Hitler, la sorcière du futur et le marteau de Thor

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Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

– Tu es un être de chair et de sang, comment pourrais-tu comprendre ?
– Quel rapport avec la choucroute ?
– La choucroute ? Qu'est-ce que c'est ?
– Ah ! Tu vois, tu ne sais pas tout ! Tu ne sais pas ce qu'est la choucroute. Bon, ça manque pas beaucoup à ta culture, mais il n'empêche que tu ne le sais pas.
– Voilà qui illustre exactement mes propos. Les humains sont incapables de comprendre l'essence des choses. Ce que je dis est hors de ta portée.
– En fait, ça t'énerve juste que j'aie raison.
– Je savais les humains ignorants et frustres, mais toi tu es carrément insupportable !
– Je prends ça comme un compliment. Je suis suffisamment intéressante pour que tu n'arrives pas à m'ignorer. Pourtant, les tiens excellent dans l'art d'ignorer les espèces qu'ils jugent inférieures.
– Tu n'écoutes donc pas ce que je te dis ? Es-tu sourde en plus d'être stupide ? Je ne te trouve pas intéressante, je te trouve exécrable !
– C'est toi qui le dis. Tout le monde sait que les dieux sont de très mauvaise foi.
Pour bien comprendre comment Solomance et Magni en étaient arrivés là, il faut remonter longtemps en arrière. Plusieurs milliers d'années en fait, quand Thor avait décidé que son fils était désormais un homme. A l'âge de trois ans. Magni n'avait pas osé protester et avait dû se résoudre à écouter Modi ricaner dans son dos quand il était sûr que leur père ne l'entendait pas. Il faut bien comprendre que Magni avait eut la mauvaise idée de sauver la vie de son père et que tous ses problèmes étaient partis de là. Voilà, c'était précisément à cause de cet acte stupide et irréfléchi que le cycle de sa malchance s'était enclenché et que son exil avait commencé. Et puis il y avait eut Ragnarök. Magni s'était retrouvé parachuté dans le monde des hommes, tout seul avec le marteau paternel et Modi qui lui collait aux fesses. Impossible de jamais retourner à Asgard. Il allait devoir rester à Midgard jusqu'à la fin des temps, qui, d'après son expérience, n'était pas prête d'arriver. Le cauchemar absolu.
Seulement voilà, suite au Ragnarök, le monde des humains était devenu complètement fou. Tous les ases survivants, les esprits, les vanes, les élémentaires, les dises... bref, tout les habitants des huit autres mondes qui avaient survécus et avaient réussi à s'échapper avant l'effondrement d'Yggdrasil avaient soudainement débarqués sur Terre, mettant tout l'équilibre naturel de ce monde sans dessus-dessous. Il avait encore fallu plusieurs millénaires pour réussir à organiser tout ça. Et pendant ce temps, Magni avait dû se coltiner Modi, ce qui n'était pas une partie de plaisir, loin de là. Ensuite, il y avait eut Hitler et Hreidmar, ce salopard de Hreidmar. L'histoire entre ces deux là avait commencé bien avant que Magni débarque, mais il avait eut la mauvaise idée de s'incruster juste pendant leur petite vendetta. C'est comme ça que les vrais problèmes étaient arrivés.
Mais il faut commencer par le début, c'est la tradition, et le début se situe à peu près au moment où Magni, très heureux d'en avoir enfin fini avec cette saleté de guerre mondiale et ses conséquences directes, étant donné qu'il séjournait à Berlin depuis le début des années 1910, avait été désigné comme parfait spécimen de la race supérieure et avait par conséquent démarré sa très brève carrière dans la publicité. Mais il n'avait pas eut la stupidité de croire, ne serait ce que pendant un moment, que la chance lui souriait enfin. La légendaire Roue de la Malchance Cosmique tournait pour lui – et depuis un moment - et elle n'était pas près de s'arrêter. Aucune force, aussi divine soit elle, n'avait jamais réussi à stopper la RMC. Bien sûr, il ne s'était jamais autant trompé, mais il l'ignorait encore à cet instant précis.
