Historique

il y a
5 min
351
lectures
155
Qualifié

J'aime beaucoup raconter des histoires que j'aimerais lire. J'ai des tonnes d'idées, quelques histoires finies dans les tiroirs, beaucoup en cours d'écriture et une seule envie : que mes textes  [+]

Image de Hiver 2019

L’ordinateur portable était ouvert sur le bureau. En fond d’écran, un paysage paradisiaque, une île entourée d’eau turquoise et d’icônes colorées.

Une invitation au voyage, à l’évasion. Une invitation à fouiner, surtout, pensa Sophie.

En vingt ans de mariage, elle n’avait jamais pu accéder à cet objet interdit que son mari protégeait d’habitude grâce à un mot de passe. Ce n’était pas faute d’avoir essayé de le trouver : les prénoms et date de naissance de tous les membres de la famille y étaient passés, avec toutes les combinaisons possibles, sans succès.

Et voilà qu’aujourd’hui, en passant innocemment devant l’antre de son époux, elle venait de repérer l’objet de sa curiosité, là, à quelques pas, offert, incroyablement vulnérable. Pour ne rien gâcher, Marc était sorti faire une course. La voie était libre.

Sophie s’engouffra dans le bureau à pas de loup en jetant des coups d’oeil discrets comme le font les espions au cinéma. Elle s’assit sur le fauteuil tournant et observa l’écran allumé. Son coeur cognait dans sa poitrine, elle sentit un frisson d’excitation lui parcourir l’échine : elle allait enfin pénétrer dans l’univers si secret de son mari. Mais était-ce bien moral ? Elle chassa cette pensée insidieuse de son esprit. Qu’y avait-il d’immoral à vouloir mieux connaître son époux, à tenter de mieux le comprendre pour mieux le satisfaire ? Au fond, on ne sait pas grand chose des gens qui nous entourent, à part ce qu’ils veulent bien nous montrer. Marc était peu bavard, se confiait rarement sur ses sentiments. Sophie, elle, parlait pour deux, ne supportait pas le silence, les non-dits. Elle dévoilait tout de ses pensées, même les plus futiles... Et lui si peu, c’était injuste, il fallait remédier à cette inégalité.

Sophie posa la main sur la souris et cliqua sur un dossier intitulé « Mes Photos ». Des photos de vacances, rien de bien particulier à se mettre sous la dent. Elle explora d’autres fichiers. Du boulot, cette fois. Déception. Son époux était-il aussi transparent qu’il le laissait paraître ? N’y avait-il rien de secret en lui, quelque chose qui le fasse vibrer, une passion cachée ? Vivait-elle depuis tout ce temps avec un homme terne, sans intérêt, sans histoires ? Sans histoires... Mais peut-être pas sans historique ! Elle pointa la souris sur l’icône du navigateur internet et cliqua.

D’un seul coup son visage se figea. L’onglet ouvert était celui d’une page intitulée : « Comment se débarrasser d’un cadavre ? » Et l’historique du navigateur était rempli de liens du même acabit : « Combien de temps met un corps pour se vider de son sang », « Où se procurer de la chaux vive », « Tout savoir sur les poisons », « Différentes étapes de décomposition d’un corps humain », « Avec quoi nettoyer le sang humain sans laisser de traces », et cetera. Sophie sentit un filet de sueur froide couler le long de son dos. Elle n’en croyait pas ses yeux.

Décidément, la curiosité est un vilain défaut. Elle regretta d’avoir cédé à son penchant voyeuriste ; elle aurait préféré vivre dans l’ignorance.

