âcre des cadavres brûlés. Bûchers qui s’écroulaient peu à peu, libérant des poignées de cheveux poussées par le vent et sur lesquelles elle marchait en cherchant éperdument une issue, au milieu de pèlerins aux regards illuminés et de chiens errants faméliques rongeant d’improbables rapines. Cette femme sans âge qui lui avait mis de force dans les bras un bébé enveloppé de haillons, yeux démesurés dans un minuscule visage fripé, porteur d’une mort imminente. Sur les trottoirs, des corps allongés dans des toiles de jute et d’autres petits paquets remuant faiblement, aux pieds de spectres vêtus de saris grisâtres qui tendaient une main décharnée, dont les bouches édentées psalmodiaient des sons insoutenables. « India Song » ! Les plaintes de la mendiante du livre et du film, comme une rengaine dépouillée ici de toute poésie exotique ! Enfants nus au ventre ballonné fouillant les décharges avant que les vaches sacrées n’y arrachent quelques feuilles ou quelques fruits moisis. La petite fille qui s’était serrée contre ses jambes, accrochée à sa tunique sans cesser de la regarder en souriant, les yeux pleins d’un espoir bouleversant, et dont elle ne parvenait pas à détacher les doigts minuscules. Elle l’avait emmenée dans une échoppe manger une soupe et un beignet sous les reproches de la gargotière. À sa grande honte, elle n’avait réussi à se défaire de l’enfant qu’en se rapprochant d’un policier, puis en montant dans un taxi. Fuir au plus vite.
Tentation d’un rapide vol Calcutta-Katmandu, l’étape où elle devait rejoindre Dylan. Mais non, finalement, non. Elle terminerait par les transports locaux ce voyage en solitaire commencé il y a plus de six mois sur un quai du Havre. Leningrad, Moscou, Transsibérien : l’URSS* rêvée de sa jeunesse militante. Traversée vers le Japon, discrets kimonos se faufilant entre les maisonnettes de bois, carillons tintant au vent, temples de bois rouge et villages perdus dans les rizières, là où elle craignait ne trouver qu’immeubles de verre et hautes technologies. Bateaux, trains, autocars, rencontres inattendues, sourires ou propos échangés au petit bonheur, villes et villages saturés de couleurs, de bruits, d’odeurs. Aucune photo ni aucun film ne l’avaient préparé à l’immersion dans ces multiples ailleurs ! Voyage sans doute initiatique, porte entrebâillée sur le monde, bien éloigné de la simple escapade qu’elle avait imaginée pour enterrer sa « vie de jeune fille ».
Après l’Inde, le Népal constituait la dernière étape avant le saut dans cet autre inconnu : le mariage. Dylan ! Sa haute silhouette, ses bras enveloppants, ses yeux et son sourire ensorcelants, sa tendresse, sa présence rassurante. Mais une présence de longue durée. Peut-être pour toujours...
Ils s’étaient rencontrés dans une réunion sur le mécénat où il représentait une multinationale et elle une association caritative. Coup de foudre malgré une vision du monde bien différente. Il vivait un pied à Paris, un autre à Los Angeles. Entre deux, il séjournait dans d’élégantes résidences ou des hôtels de luxe. Avant Katmandou où il devait l’attendre, il s’était arrêté à New Delhi pour son travail. Sans doute pas dans les mêmes conditions qu’elle. Sans doute pas avec la même honte et la même impuissance face à la misère. Elle avait laissé passer les jours où elle aurait pu l’appeler dans son hôtel des quartiers chics. Elle craignait de l’entendre dire avec une tristesse mêlée de condescendance « Ils ne s’en sortiront jamais, je ne sais pas à quoi c’est dû ! » et ne pas chercher à comprendre. Sans doute déposait-il de larges oboles dans les sébiles des rares mendiants qui croisaient son chemin de riche. Un Américain gentil, votant démocrate, pas raciste, opposé au lobby des armes, mais sûr de son bon droit et de la place que chacun pouvait acquérir dans le monde s’il s’en donnait les moyens.