Quand l'homme l'avait abordé avec enthousiasme dans la rue, il avait d'abord cru à une aimable plaisanterie. Mais comme l'autre insistait, lui assurant qu'il était le plus beau spécimen d'aryen allemand qu'il ait jamais vu, il avait alors essayé de faire valoir qu'il n'était pas du tout allemand, et certainement pas aryen, mais son interlocuteur semblait complètement sourd à toute parole qui n'allait pas dans son sens. Ignorant totalement ses protestations, lui assurant avec le plus grand sérieux la reconnaissance éternelle du Führer, il l'avait entraîné dans le studio avec une virtuosité qui laissa Magni pantois et un peu jaloux. Lui même n'avait jamais réussi à persuader qui que ce soit de quoi que ce soit. C'est comme ça qu'il s'était retrouvé, par ce bel été 1935, dans un luxueux studio de photographie dernier cri, essayant d'échapper tant bien que mal à une armée de matrones voulant lui faire enfiler un uniforme nazi, et c'est précisément à cet embarrassant moment, une jambe déjà dans le pantalon et l'autre pas encore, qu'il avait rencontré Hreidmar.
Il détestait cet homme. Pas personnellement puisqu'il ne l'avait croisé que trois ou quatre fois dans le millénaire, mais par principe, parce qu'il était tout ce que lui même aurait voulu être. Ce type avait la veine la plus injustement insolente de tout le monde féerique. Chaque fois qu'il voulait quelque chose, l'univers s'arrangeait pour le lui apporter sur un plateau d'argent sans qu'il ait le moindre effort à fournir.
Celui-ci en revanche, sembla enchanté de voir Magni. Il se leva du fauteuil où il était avachi, jeta sa cigarette à peine entamée et sourit d'un air ravi.
– Ça alors ! Mais si c'est pas ce vieux Magni ! dit-il en repoussant une maquilleuse et en passant un bras autour des épaules du parfait spécimen d'aryen à moitié habillé. Comment vas-tu ? Ça doit bien faire cent cinquante ans qu'on s'est pas vu. Je crois que c'était à cette soirée chez Belzéb' pour fêter le début de la révolution française. Il s'en attribuait le mérite, ce con ! On n'aurait pas du se perdre de vue. Qu'est-ce que tu fais là ?
Magni expliqua en marmonnant d'une voix boudeuse l'histoire des photos pour la propagande du parti nazi et Hreidmar éclata de rire, la tête renversée en arrière.
– Ouais, je me souviens que tu es réputé pour ça, t'as jamais su dire non ! C'est pas grave mon vieux, faut faire avec. Ils ont essayé avec moi aussi, mais de un, je peux pas encadrer Adolf, de deux, ils voulaient que je me rase la barbe et de trois, le salaire était trop misérable. Combien ils te paient, toi ?
Magni ne répondit pas. Il n'avait jamais été question du moindre salaire, autant qu'il s'en rappelle. Hreidmar n'eut pas l'air de lui en tenir rigueur, puisqu'il reprit avec autant de chaleur qu'avant.
– Tiens, maintenant que je t'ai sous la main, y'a un truc dont il faudrait que je te parle. Pas là tout de suite, je vois bien que tu es occupé, et puis j'ai moi même quelques petites choses sur le feu qui demandent que je m'y attarde. On se retrouve jeudi pour le thé, au café de Freyja, ça marche ?
Sans laisser à Magni le temps de répondre quoi que ce soit, il lui mit une claque dans le dos et sortit de la pièce à grandes enjambées.

Deux jours plus tard, Magni expliquait à un Hreidmar écroulé de rire sur la table comment absolument toutes les photos de lui, prises ce jour là au studio, étaient ratées. Pas une seule qui ne soit floue, surexposée ou au contraire pas assez. Un vrai massacre de pellicule. L'officiel du parti nazi responsable du projet s'arrachait les cheveux de frustration quand il lui en avait parlé, incapable de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Magni, lui, le savait parfaitement, mais il n'avait pas jugé utile de le lui expliquer. Il s'était contenté de refuser une autre séance, arguant que le résultat serait exactement le même.
Quand il eut fini d'essuyer ses larmes de rire, Hreidmar se redressa et sirota une gorgée de sa tasse de thé à l'orange.