C’était bien sa veine. Son mari était... un assassin ! Ne pouvait-il pas juste la tromper, comme les autres hommes ? Elle lui aurait volontiers pardonné des visites sur des sites cochons, voire des sites de rencontres, mais là... Pourquoi avait-il fallu que ça tombe sur elle ! Marc, un tueur ! On lui aurait pourtant donné le bon dieu sans confession ! Quoique... Elle avait déjà lu des romans ou des articles du Nouveau Détective où l’on apprenait que les tueurs en série menaient une vie de famille bien rangée, au-dessus de tout soupçon. À bien y réfléchir, c’était même la majorité des cas. Des tarés qui ne laissaient rien paraître, qui vivaient dans l’ombre et commettaient leurs forfaits en douce. Marc était de ceux-là. Elle aurait dû s’en douter depuis le début ! Les gens peu bavards cachent toujours quelque chose ! Fallait-il s’enfuir, alerter la police ? Ou bien prendre les devants, l’attaquer avant qu’il ne la tue ? Elle restait tétanisée sur le siège, ne sachant quelle décision prendre, quand elle entendit un bruit dans le salon. Elle se leva d’un bond, referma l’ordinateur, courut se positionner devant la bibliothèque et saisit un livre au hasard.

Son mari apparut dans l’encadrement de la porte, l’air soucieux.

— Tu tiens ton livre à l’envers, ma chérie, fit-il remarquer d’un air détaché.
— Oh, euh..., ah mais je ne le lisais pas, je faisais les poussières, mon amour ! rétorqua-t-elle, à court d’inspiration.

Marc s’avança vers elle. Surtout, ne rien laisser paraître, pensa Sophie. Il passa son bras autour de la taille de sa femme et lui glissa un baiser dans le cou, avant d’ajouter :

— Tiens, tu as touché à mon ordinateur ?

Elle crut percevoir une menace dans sa voix. Elle décida de nier en bloc et feignit la surprise.

— Quel ordinateur ? Ah, non, pas du tout, je n’y ai pas fait attention, répondit-elle en essayant de masquer sa peur.
— Bizarre, je ne pensais pas l’avoir fermé en sortant, fit-il, contrarié.

Sophie n’ajouta rien. Et s’il avait fait exprès de laisser son ordinateur allumé ? Et s’il cherchait justement à ce qu’elle apprenne qu’il était un assassin ? Mais dans quel but ? Ce n’était pas logique... Peut-être voulait-il simplement la tester, jouer avec elle, lui faire une blague, ou lui faire comprendre que sa curiosité était incorrigible ? Ah, oui, ce serait une bonne leçon ! À cette idée, elle fut rassurée, mais son sang se glaça à nouveau lorsqu’il annonça d’un ton froid :

— Bon, je vais préparer le dîner.

L’historique de son mari lui était revenu à l’esprit : « Tout savoir sur les poisons ». C'était certain, il avait décidé de la tuer ce soir.

Au dîner, elle ne toucha pas à son assiette, tandis que son mari mangeait de bon appétit.

— Tu n’es pas bavarde aujourd’hui, remarqua-t-il entre deux bouchées.
— Je... n’ai pas très faim, mon amour.
— Qu’y a-t-il, tu es contrariée ?

Sophie observa Marc, cherchant à déceler le tueur derrière ce visage rond et si sympathique en apparence. Décidément, il ne ressemblait pas à un assassin, elle se faisait des idées !

N’y tenant plus, elle décida de déballer tout ce qu’elle avait sur le cœur et plaça sa main sur son couteau, prête à se défendre s’il le fallait.

— Tu as raison mon amour. Je suis tombée, par hasard, sur l’historique de ton ordinateur, et j’ai vu que tu consultais des sites... euh... comment dire...
— Porno ?
— Non.
— De psychopathes ?
— Euh, oui, c’est ça.

Marc laissa passer un silence, fixa sa femme droit dans les yeux, tout en mâchant lentement, puis éclata de rire, sous le regard stupéfait de Sophie qui en avait lâché son arme.

— J'écris un livre !
— Pardon ? fit Sophie, encore sous le choc.
— Eh bien, quand on écrit des romans policiers, on doit se documenter, pour être crédible. Du coup, je visite des sites un peu « spéciaux »...
— Mais tu ne m’as jamais rien dit ! fit Sophie, un peu vexée.
— C’est une discipline solitaire, je n’ai jamais osé t’en parler de peur que tu ne me juges...