Il lui avait mis le marché en main : ou ils se mariaient, ou ils se séparaient. Elle n’avait pu supporter l’idée de vivre sans lui. Deux ans d’idylle pendant lesquels chacune de ses absences semblait interminable et chacun de ses retours était explosion de bonheur. Au début de son périple, il lui manquait vraiment. Elle lui écrivait pour lui raconter ses découvertes, mais les lettres qu’il lui envoyait dans les agences American Express des grandes villes étaient toujours critiques, bien étrangères à ses propres enthousiasmes. Le retrouver, se laisser envelopper dans ses bras, lui faire partager de vive voix tout ce qu’elle venait de vivre, effacerait probablement les doutes qu’elle voulait à tout prix repousser.

« Holi ! » Elle se retourne dans un nuage de poussière rouge. Un bambin de quatre ou cinq ans aux yeux bordés de khôl lui offre un sourire radieux et puise dans un cornet de papier une nouvelle poignée écarlate. Des pieds à la tête, une fine couche de rouge, jaune et vert poudre ses cheveux noirs, son visage rond, son short et sa chemisette dont on peine à deviner les teintes d’origine. Une femme au sari clair, également repeint de multicolore, se précipite pour l’empoigner et l’éloigner. « Exquiouze, exquiouze », dit-elle dans un mauvais anglais, ajoutant « holi » dans une mimique contrite accompagnée d’un geste évanescent. Comme si elle projetait à son tour vers le ciel une poussière de rêve.
Émilie la rassure d’un rire. Elle se lève pour rejoindre la foule et une fanfare qui avance dans une explosion de couleurs. Une partie des feux de l’aube sont maintenant éteints et des marchands installent des récipients contenant des pyramides de poudres parmi les plus vives qu’elle ait jamais vu rassemblées. Ils en versent dans des cornets de papier journal qu’ils tendent aux passants contre quelques piécettes. Elle ne résiste pas à l’envie de photographier l’une de ces fabuleuses palettes après en avoir demandé la permission au vieillard. Il lui fait signe d’approcher, riant de toute sa mâchoire édentée. Elle hésite sur la couleur, tentée par le violet ardent, mais il lui semble que les envolées de poudre qui jaillissent maintenant autour d’elle sont plutôt rouges et jaunes.
— Chaque couleur a une signification, dit derrière elle en anglais un jeune homme qui présente lui-même un échantillonnage abondant sur son tee-shirt et son pantalon.
— Le violet, ça signifie quoi ?
— Alors là, je n’en sais fichtre rien, répond-il en français après avoir reconnu l’accent de son pays, ou peut-être aperçu le nom de la voyageuse sur l’étiquette de son sac. Je sais juste qu’ici, le rouge c’est la joie et l’amour, le vert l’harmonie, le bleu la force tranquille, le jaune la foi. La poudre violette ne sert peut-être qu’à dessiner au sol des mandalas, comme en Inde, ou pour marier les symboles du bleu et du rouge.
— J’avais lu qu’il y avait ces temps-ci la fête des couleurs, mais je ne pensais pas que ça se traduisait comme ça ! Je viens d’arriver par le train. Ça surprend !
— C’est le premier jour de Holi, qui marque l’équinoxe de printemps et la victoire de la lumière sur les ténèbres, du bien sur le mal, de la couleur sur le noir. Ici comme en Inde, on le célèbre par des feux de joie purificateurs et des jets de poudre auxquels tu n’as pas encore été trop soumise, à voir la couleur de tes vêtements. Ça va venir, mais ne t’en fais pas, ce ne sont que des pigments de plantes séchées et de riz écrasé, pas nocif et ça se lave... à peu près... Un peu moins bien quand même sur le blanc... Mais quelle importance ! Dans les villes, certains jettent aussi des bassines ou des ballons d’eau colorée, de préférence sur les touristes, alors ne sors pas en robe du soir.
Ils se séparent dans un éclat de rire. Émilie ne peut s’empêcher de penser furtivement qu’il serait sans doute meilleur compagnon de voyage que Dylan. Mais il n’a pas son charme. La comparaison fait sourdre en elle une légère nostalgie et la hâte de retrouver son ami. Ce soir !
Non loin, un conducteur de bus appelle depuis un moment les voyageurs pour Katmandou. Elle prend son élan dans cette direction. Le Français a encore le temps de lui crier « monte plutôt sur le toit ! » Judicieux conseil qui lui permet d’échapper aux jets de poudre que les voyageurs reçoivent par les fenêtres ouvertes.