– Tu veux un gâteau ? demanda t-il en poussant une assiette de plätzchen vers Magni. Ils sont vraiment très bons.
Magni refusa d'un signe de tête et Hreidmar reprit l'assiette qu'il entreprit de vider à grande vitesse.
– Bon alors, voilà le topo. Je sais que tu as fait connaissance avec les gars du parti national-socialiste, avec la gueule que tu as, c'est normal qu'ils s’intéressent à toi. C'est pas de mauvais bougres, dans l'ensemble, ils sont juste un peu trop zélés à mon goût. Non moi, celui qui m'emmerde, c'est Adolf.
– Adolf Hitler ? demanda Magni, hésitant, sans la moindre idée de la direction que cette conversation allait bien pouvoir prendre. Celui avec la moustache ?
– C'est ça, répondit Hreidmar, apparemment satisfait. Lui, ça fait un bout de temps que je le connais, depuis Vienne en fait, quand c'était juste un clodo qui essayait de vendre ses croûtes dans la rue. Il se prend pas pour n'importe qui, crois moi. Mais le problème, c'est qu'il a réussi à mettre la main sur un artefact runique, le genre stuffé par ton grand-paternel et boosté au jus de Walhalla. Une grosse saloperie très puissante. Et avec ça, il peut faire beaucoup de dégâts. Déjà qu'il tournait pas très rond avant, mais depuis qu'il a ce truc, il se sent plus du tout.
– Je vois pas trop ... commença Magni, priant pour que la discussion ne s'oriente pas vers le marteau planqué au fond d'un de ses placards.
– T'inquiète, je te demande pas d'aller lui chourer son joujou ou quoique ce soit de ce genre, l'interrompit Hreidmar. Il est trop bien gardé. Non, l'idéal, ça serait d'annuler les pouvoirs de l'objet, et pour ça, c'est pas de toi dont j'ai besoin, c'est d'une sorcière. Malheureusement, de nos jours, ce que j'ai sous le coude en matière de sorcière ne vaut pas tripette. Et c'est là que tu interviens.
Il y eut une pause dans la conversation, comme si Hreidmar attendait que Magni lui demande de quelle façon il pouvait intervenir, mais celui-ci se garda bien de poser la question. Il avait trop peur de la réponse. Devant le regard amorphe que lui renvoyait son interlocuteur, Hreidmar décida de poursuivre tout seul.
– J'ai besoin de toi pour invoquer une sorcière. Parce que des sorcières balaises, on en a eu quelques unes, dans le temps. Mais comme elles ne sont pas immortelles, elles, et bien c'est là bas qu'il faut aller les chercher. Dans le passé. Tu marches ?
Magni le regarda d'un air d'abord ahuri, puis suspicieux.
– Je n'ai jamais rien invoqué de ma vie. Et puis, avec mon passif... Mon capital malchance, tout ça...
– Te biles pas, je me charge de la partie invocation. Tout ce que tu as à faire, c'est d'être là et de faire ce que je te dirai de faire quand je te dirai de le faire. On est bons ?
Et Magni ne parvint pas à refuser. Résultat, le lendemain, il se retrouva assit dans une cave poussiéreuse, à agiter un bâtonnet d'encens dans tous les sens avec une furieuse envie d'éternuer. Il se sentait parfaitement idiot et il trouvait que Hreidmar, avec ses dessins cabalistiques et ses incantations fumeuses, ne valait guère mieux. Il essayait de se concentrer sur le bout de sa chaussure pour ne pas avoir à regarder les gesticulations du mage quand soudain, il lui sembla qu'un grand froid s'abattait sur lui et le privait de toutes ses forces. Il se retrouva allongé par terre, le visage dans la saleté, à se demander ce qui pouvait bien lui arriver, et c'est pourquoi il ne vit pas apparaître la forme féminine qui se dressa soudain dans le pentacle dessiné sur le sol. Il se releva en toussant, foudroyant Hreidmar du regard.
– Qu'est-ce que tu m'as fait ?
– Désolé vieux, dit-il d'un ton tout sauf désolé. J'avais besoin de ton essence divine pour invoquer une sorcière plus puissante que celle que j'aurais pu adjurer tout seul.