Sophie sentit une vague de soulagement la submerger soudainement. Voilà qui était logique ! Elle aurait dû y penser avant ! Elle reprit ses esprits.

— Mais je ne te jugerai pas mon amour, tu peux me faire confiance ! Je suis fière de toi ! Écrire, c’est une belle passion ! Tu me feras lire tes textes, dis ?

Marc hésita quelques instants.

— Oui, oui, si tu y tiens. Mais tu sais, il ne faut pas t’attendre à du Dostoïevski !

Un écrivain, son mari écrivait. Voilà pourquoi il parlait si peu ! Il préférait poser ses pensées sur le papier ! Sophie était rassurée, son appétit était revenu, elle avait envie de rire de sa bêtise. Quelle imagination elle avait, tout de même ! Elle était incorrigible, mais n’était-ce pas aussi ce qui faisait son charme ?

— N’empêche, ma chérie... fit Marc. C’est pas beau de fouiner... Imagine que je sois vraiment un tueur en série, je pourrais te faire payer très cher ton indiscrétion !

Sophie pâlit mais Marc ponctua sa phrase par un nouveau rire avant d’ajouter :

— L’imagination de l’écrivain, tu vois ! 

Une fois le repas terminé, Marc retourna à son ordinateur et ouvrit son logiciel de traitement de texte. À cause de son imprudence, il devait désormais écrire un roman pour rendre son mensonge crédible. Son premier meurtre attendrait.

155
155

Un petit mot pour l'auteur ? 26 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de LES HISTOIRES DE RAC
LES HISTOIRES DE RAC · il y a
EXCELLENT ! Très fluide, bien construit, on sursaute jusqu'à la dernère ligne, bravo ! A bientôt...
Image de Teddy Soton
Teddy Soton · il y a
Vous avez dit criminel ? Bravo pour la chute extrêmement bien menée. +5
Puis je vous inviter à soutenir Frénésie 2.0 ?

Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Une écriture limpide et agréable à suivre, avec une intrigue amusante et terrifiante à la fois.
Les rapports mystérieux de ce couple en toile de fond, Sophie la bavarde, la curieuse, aurait certainement dû s’intéresser plus à son mari qu’à lui parler d’elle-même.
Marc le taiseux aurait dû se confier plutôt que de s’enfermer tout seul.
Ce texte mériterait une suite.

C’est excellent Merci et Bravo
Amicalement Samia

Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre pleine d'imagination ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
Image de Keita L'optimiste
Keita L'optimiste · il y a
Votre oeuvre me parait comme l'une des plus belles oeuvres de ce concours. Pour ce faire je vous rends mes voix pour motif d'encouragement. Je vous invite à découvrir la mienne sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant je compte sur vos voix merci d'avance..
Image de Marie
Marie · il y a
Ah, la chute est un régal !!
Image de Lyriciste Nwar
Lyriciste Nwar · il y a
Wow ql historique je vote
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

Image de JACB
JACB · il y a
Cueillie ! Mais je sais que vous ne manquez pas d'imagination Caiuspupus!!! Qu'un écrivailleur comme vous a plus d'un tour dans son sac! Merci de m'avoir fait rire ..
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance pour votre furur Thriller.

Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Bonsoir, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Une chute merveilleuse. A ce criminel, j'ai un conseil " Vas et ne pèche plus ". Ahaha. Bravo pour ce texte. Une beauté. Je vous donne mes voix, les +++. Pourrais-je vous proposer de jeter un regard sur mes deux textes en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Une petite dame blonde

Eva Dayer

Je l’avais remarquée le matin. Elle faisait, comme moi, la traversée de Quiberon vers Belle-Île. J’avais perçu sa crispation que j’attribuai à l’angoisse due à la navigation. Elle se... [+]


Nouvelles

Derrière la porte

Rosine •

Derrière la porte, il y a mon cœur qui bat pour toi.
C’est exactement comme ça que je veux que mon histoire commence. En t’expliquant mes sentiments. En te parlant un peu de ma vie.
Tu... [+]