La longue journée de transport se transforme alors en rêve éveillé. Calée avec quelques enfants et jeunes gens au milieu de ballots, de cartons et de cages à poule, rassurée dans les virages ou les brusques freinages par une légère rambarde, elle peut s’imprégner de la magnificence des lieux. Dans un ciel maintenant parfaitement bleu, le soleil fait doucement scintiller l’eau des rizières étagées le long des pentes. Ici, des buffles menés par un couple de paysans tirent lentement une charrue rudimentaire, là des enfants s’éclaboussent au bord d’une rivière, des femmes aux saris multicolores lèvent la tête de la planche sur laquelle elles battent le linge, et font de grands signes amicaux aux passagers de l’autocar. Chaque virage de la descente vers la vallée de Katmandou découvre un nouveau tableau. De la campagne où paissent quelques chèvres surgissent les toits recourbés de constructions aux frontons de bois abondamment sculptés ou des chaumières de terre rouge recouvertes de paille. Sur la route, de hameau en hameau, des fanfares continuent à entraîner des cortèges colorés de tous âges qui avancent en chantant et en dansant, brandissant des fagots d’encens ou frappant de petites cymbales, sans que les vaches sacrées ne semblent troublées dans leur lente déambulation, pas plus que ne leur fait hâter le pas le son strident du klaxon. Partout, l’odeur des jasmins en fleurs. Là-haut, l’Himalaya déroule sa chaîne irrégulièrement couronnée de neige.
Après plusieurs arrêts, programmés ou impromptus, à cause d’une panne ou d’une crevaison vite réparées par le chauffeur, l’autocar finit par atteindre les premières lumières de Katmandou. Il stoppe sur une vaste place de terre battue encombrée de petits temples délabrés, d’où sortent poules, chèvres, cochons noirs, chiens et enfants qui se poursuivent en criant et se mêlent aux vaches faméliques qui errent dans les rues. Grands yeux bordés de khôl, morve au nez et crasse apparente sous des chemises couvertes de poudres, ils passent sans curiosité près des nouveaux arrivants et s’égayent dans les ruelles environnantes. Autour d’une large fontaine crachant l’eau par des robinets sculptés, des hommes se lavent torse nu. Des femmes, souvent âgées ou qui semblent l’être, avancent pliées en deux sous le poids d’empilages de bois aussi hauts qu’elles, retenus par une large courroie ceignant leur front. Fenêtres et encorbellements de bois richement ouvragés surmontent les larges ouvertures de boutiques de tissus, de vêtements de laine, de ferblanterie, des boucheries devant lesquelles pendent des animaux écorchés couverts de mouches bourdonnantes. Sous un porche, un coiffeur rase un crâne d’enfant assis comme lui en tailleur, sous l’œil attentif des clients suivants. Encore des fanfares, des chants, de l’encens, des nuages rouges, jaunes et bleus. Et partout des statues multicolores, des fontaines, des monuments s’élevant vers le ciel ou de minuscules chapelles devant lesquelles ont été déposées des offrandes de fleurs, de fruits et d’encens.
Au coin de la rue principale, une fillette au visage maquillé, vêtue d’un minuscule pagne et le corps couvert d’argile blanche, se tient debout, appuyée sur une longue perche, une jambe à demi repliée contre le mur, tenant de sa main libre une sébile de fer blanc. Avant de gagner en rickshaw l’hôtel international où elle doit retrouver Dylan, Émilie croisera aussi d’autres pénitents, enfants ou adultes. Une épaisse couche d’argile obture le nez et la bouche de certains ; pour d’autres, une baguette traverse leurs deux joues ou leur langue à demi tirée. « Le Moyen-Âge ! » pense la jeune femme en frémissant. Quand le rickshaw s’arrête devant le luxueux établissement, la lune, énorme et lumineuse, éclaire les larges yeux peints sur la base d’un temple en forme de dôme qui domine la ville. Légèrement perturbée, Émilie a soudain hâte de partager ses découvertes et ses réflexions avec son ami. Vite, se jeter dans ses bras.