– Euh... les mecs ?
Ils sursautèrent tout les deux et se tournèrent vers la jeune femme. Elle était très grande, très blonde et très jolie.
– Je peux savoir ce que je fais là et qui vous êtes ?
– C'est qui, celle là ? fit Magni en se tournant de nouveau vers Hreidmar. Tant qu'à faire de me pomper toute mon énergie, t'aurais pas pu invoquer quelqu'un qu'on connaît ? Genre Groa. Je l'aimais bien Groa, elle était sympa.
– Ouais, bah les invocations, c'est pas nominal, contrairement à ce que les gens croient. J'ai demandé une puissante sorcière, à priori c'en est une. Vous en êtes une, non ?
– Euh...
– Bon, c'est pas une lumière apparemment. C'est quoi votre nom ?
– Euh... Solomance, je m'appelle Solomance.
– Sérieusement ? Vous êtes née quand ? Ce prénom était déjà plus à la mode au moment des croisades.
– Oh, mais je vous emmerde, hein ! Allez donc dire ça à mes parents ! Je sais bien que je suis la seule personne née en 1995 à porter ce nom !
Il y eut un silence qui sembla durer un siècle.
– Merde ! s'exclama Hreidmar. Elle vient pas du passé, elle vient du futur ! J'ai jamais vu ça ! Qu'est-ce qui a bien pu rater ?
Il se figea soudain, un air de doute sur le visage, puis jeta à Magni un regard accusateur. Celui ci se contenta de hausser les épaules d'un air faussement navré.
– Je t'avais prévenu.
Hreidmar secoua la tête.
– T'es vraiment le type le plus malchanceux de cette foutue planète. Une sorcière du futur ! Les probabilités sont si basses que personne ne l'avait jamais envisagé ! En attendant, qu'est-ce que je fais avec ça moi ? Elle va me servir à rien, ta sorcière. Aucune chance qu'elle connaisse les formules rituelles. Elle devrait même pas être là.
– Oh, eh, ça vous ennuierait d'arrêter de parler de moi comme si j'étais pas là ? Et est-ce que quelqu'un va enfin m'expliquer ce qui se passe ?
Une heure après, Hreidmar et Magni s'étaient présentés et avaient expliqué à Solomance de quoi il retournait. Celle-ci, après les avoir copieusement injuriés, s'était un peu calmée quand Hreidmar avait promis de la révoquer dès qu'il aurait trouvé la formule pour renvoyer les gens dans l'avenir, et avait accepté qu'ils lui offrent le dîner pour se faire pardonner. Passés les premiers remous, Magni commençait à la trouver à la fois vraiment très jolie et vraiment très exaspérante. Il lui semblait d'ailleurs curieux que les deux ne soient pas mutuellement exclusifs. Ensuite, après un repas assez bon mais franchement mouvementé, Hreidmar était partit en disant qu'il fallait qu'il trouve une autre solution au problème Adolf, et les avait tout bonnement planté là. Un silence gêné s'était alors installé, heureusement de courte durée car Magni avait commencé à raconter sa longue ère de malchance chronique à Solomance et celle-ci paraissait très intéressée.
– La Roue de la Malchance Cosmique... Je connais pas. J'en ai même jamais entendu parler à mon époque. Bon, faut dire qu'il n'y a plus beaucoup de sorcières au XXIe siècle. Depuis l'an 2000, la plupart ont perdu leurs pouvoirs ou se sont reconverties dans l'informatique. Du coup j'ai appris toute seule, un peu sur le tas. Y'a moyen de la voir ?
Magni sursauta avec violence.
– Quoi ?
– Bah la RMC. On peut la voir ?
Il allait protester vertement et lui jurer sur ses illustres aïeux que nul ne connaissait son emplacement, mais elle levait sur lui un regard si plein d'espoir que ce ne furent absolument pas les mots qu'il avait prévu de prononcer qui sortirent de sa bouche.
– Bien sûr. Il suffit de demander à Mjöllnir. Je t'emmène ?
