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Histoire inachevée.

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Cha Gilb

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Elle ne l'avait jamais vu auparavant, et maintenant elle s'en étonne. Il a un look qui attire l'oeil, il est dans sa période gothique : cheveux longs, ongles noirs, bagues, tee-shirt explicitement violent ou au contraire totalement anarchiste. Néanmoins, une douceur incroyable se dégage de son sourire et de ses yeux. Il a le visage le plus doux et le plus agréable qu'elle n'ait jamais vu. Un visage d'ange. Il paraît se cacher derrière tout cet attirail, derrière ses cheveux qui tombent devant ce si joli visage et derrière ce chapeau bizarre.

Il est plutôt grand, bien foutu, juste comme il faut, belle carrure, jolie silhouette. Ses cheveux sont blonds, blonds comme boucle d'or, un blond très doux, très harmonieux, très angélique. Il a le visage fin, encore une fois, très pur, des petites pommettes magnifiquement mises en valeur par un sourire parfait et ravageur, mais surtout hyper sincère et plein de vie. Ses yeux... La font chavirer dès le premier regard. Verts avec des nuances de bleu et de gris. Pas une couleur unie, mais faits de multiples reflets formant un ensemble renversant. Tout le charme de cette personne résulte de ce package qui pourrait faire de lui un simple « beau-gosse », mais non, c'est bien plus. Il est plus complexe que cela. Et elle, elle aime le complexe.

« Salut, ça va ? »

Elle lève la tête et rougit instantanément. C'est à elle qu'il parle ? Elle ne l'a jamais vu, ne le connait pas, et lui il arrive et s'assoit en face d'elle. Il a une espèce de nonchalance qu'elle jalouse immédiatement car elle aimerait être ainsi : spontanée et sociale. Elle tente de faire semblant et de feindre une confiance en elle qu'elle n'a pas.

« Salut, ça va et toi ?
-Beh ouais, tranquille, tu es bien Raphaëlle ?
-Oui comment tu le sais ?
-Je le sais. Moi c'est Ben. »

Elle rebaisse la tête, faisant semblant de lire son livre et d'être totalement détachée. Il sait son prénom, elle n'en revient pas... 50 000 mots, images, couleurs et dessins se bousculent dans sa tête, elle a chaud, elle espère ne pas être trop rouge. Elle intériorise un sourire très franc.

Il engage la discussion très simplement. Et elle se surprend à être finalement à l'aise face à lui. Elle est quand même hyper intimidée et sous le charme mais ne laisse rien paraître, là-dessus, elle s'en sort plutôt bien généralement. Les gens lui disent d'ailleurs qu'elle est froide au premier abord. En fait, c'est juste qu'elle est très timide et très mal à l'aise. Si elle est vite à l'aise avec quelqu'un, c'est que pour elle, cette personne est spéciale.

Ben ne semble pas se décourager face au mur qu'elle lui a imposé, il continue à être hyper naturel, il lui pose des questions, il s'étonne à la faire rire, il est surpris par certaines de ses réactions, elle sourit, cette fille est hyper expressive, elle devrait faire du théâtre tant elle est belle et intéressante à regarder. Elle le regarde de plus en plus dans les yeux, chose qu'elle était incapable de faire avant. Il se sent pousser des ailes progressivement. Il se lâche et ça marche. Elle se détend : d'abord recroquevillée et le plus loin possible, elle se rapproche tranquillement et relève la tête, ouvre les épaules et laisse voir ses yeux.
Ses yeux vont le faire chavirer définitivement. Il les avait entrevus la première fois, mais là, il sent que son regard, elle ne le donne pas à n'importe qui. Pas comme ça.

Raphaëlle, c'est la fille qu'il a remarqué dès le premier jour du lycée. Elle semble différente, peut-être parce qu'elle a l'impression qu'on ne la voit pas. Et puis ce prénom l'intrigue. Maintenant ses yeux, et sa voix. Une voix chaude, pleine de velours et de grave comme il les aime.

Il la regarde depuis hier mais elle n'a rien vu. Normal, elle file entre les gens, semble baisser la tête un maximum et regarder tout le monde avec admiration. Surtout sa meilleure amie, Lana, bimbo du lycée dont tous les mecs parlent. Ben s'en fout. C'est cette fragilité qui le touche, il a envie d'aller creuser, il veut savoir pourquoi est-elle ainsi... Il se dit qu'il ira lui parler, bientôt et qu'il fera le mec à l'aise, qui fait marrer tout le monde. Il ne faudrait surtout pas afficher sa grande timidité.

L'heure défile au milieu des livres. Et finalement ce garçon et cette fille s'apprivoisent naturellement, comme une évidence alors que tout semblait les séparer. Ils ne s'étaient jamais parlés et vont se quitter comme ils se sont rencontrés. A l'issue de cette heure, ils vont repartir dans leur monde respectif. Et puis, de temps en temps, au détour d'un couloir, la symbiose reviendra, l'espace d'un instant furtif, le temps d'un regard, un mot, un sourire. Mais rien de plus, rien ne bascule, rien n'est forcé. Mais tous les deux y pensent. Cette relation naissante reste au stade embryonnaire. Tout n'est qu'échange de regards très brefs mais tellement parlants et intenses. L'un et l'autre aiment ça, ils s'en nourrissent, le charme n'est ainsi, jamais rompu.

