7
min

Histoire d'un suicide

12 lectures

0

Plus qu’un pas à faire, une décision à prendre. Juste un geste, une action, et tout ce calvaire sera terminé. Juste un pas me sépare de cette liberté tant désirée. Un malheureux pas. J’avance mon pied, en hésitant, vers cette espace qui changera tout. Je me dérobe. Non, je n’ai pas assez de courage pour le faire. Un regard par-dessus mon épaule. Je scrute le néant, recherchant un lien qui me retiendrait dans ce monde. Une larme dévale ma joue. Non, je n’ai rien qui me retiens ici. Mes pensées s’emmêlent. La tristesse et l’hésitation prennent le pas ; une myriade d’émotions éclate dans ma tête. Mon esprit s’embrume, s’endort. Je vacille, le regard fixé sur cet inconnu qui s’étend face à moi. Il me faut risquer de faire le grand saut et aller vers l’avant. Mais une voix intérieure tente de me retenir. Je crois percevoir une lueur d’espoir qui tente de me raisonner. Je la fais taire, elle n’a plus sa place dans mon esprit. Je l’élude et me reconcentre sur le vide de l’avenir. Dois-je avancer ? Dois-je oser ? Que vont dire les autres ?

Les autres. Parlons-en ! C’est en partie grâce à eux, ou plutôt à cause d’eux, que je me trouve ici, seul avec ma solitude, mes doutes et cette attirance pour l'inconnu. A leurs yeux, je n'étais rien d'autre qu'un éhonté de bas étage, un jeune homme perverti. Alors, je me suis résigné et je me suis rangé à leur avis. Je ne vaux rien, ma vie est insipide ; elle est ponctuée de problèmes qui s’entrelacent et se délassent dans un éternel méandre d’incompréhension. Et pour couronner le tout, mes penchants sont jugés dégradants. Un homme qui en aime un autre, ce n'est plus un homme, c'est une moitié d'homme comme l'aurait dit mon cousin et ancien ami. Ma différence, ils me l’ont bien fait ressentir, cet entourage hypocrite qui fait bonne figure en public mais vous mine en intimité ; ils m’ont placé à l’écart de tout. Des vautours, des hyènes, des chacals qui guettent vos moindres faiblesses pour vous tomber dessus ; voilà ce qu’ils ont été, ces autres. Dans le zoo qui m'entoure, tout n'est que dédain. Le dégoût, il y en avait partout, dans leur regard, dans leur parole et même dans leur geste. Leur mépris, je l'ai dégusté sous toutes ses formes et à toutes les sauces. Voilà le seul souvenir qu’ils m’ont laissé, les autres. Ce souvenir, j’ai bien tenté de l’utiliser comme motivation. Je voulais m'en sortir ; j'avais de l'espoir. Erreur ! Plus je me motivais, plus le regard des autres devenait haineux et dédaigneux. Alors, j'ai oublié ce qu'était l'espoir. Je me suis résolu à l'enterrer, l'espoir. J'ai écrasé mes rêves de me faire accepter pour ce que je suis. J'ai donc décidé de me rendre perméable à leur regard. J'ai eu l'audace de croire qu'en le faisant, peut-être que je changerais, peut-être que je deviendrais le jeune homme exemplaire que j'aurais dû être. Mais rien. On ne change pas sa nature, on ne peut se transformer en quelqu'un qu'on est pas. Mais aujourd'hui, tout va changer, je le sens. Aujourd’hui, leur regard ne sera plus un lourd fardeau. Je veux me libérer. Je veux que tout s’arrête. La douleur, ce trou béant qui tiraille mon cœur et empoisonne mon esprit, je ne veux plus la ressentir ; je veux qu'elle s’apaise. Mais malheureusement, je n'ai pas trouvé de solution. Alors, dans un élan de témérité, voire de folie, j'ai trouvé l'unique solution acceptable : la mort. Car la mort, ce n'est pas une fin en soit, non ! La mort n'est qu'un commencement, le début d'une nouvelle vie. Enfin, c'est le cas si on croit à une vie après la mort. Habituellement, je ne crois en rien, même pas en l'être humain mais là... Une vie après la mort, je veux y croire, ne serait-ce que pour admirer le vide que je pourrais laisser derrière moi, du moins si je venais à manquer à quelqu'un. C’est décidé, je vais oser. Je vais sauter le pas.