Et c'est comme ça qu'il se retrouva dans son placard, fouillant dans ses affaires pour remettre la main sur ce fichu marteau. Il finit par le retrouver dans une vieille boite à chaussures, sous une pile de draps. Il poussa un cri de victoire, s’extirpa du désordre de ses vêtements et tendit d'un air important le marteau à la jeune fille, qui lui retourna un regard interrogateur.
– Qu'est-ce que c'est ?
– Mjöllnir, le marteau de mon père.
– Et... pourquoi on a besoin de ça ?
– La plupart des gens l'ignore mais il ne sert pas seulement à faire de jolis éclairs. En cas de besoin, il peut s'utiliser comme compas pour trouver des lieux ou des objets chargés de pouvoir mystique millénaire. On va lui demander où est la RMC et il devrait nous la trouver.
– Formidable !
En disant cela, Solomance avait jeté ses bras autour du cou de Magni et celui ci commençait à trouver très difficile de respirer correctement. Il était terriblement conscient du corps de la jeune femme contre le sien et devait se concentrer très fort pour penser à autre chose, comme... les courses ! Voilà, c'était bien ça, les courses. Quand est-ce qu'il avait fait les courses pour la dernière fois ?
Heureusement pour lui, son supplice fut de courte durée car on frappa soudain à la porte et Modi entra sans attendre qu'on l'y invite. Solomance le lâcha aussitôt.
– Salut frangin ! s'exclama le nouveau venu, portrait craché de leur père.
– Qui est-ce ? demanda la jeune fille.
– Modi, mon demi-frère, répondit Magni avec toute la mauvaise grâce du monde. Un véritable emmerdeur. Qu'est-ce que tu fais là ? ajouta t-il à l'adresse du concerné.
– Y'a eu des fluctuations dans le pouvoir, du coup je me suis dit que t'avais encore du faire des tiennes et me voilà ! J'avais raison apparemment, dit-il, son regard posé sur le marteau que Magni tenait à la main. Pourquoi tu l'as ressorti ?
Magni bredouilla quelque chose qui ne voulait rien dire et, avant qu'il ait pu l'en empêcher, Solomance expliqua à Modi leurs intentions. Bien entendu, celui-ci voulut absolument les accompagner, au grand dam de Magni. C'est ainsi que, après que Solomance eut murmuré quelques formules magiques à un Mjöllnir récalcitrant, tous trois se lancèrent dans la quête de la Roue de la Malchance Cosmique.
Le voyage ne fut pas de tout repos. Magni et Solomance n'avaient pas cessé de se disputer pour tout et n'importe quoi, sur des tas de sujets futiles tels que la choucroute, ce que Modi semblait trouver très divertissant. Ils voyageaient par des moyens humains plutôt que magiques, sauf quand ils n'avaient pas le choix, et leur périple les amena près des ruines d'Yggdrasil, provocant des réminiscences larmoyantes de la part de Modi. Cependant, vers deux heures trente de l'après-midi, quatre jours après leur départ, Magni était absolument certain de deux choses : d'abord, et il n'était pas du tout convaincu que ce soit une bonne nouvelle, il était complètement et irrévocablement amoureux de Solomance. Ensuite, ils avaient bel et bien trouvé la RMC.
Elle se dressait devant eux, immense, écrasante de hauteur, d'un diamètre qui devait approcher les cent soixante mètres. Magni fut surpris par son aspect. En dehors de sa taille, évidement imposante puisqu'elle était cosmique, on aurait dit une roue à aube de moulin, tournant sans le moindre liquide, seulement mue à une extrême lenteur par le flux de la malchance. Ils restèrent tous les trois immobiles, en silence, pendant un long moment, les yeux levés vers les sommets de la RMC, perdus dans le cosmos. Puis Modi se tourna vers Magni.
– Bon, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?
Magni n'en avait pas la moindre idée. Il hésita, avant de regarder de nouveau la RMC. Il prit sa résolution.
– Je vais monter dessus. Je veux voir où je me situe.
Et il agrippa résolument le bas de la roue qui passait devant eux. Ses deux compagnons commencèrent par lui crier des mesures de précaution qu'il n'entendit pas puis se précipitèrent à sa suite. Une éternité après, où tout du moins lui sembla t-il, il trouva sa rune personnelle gravée sur un des rayons, vers l'extérieur de la roue.
