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Hiver

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ElviDejan

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Les rayons du soleil levant vinrent lui caresser le visage alors qu'elle somnolait paresseusement dans son lit. Quelle heure était-il ? Dix heures, midi ? Le soleil se levait si tard en hiver, dans cette région reculée. Elle s'étira longuement et regarda sa montre : onze heures. Entre les deux.
Son premier réflexe en se levant fut d'aller à la fenêtre, pleine d'espoir. Mais sans surprise, il n'avait pas neigé.
Mais quand neigera-t-il ?
Elle observa le paysage avec une moue désabusée. Elle était lassée par la monotonie de cette vue qu'elle avait depuis sa fenêtre. Ces arbres et leurs fruits, ces plantes, ces ruisseaux... Rien ne changeait jamais. Et ces galets, près de la rivière, ces satanés galets !
Elle referma ses rideaux, déprimés. Pourtant à la radio, on avait annoncé de la neige. Cela avait d'ailleurs catastrophé tout le village... Tout le monde détestait la neige, ici. Tout le monde sauf elle, Liya. Elle était la seule habitant de ce trou perdu à adorer cela.
Elle consulta la météo sur son téléphone : les prédictions avaient changé. Il faisait toujours aussi froid, mais plus aucun site ne prévoyait de la neige à présent. Pas le moindre petit flocon. Elle se rassura comme elle pouvait : l'hiver n'était pas terminé. Et puis, ce n'était pas arrivé cette nuit mais c'était peut-être mieux comme ça. Elle préférait quand elle pouvait la regarder tomber.

Elle sortit de sa chambre et sans surprise, se rendit rapidement compte qu'elle était seule à la maison. Tout le monde était déjà affairé dans la ferme. Elle était la seule à ne pas s'atteler à cette tâche. Elle ne dénigrait pas les métiers manuels, mais ce n'était pas son truc. Elle s'était tournée vers le dessin et vendait des bandes-dessinées dans tout le pays.
« Un drôle de choix de carrière. »
C'était ce que ses parents disaient à qui voulait l'entendre dans le village. Déjà petite, à les entendre, elle ne causait que des problèmes. Alors qu'elle ramenait de bons résultats de l'école, ils ne la félicitaient pas : ils étaient angoissés à l'idée qu'elle se mette en tête de faire de grandes études et parte loin de la ferme, sans jamais les aider. Lorsqu'elle atteignit les quinze ans et qu'elle se voyait déjà mener la grande vie en ville, des étoiles plein les yeux, ses parents la forcèrent à travailler à la ferme sur les week-end et les jours fériés. Bien moins motivée à cette idée que ses frères et sœurs, elle comprit que son seul échappatoire était d'enchaîner erreur sur erreur afin qu'ils n'aient plus jamais l'idée de la faire travailler à leurs côtés. Ce qui fonctionna plus rapidement que prévu.
À présent qu'elle avait une vingtaine d'années, elle n'avait pas abandonné son rêve. Sa carrière de dessinatrice étant prospère et elle cherchait un appartement en ville sur internet, ce qui était plus difficile que prévu. Mais elle ne perdait pas espoir. Elle allait partir d'ici. Elle n'en pouvait plus de ce village.
Ses parents étaient désespérés par cette jeune fille qui ne faisait rien comme les autres.
« Mais que va-t-on faire d'elle ? se lamentaient-ils souvent.
- Rien, répondait-elle. Je vais me gérer toute seule. »
Depuis qu'elle gagnait de l'argent, elle mettait un point d'honneur à faire ses propres courses et à s'acheter elle-même ses vêtements. De la nourriture qui ne venait pas du village, des robes, de belles bottes, rien de tout cela ne semblait convenir à ses parents. Cette jeune fille faisait d'eux la risée du village. Et elle aimait la neige, avec ça !
Ce n'était pas que la neige les dérangeait profondément, en réalité. Cela ne gênait pas les animaux, n'abîmait pas les récoltes... C'était juste... C'était juste que tout le monde aimait la monotonie, par ici.
Mais quand neigera-t-il...?