Dans le hall rutilant, valises et sacs à dos s’entassent au pied des sculptures de divinités. Derrière le comptoir, des concierges en livrée rouge répondent dans toutes les langues à un étourdissant brouhaha de touristes et de montagnards en knickers et chaussures de marche. Au nom de Dylan Miller, on lui tend une clef ornée d’un Ganesh, dieu éléphant au ventre rebondi. « Chambre 130, ascenseur en face, premier étage ; non, monsieur Miller n’est pas là pour le moment, mais il a donné ses instructions pour qu’on donne la clef à une certaine Émilie et que l’on mette tous les frais sur sa note. »
La chambre au vaste lit et aux profonds fauteuils de bois sculpté est déserte, mais sur une table basse portée par un éléphant d’ébène, un bouquet de fleurs fraîches, un gros paquet rouge et une enveloppe à son nom attendent la jeune femme.
« Émilie chérie,
Ne sachant quel jour tu dois arriver, car tu étais restée vague lors de notre dernière et lointaine conversation téléphonique (pourquoi ne m’as-tu pas rappelé à New Delhi ?), je pars avec un groupe d’Australiens pour un petit trek d’approche de l’Everest. Je sais qu’on devait le faire ensemble, mais nous ne pourrons malheureusement pas nous attarder au Népal : dès mon retour à l’hôtel, nous devrons regagner Los Angeles. Pour affaires, mais pas seulement. Ma famille t’attend impatiemment et refuse qu’on se marie en catimini à Reno comme on l’avait envisagé en riant. La cérémonie sera donc “en grandes pompes”, en français dans le texte, ma mère s’y emploie particulièrement. Pour nous, l’important, c’est que nous soyons enfin réunis pour la vie. Nous aurons le temps de faire des excursions dans le monde entier, de préférence dans des pays plus agréables et plus propres que ce que j’ai pu entrevoir en venant de l’aéroport... Je te conseille de ne pas t’aventurer en ville. Attends-moi confortablement ici pour te reposer de ton périple insensé. Essaie les différents restaurants situés au dernier étage (évite absolument les gargotes de la ville, sans parler bien sûr du hasch proposé sous toutes ses formes). Tu peux user des innombrables services offerts par l’hôtel. Il suffira que tu signes les notes en donnant le numéro de notre chambre. À ce propos, je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas utilisé une seule fois la carte de crédit que je t’avais donné pour payer de meilleurs hôtels que ceux dans lesquels tu es sans doute descendue et t’offrir de bons restaurants comme je t’y avais encouragée...
Ton escapade que j’ai trouvée terriblement longue et surprenante (plus de six mois : te rends-tu bien compte !) a levé les scrupules que j’aurais pu avoir de ne pas t’attendre, mais ne crois surtout pas que ce soit une vengeance. Je t’aime trop pour en être capable. Je me suis seulement dit qu’on n’était plus à quelques jours près et j’ai pris “mon mal en patience” comme vous dites en français. Plutôt que de me morfondre dans cet hôtel, je me suis donc offert cette petite diversion, dont je te demande tout de même pardon. Peut-être d’ailleurs n’arriveras-tu, toi aussi, qu’en fin de semaine, en même temps que moi, pour déballer ce cadeau confectionné sur mesure pour toi à New Delhi (de mémoire, mais ma mémoire est excellente pour tout ce qui te touche de si près...). Si je ne suis pas là, ouvre-le vite et pense très fort à moi en m’attendant.
Je te serre dans mes bras et t’embrasse de toute ma tendresse et de mon impatience à te porter jusqu’à ce grand lit exotique dans lequel je me suis trouvé bien seul à mon arrivée.
Your Dylan, bientôt pour la vie. »
Émilie défait rapidement le ruban qui entoure un souple paquet enveloppé de plusieurs tours de papier rouge, aperçoit et effleure un tissu de soie blanche, ne veut pas croire ce qu’elle craint, continue de déballer, mais en effet, elle déplie et étale sur le lit... une robe longue de mariée. Elle a toujours détesté ce symbole et toujours gentiment moqué ses amies qui s’étaient mariées ainsi vêtues. Elle l’avait pourtant dit à Dylan, quand elle avait accepté du bout des lèvres sa proposition-ultimatum de mariage. La robe est de coupe simple, près du corps, largement décolletée, mais s’accompagne d’un boléro aux manches et à la fermeture pudique, sans doute prévue pour une cérémonie coincée, et d’un long voile de tulle piqué de fleurettes blanches et roses.