– Là ! Venez, je l'ai trouvé, je suis là !
Solomance arriva la première, suivit de près par Modi.
– Mince, bro, t'es vraiment dessus... C'est marrant, ta rune ne ressemble pas aux autres.
Il avait raison. La rune de Magni était grossière, brouillonne, comme taillée à la va-vite, alors que les autres runes étaient nettes et élégantes. Mais Magni s'en fichait. Ce qu'il voulait , c'était savoir comment effacer sa rune de la RMC. Il cogitait là dessus quand Solomance poussa une exclamation.
– Hey, Hilter est là aussi !
Les deux frères s'avancèrent vers l'endroit où elle se trouvait. En effet, la rune du dirigeant était là, elle aussi bâclée, comme celle de Magni. Ils la contemplèrent un instant, puis Magni porta le regard vers la jeune fille, qui semblait songeuse.
– Qu'y a t-il ?
– Hum, j'ai bien une idée, mais je ne suis pas sûre... Ton marteau, là, tu sais t'en servir ?
– Euh, oui. Il est obligé de m'obéir, je suis son propriétaire légitime.
– Bon, parce que je sais pas si tu es au courant, mais il sent le pouvoir à plein nez.
– Je suis au courant, oui. Et alors ? s'enquit Magni d'une voix incertaine.
– Alors, je pense que j'ai une idée.
Son idée était simple, elle voulait se servir de Mjöllnir pour détruire la RMC. Magni eut beau lui assurer que, non seulement c'était une très mauvaise idée, mais qu'en plus ça ne servirait à rien, elle n'en démordit pas. Elle voulait amplifier la puissance du marteau grâce à ses propres pouvoirs. Ils redescendirent donc de la roue et elle entreprit de tracer tout autour un symbole de puissance. Cela prit du temps, vu la taille de la RMC et la complexité du symbole mais, alors que le soir se couchait et que les étoiles apparaissaient derrière la roue, se fut terminé. Solomance se tourna vers Magni.
– Prêt ?
Il hocha la tête. Modi, qui s'était allongé plus loin pour faire la sieste, les rejoignit. Magni attrapa le manche du marteau à deux mains et le souleva au dessus de sa tête, appelant la foudre, concentrant le pouvoir à l’intérieur de l'objet. Puis il l'abattit de toutes ses forces sur la Roue de la Malchance Cosmique.
Des éclairs parcoururent toute sa superficie et le symbole au sol se mit à briller. Il y eut un grand craquement, ensuite la roue se fendit par le milieu, une grande craquelure s’étirant sur toute sa hauteur. Alors elle cessa de tourner.
Magni n'en croyait pas ses yeux. Ils avaient réussit, ils avaient vraiment réussit ! Le cycle de sa malchance, terminé ! Il se mit à sauter dans tous les sens comme un gamin, riant aux éclats.
– On a réussi ! Elle s'est arrêté ! Je suis libre, liiiiiiiibre ! Tu as vu ça, Solomance ?
– Youhou, lui répondit celle-ci d'une voix éteinte.
Surpris et un peu vexé, il se tourna vers elle pour savoir pourquoi elle ne partageait pas son enthousiasme devant leur succès. C'est alors qu'il s'aperçut qu'elle disparaissait. Lentement, inexorablement, elle s’effaçait, s'estompait. Elle le regarda d'un air partagé entre l'ironie et la tristesse.
– Apparemment, mon arrivée ici faisait partie de ta malchance. Libéré d'elle, tu es aussi libéré de moi.
Puis elle disparut complètement. Hébété, Magni contemplait l'endroit où elle se trouvait encore une seconde avant. Ce n'était pas possible ! Elle ne pouvait pas... il n'avait même pas eu le temps de lui dire qu'il l'aimait ! Modi le ramena brusquement à la réalité.
– Moi je me tire, j'en ai ma claque, t'es vraiment trop con. Compte pas sur moi la prochaine fois que tu as des problèmes. En fait, compte plus jamais sur moi.
Et il s'en alla. Comme Magni le soupçonnait, l'insistance de Modi a rester avec lui faisait aussi partie de sa malchance.