Et elle, ce n'était pas qu'elle n'aimait pas la campagne. Elle adorait cela, en réalité. Elle aimait les beaux paysages, quels qu'ils soient : les prés, les forêts, les lacs, les montagnes, les plages de sable fin ou de galets, et les villes illuminées le soir. Mais ce village n'avait rien d'attractif. Tout était beaucoup trop... Beaucoup trop monotone, bon sang ! Seule la neige avait un intérêt. Liya ne comprenait vraiment pas ce que les habitants d'ici pouvaient bien trouver à cet endroit. Elle, cela la rendait malade. Tout le monde avait l'air de se réjouir de cette monotonie, de cette particularité que les plus grands scientifiques n'avaient pu expliquer. Beaucoup auraient fui l'endroit, mais ses parents et quelques autres familles restaient, tenaces. Et Liya ne les comprenait pas.

Le repas en famille se déroula comme des milliers d'autres. Ses frères, sa sœur et ses parents discutaient avec animation de ce qui les attendait cet après-midi. Ils semblaient sous-entendre qu'il allait être difficile de tout terminer avant ce soir. Prise d'un élan d'empathie, Liya s'imposa naturellement dans la conversation :
« Je peux vous aider, si vous voulez. »
Sa famille se tourna vers elle comme un seul homme. Ils n'auraient pas fait une autre tête s'ils avaient vu un extra-terrestre.
« Mais qu'est-ce que tu veux faire ? s'enquit son père, inquiet à l'idée qu'elle commette une autre catastrophe.
- Je peux cueillir les pommes tardives. Ça me dérange pas, et je risque pas de faire une bourde. Un gros panier ou deux et je suis partie.
- C'est une excellente idée, se réjouit sa mère, qui espérait sans doute secrètement que cela donne à sa fille le goût du travail à la ferme. »
Le reste de la famille acquiesça et le dessert à peine avalé, Liya se retrouva avec deux grands paniers sur les bras.
« Tu peux prendre la brouette pour le retour, lui conseilla son père. Ça va être très lourd.
- Bonne idée. À tout à l'heure. »
Elle chargea ses deux paniers vides dans la brouette et se mit à la tirer, direction le verger de ses parents. Celui-ci se situait à une dizaine de minutes à pied de la maison, et elle partit sans attendre. De lourds nuages planaient au-dessus d'elle tandis qu'elle marchait en poussant sa brouette. Elle espéra que cette expédition pommes lui redonneraient l'inspiration qu'elle avait perdue quelques jours plus tôt. Elle n'en pouvait plus de rester dans cette maison blanche au toit blanc, de marcher sur ces graviers blancs, et même si tout autant de monotonie l'attendait là où elle se rendait, elle allait faire quelque chose d'utiles de ses mains et cela la rassurait. Quelque chose de long, mais de simple. De quoi l'occuper.

Une fois dans le verger, elle s'attela à sa tâche sans rechigner. Elle cueillait inlassablement ces pommes dans ces arbres blancs. Mais comment reconnaître une pomme mûre d'une qui ne l'était pas quand toutes étaient aussi désespérément blanches les unes que les autres ?
Une fois le premier panier plein, elle décida de faire une pause bien méritée. Ses bras étaient ankylosés et elle n'en pouvait plus de rester debout. Elle prit place sur une souche d'arbre blanche arrangée comme un petit siège, et soupira. Elle contempla cette herbe blanche et ces cailloux blancs à ses pieds.
« Monotonie, murmura-t-elle pour elle-même. »
Elle entendait le clapotis de la rivière derrière elle. C'était apaisant... Elle ferma les yeux.
Mais quand neigera-t-il ?

Plusieurs minutes plus tard, elle eut un sursaut en sentant quelque chose de froid toucher sa main. Elle ouvrit les yeux. De la neige ! Elle se leva d'un bond et regarda autour d'elle. Les premiers flocons. Et pas les derniers, espérait-elle. Elle ouvrit les bras et se mit à rire. Doucement, la neige faisait son effet.
Les pommes qu'elle avaient cueillies se teintèrent de rouge, de jaune, de vert... Les feuilles d'arbres devinrent magnifiques, mêlant couleurs automnales et toutes sortes de nuances de vert. La neige atteignit la rivière et se fondit jusqu'aux galets, qui se teignirent de bleu, de rouge, de jaune... Liya était émerveillée. Partout autour d'elle, la neige tombait.

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