« Ne manque que la couronne d’oranger », peste Émilie qui s’effondre dans le fauteuil le plus proche. Dehors, les fanfares et leur joyeuse escorte continuent à déambuler. Des touristes, sans doute assaillis à leur sortie de l’hôtel par des poudres de couleur, s’exclament dans une langue inconnue avant de se réfugier dans un autocar climatisé qui les mènera voir quelque spectacle conçu pour eux.
Dans l’ascenseur couvert de miroirs enluminés, une femme en short regarde Émilie de la tête aux pieds. « So beautiful ! » dit-elle admirative. Elle la rattrape dans le hall en constatant qu’elle se dirige vers la sortie, la retient par le bras, lui explique que de l’autre côté de la porte, elle va être assaillie et sa robe blanche salit par « a lot of colors ». Émilie se dégage, éclate de rire, et s’engage d’un pas vif dans le sas de sécurité.
Sur le trottoir, elle ouvre les bras pour accueillir l’averse multicolore. « Holi, holi », crie-t-elle avec la foule, en suivant flûtes et percussions dans un nuage rose aux senteurs de jasmin et d’encens.

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* Les faits se déroulent dans les années 1970, bien avant la fin de l’URSS et le tremblement de terre au Népal.
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Randolph B. · il y a
Merci et bravo pour ce voyage géographique, littéraire et psychologique !
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Bernard GAYE · il y a
Bonjour,
Ce récit superbement écrit, riches en couleurs, alliant dans le descriptif les beautés mais aussi les horreurs qui existent dans des univers moins aseptisés que le nôtre....m'a enchanté et rappelé tous mes voyages en Asie du sud-est.
Je me suis même fait la réflexion que certains passages - surtout dans le début du récit - pourraient intéresser le guide du Routard. ☺
Le twist final m'a un peu surpris....Peut-être parce que la force du sentiment amoureux, tel que décrit par la voyageuse, ne laissait pas présager ce renversement de situation. C'est très réussi, je vote en triple.

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Françoise Cordier · il y a
Merci Bernard. Vos poèmes sont très beaux aussi.
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Marie MOS · il y a
Merci pour ce beau voyage 😀
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Françoise Cordier · il y a
Contente de vous avoir dépaysée.
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Ambre Dorr · il y a
Une très très belle solution en couleurs pour la robe blanche :)
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Françoise Cordier · il y a
Oui, j'avais trouvé aussi...
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Pierre-André Martin · il y a
Désormais chaque fois que l'inspiration me fera caprice, je prendrais le temps de relire votre texte. Bravo et merci.
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Françoise Cordier · il y a
Eh bien, je viens de prendre du galon. Merci.
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Catherine Emilie Corvisy · il y a
Nous nous comprenons entre Émilien! Merci pour ce beau moment !
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Françoise Cordier · il y a
Emilie est souvent mon prénom de fiction et elle a bien sûr toujours des rôles positifs...
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Frédéric Gérard · il y a
Vous m'avez fait voyager ! J'ai découvert un pays aujourd'hui que vous connaissez parfaitement. Merci pour cette évasion.
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Françoise Cordier · il y a
Merci à vous, ravie de vous avoir intéressé à ce pays incroyable.
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Nicolas Bleusher · il y a
Quel tourbillon ! J’exige à l’accueil une chambre en camaïeu de gris, avec une musique de pénombre accrochée aux fenêtres ! :)
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Françoise Cordier · il y a
Mieux vaudrait peut-être choisir une destination plus brumeuse : l'Ecosse, c'est pas mal aussi.
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Mario Gagnon · il y a
Descriptions très vivantes, colorées si j'ose dire! La fin fait plaisir car, enfin, elle allait faire tout une erreur la chère Émilie. Autobiographique?
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Françoise Cordier · il y a
Merci. Non, la romance est purement fictive, seul le voyage était vécu "pour de vrai".
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir cette invitation au voyage... bonne finale Françoise !

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