Hreidmar se matérialisa brusquement à ses côtés, lui jeta un bref coup d’œil puis se précipita vers la RMC.
– Non non non non non non non ! Bon sang, non ! Mais qu'est-ce que tu as fait, bougre d'imbécile ?
Magni le contempla sans rien dire, toujours assommé par la disparition de Solomance.
– Est-ce que tu te rends seulement compte des conséquences ? hurlait le mage, rouge et congestionné, visiblement hors de lui. Est-ce que tu sais ce qui va se passer maintenant ? Toutes les années de travail que tu viens de foutre en l'air ?
– Y'avait... y'avait mon nom... bredouilla Magni.
– Mais je sais bien qu'il y avait ton nom, abruti, c'est moi qui l'y ai mis !
Il y eut un silence, un silence de quelques siècles, semblait-il. Puis Magni retrouva la voix qui l'avait déserté un instant auparavant.
– Tu as quoi ?
– J'ai mis ton nom sur la RMC ! Oh, fais pas cette tête, c'était y'a longtemps.
– Mais... pourquoi ?
– Pourquoi ? Sérieusement, tu me le demandes ? Tu te souviens pas pour qui je bossais, à la base ? Ton père, ce bon vieux Thor. Et j'étais son préféré, son meilleur apprenti. Jusqu'à ce que tu débarques. Ta naissance a foutu le bazar, mais c'était encore tolérable, mais quand tu lui a sauvé la vie... là, ma propre vie est devenue un enfer. Il n'y en avait plus que pour toi ! Magni par-ci, Magni par-là... Le merveilleux, le formidable Magni ! Alors j'ai pris les choses en main. Ton père m'avait montré l'emplacement de la RMC, donc j'ai utilisé une bonne dose de magie pour graver ta rune dessus. Bien sûr, j'avais pas anticipé... j'avais pas prévu Ragnarök, ça, je l'admet. Mais qui aurait pu le prévoir ?
– Tu veux dire... commença Magni, de plus en plus ahuri, avec une impression d'irréalité complète. Tu veux dire que Ragnarök, c'était ta faute ?
– C'était plutôt la tienne, en fait, un aléa de ta malchance. Un dieu sur la RMC, ça a forcement plus de conséquences qu'un mortel. Aucune des autres runes qui j'y ai mises n'a eu autant d'effet.
– Les autres runes ? Tu... Hitler ! s'écria Magni dans une soudain illumination.
– Évidement, Hitler, répondit Hreidmar avec dédain. Tu croyais quand même pas que mon succès était dû à la chance ? Non, ça fait des siècles que je grave sur la RMC les noms de ceux qui me gênent. Et ceux-là, la roue ne les efface jamais puisqu'elle ne sait pas qu'ils sont là. C'est très pratique. Mais maintenant, à cause de toi, je vais devoir tout recommencer. Regarde ça ! Je vais en avoir au moins pour une dizaine d'années pour réparer ce gâchis. Et beaucoup de pouvoir que j'aurai pu utiliser autre part. Et pendant ce temps, Adolf aura le champs libre ! La RMC était la seule chose qui le freinait encore. Ce qu'il va faire maintenant, je n'ose même pas y penser...
Magni, qui avait la sensation de flotter loin, très loin d'ici, n'écoutait plus ce que disait Hreidmar, qui marmonnait encore, plus pour lui même, des choses à propos de riposte et de guerre. Il songeait à Solomance. Le reste, un fois passé le choc initial, n'avait plus beaucoup d'importance. Quand avait-elle dit qu'elle était née ? 1995 ? Bon, ça n'était pas grand chose, soixante ans à attendre, quand on était un dieu déterminé. Il pouvait même essayer de la retrouver dès sa naissance. De cette façon, il aurait tout le temps du monde pour la faire tomber amoureuse de lui. Car, évidement, elle allait l'aimer autant qu'il l'aimait. Après tout, il avait l'éternité devant lui, et plus de malchance pour le ralentir. Il pouvait agir maintenant.
Il regarda la RMC et éclata de rire. Bien sûr, plus rien ne le retenait ! Tout était possible désormais...
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