L'année suivante, après avoir passé un an à jouer à ce petit jeu, le garçon revient de ses vacances métamorphosé. C'est devenu le « beau gosse » qu'elle ne voulait pas qu'il devienne. Alors, ce qu'elle avait perçu, tout le monde va le voir au grand jour : ses pommettes, son sourire, ses yeux, sa gentillesse, son intelligence, sa simplicité, sa générosité, son amour de la vie et des belles choses. Sa différence. Mais cette différence s'efface malheureusement derrière une popularité grandissante. Il devient le calque de tous les autres. Et Ben se révèle au grand public, tout ça parce qu'il a coupé ses cheveux, mis du dissolvant sur ses ongles, acheter des fringues adidas, fluo et fashion. Il est maintenant en 1ère S, avec toutes les filles populaires et bien gaulées (c'est bien connu, c'est pas en L que sont les belles filles). Alors le bal des actrices va commencer avec la saison des chaleurs. On dirait qu'un nouvel élève est arrivé, et pourtant il était là l'année dernière... C'est la révélation de cette rentrée, toutes les filles ne parlent que de lui.

Lui, évidemment est touché, flatté, euphorisé, galvanisé par ce renouveau. Il se sent poussé des ailes et commence à jouer de ses charmes, il joue de son sourire, de ses yeux. Chose qu'il ne faisait que pour elle, il va le faire pour tout son harem désormais, et avec un plaisir qui le surprend.

Elle, est très déçue. Encore un qui est comme tous les autres. Elle le croyait différent, finalement il ne l'est pas. Grosse déception pour cette idéaliste romantique. Tant pis. Passons.

Et puis, c'est finalement sa meilleure amie qui l'achèvera quand deux semaines plus tard elle lui annonce être totalement dingue de ce « nouveau » qui n'en est pas un. Raphaëlle connait Lana : quand Lana veut quelque chose ou quelqu'un, elle fait tout pour l'avoir, jusqu'ici ça a toujours fonctionné.
Comment rivaliser honnêtement ? Sa meilleure amie c'est LANA, elle est tout simplement ce que Raphaëlle n'est pas : grande, blonde, mince, mais bien foutue, avec les formes là où il faut seulement, formes généreuses par ailleurs, basketteuse, scientifique (mais pas trop bonne élève), sûre d'elle, discrète et pourtant omniprésente. On ne voit qu'elle. C'est juste le fantasme de tout le lycée, la reine.
Alors, elle se fait une raison.
La suite sera celle logiquement annoncée. Un nouveau mec, « trop beau quoi », arrivera forcément dans les filets de sa meilleure amie, parce que quand on est comme elle, au lycée, on a tout ceux que l'on souhaite. Exit les petites littéraires...

Ben est obnubilé par Lana, complètement dingue d'elle.
Lors d'une soirée, Lana doit faire face à un de ses ex encore fou d'elle (normal, la routine). Alors Ben va surprendre Raphaëlle. Il est complètement bourré et l'attire dans un coin, entre deux toilettes, pas super romantique. Raphaëlle ressent, à ce moment là, les choses très intensément, elle aimerait pouvoir le toucher, l'embrasser doucement et puis fortement, pour lui dire tout ce qu'elle a pu ressentir, toute sa frustration, sa déception. La déception de quelqu'un qui pensait vivre un truc spécial et qui se sent tout à fait ridicule en se rendant compte que ce n'était qu'un délire non partagé.

Elle se contient parce jamais Raphaëlle ne sortira du cadre, jamais elle franchira la limite, elle a une conscience trop omniprésente.
Et là Ben la prend dans ses bras, très fort. Raphaëlle n'a jamais ressenti ça. Il lui dit alors à l'oreille quelque chose dont elle se souviendra longtemps « un jour je te rendrai heureuse, de toutes façons, toi, tu n'es pas une fille d'un soir, toi tu es la fille dont on tombe forcément fou amoureux, tu mérites qu'on soit fou de toi, qu'on soit obsédé par toi, par tes yeux, par ta voix ». Raphaëlle a du mal à réaliser. C'est quoi ça ? Dans quelle position il la met là ? Elle est touchée, excitée, bouche bée et en même temps hyper énervée. Il la laisse avec ça... Démerde-toi quoi... Et il retourne voir sa meuf évidemment. Ce couple la tue...

Ce couple d'ailleurs sonne faux : lui donne trop, il est fou amoureux, elle, se lasse. Trop de musiques romantiques, trop de poèmes, ça la barbe. Elle devient distante et entretient ainsi le mythe Lana qui rend fou tous les mecs. Elle pousse à la rupture, comme à chaque fois. Elle a un vrai pouvoir sur les mecs. Sur tous les mecs sans exception, la preuve. Lana lui brisera le cœur.

Alors Ben ira totalement vers Raphaëlle, comme dans tous bons films d'adolescents, les deux âmes sœurs devraient finir ensemble. Cela ne se fera jamais. Raphaëlle n'ira jamais au devant de Lana pour qui ses ex sont des terrains privés. Et puis, la déception elle ne veut pas la ressentir deux fois. En idéalisant ce qu'aurait pu être cette histoire, Raphaëlle ne sera jamais déçue.

Finalement elle refera même une rencontre sensiblement identique à celle-ci, bien plus tard, et comme pour celle avec Ben, elle laissera s'installer un joli flou artistique autour de ce coup de cœur. Jamais, elle ne s'écoutera totalement, jamais elle ne franchira l'infranchissable limite du « pas bien ». Elle ne prendra jamais de risques, jamais elle ne prendra sa vie totalement en main, et partout elle trouvera une Lana qui est tout ce qu'elle n'est pas.

Telle est la morale de cette histoire. Raphaëlle gardera une image idéalisée de Ben, qu'elle ne peut plus revoir car il est parti. Alors les regrets la hanteront, et elle s'inventera des scénarios. Et deviendra une espèce de Emma Bovary qui rêve une vie tout en en vivant une autre.
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