Un pas en avant. Un tourbillon d’air frais. Les yeux mi-clos, je voltige, je plane, heureux et aussi léger qu’une plume. Je n’ai plus peur, je suis serein. Un sentiment de liberté m’enrubanne, une douce quiétude s’immisce en moi. Elle imprègne chaque recoin, chaque cellule. La douleur s’est évanouie ; le regard des autres s’est dissipé. Je vis, je vole ! Une douce lumière m’enveloppe de sa blancheur. Tout n’est que pureté. J’esquisse un sourire. Mon premier sourire depuis bien longtemps. Je suis heureux et la pesanteur m’a quitté. Je me sens emporté vers les nuages. Mes longs cheveux noirs, qui me valaient d’être la risée de tous, ondulent autour de moi ; ils détonent de ses magnifiques amas de coton blanc qui m’entourent. Ma peau a pris la blancheur du marbre et répercute les rayons du soleil. J’ouvre les yeux, béat d’admiration face à cette océan azur et blanc. L’astre d’or me semble si proche et, de ses doux rayons, il me réchauffe tel un feu de joie. J'inspire une longue bouffée d'air, mon cœur est apaisé et pour la première fois, je me sens à ma place. Tout me semble nouveau et pourtant si familier. Je flotte, je plane. C'est exaltant de se sentir en apesanteur. Un souffle d'air frais, un élan de joie. J'ai l'impression que l'éternité est à portée de main et que rien ne peut m'atteindre. Une douce lumière apparaît, une silhouette s'y dessine. Je m'en rapproche mais à chaque fois elle s'éloigne. C'est qu'elle est joueuse cette lumière, elle ne veut pas que je perce le mystère de sa silhouette. Elle ne tient pas à révéler son identité, elle s'obstine à aiguiser mon intérêt avec son anonymat. Alors, je tente de la deviner, de la déchiffrer. Qui est-ce ? Un homme ? Une femme ? Je souris, déboussolé mais rendu heureux par cet énigmatique jeu du chat et de la souris. Moi aussi je suis joueur, et je compte bien le lui démontrer. Je m’avance rapidement et me dérobe en reculant. Elle se rapproche. Cette fois, c’est moi qui m’éloigne. Au moment que je pense opportun, je fonce vers elle et, alors qu’elle tente de s’enfuir, je me tapis derrière un nuage. Elle le dissipe et me nargue. Je reprends notre course poursuite puis, je marque une pause. La lumière se fait pressante, visiblement lassée. Je m’éclipse, me cache à nouveau. Je ne veux pas que le jeu s’arrête, je commence à peine à m’amuser, à revivre. Mais la lumière n’est pas de cet avis. Elle ne me fuit plus, elle me traque. Je l’évite, je tourbillonne, je pivote sur moi-même, amusé, et je l’observe avec espièglerie. Elle s’impatiente, m’accoste et renforce son éclat au point de m’éblouir. Je me fige et me force à la mirer. Quelque chose a changé chez ma ravissante lumière. La silhouette qu’elle enveloppe devient plus net et, soudain, une pensée vient affecter ma chère et tendre sérénité. Maman ! Je l’ai laissé ce matin sans le moindre mot, sans le moindre regard. Elle semblait inquiète, comme si elle se doutait de quelques choses. Il faut que je retourne la voir, ne serait-ce pour la consoler. Oui mais... Je ne veux pas quitter cette quiétude que je viens à peine d’embrasser. Une idée fuse dans mon esprit. Je pourrais voler jusqu’à Maman, la rassurer et revenir à mon divin nirvana une fois cette tâche terminée. Je m’élance dans l’azur, virevolte, tourbillonne. Je me laisse porter par un souffle léger, ce même souffle qui m’a entraîné aux portes de la liberté.

Face à la demeure où j’ai grandi, un étrange malaise m’envahit. Tout me semble terne et sans vie. Je m’avance dans l’allée, fébrile. Aucun bruit, aucun mouvement. Le temps, me semble-t-il, s’est figé. Je m’approche d’un pas rapide de la porte et, je ne sais par quelle magie, je me retrouve à l’intérieur de la maison. Un silence morbide imprègne les lieux. Les rideaux sont tirés ; l’obscurité la plus complète baigne le salon. Je grimpe à l’étage, confuse. Personne. Je me dirige vers ma chambre et là... Surprise ! Tout est impeccablement rangé, ordonné, alors que je suis un vrai bordélique. Je n’y comprends plus rien. Lentement, je me traîne jusqu’au salon. Le maladroit que je suis ne s’est pas emmêlé les pieds en descendant les escaliers. Un vrai miracle ! Du bruit filtre du jardin. Maman jardine peut-être ! Je m’élance à l’extérieur et contourne la maison ; j’espère bien surprendre Maman par ma présence. Dans l'immense espace ensoleillée, une foule de monde, composée de ces vautours que j’abhorre tant, s’est regroupée autour d’une étrange statue horizontale. Maman se trouve près d’elle. A mon grand étonnement, ces chacals sans cœurs sanglotent, se lamentent. Des larmes inondent leurs joues ; des regrets se font entendre dans une étrange complainte. Des "si" et des "peut-être" refont l'histoire, une histoire qui me semble familière mais que je ne comprends pas. Je m’avance, totalement invisible parmi cette horde d’hypocrite, et là, c’est le choc ! Je me vois totalement inerte, ma peau marmoréenne partiellement violacée, allongé sur une table réfrigérante. Je me retourne vers Maman, je l’interroge mais elle ne m’entend pas. Je veux des explications, je hurle tel un loup enragé, je vocifère. Rien ! Personne ne m’entend et surtout, personne ne me voit à coté de mon propre corps. D’ailleurs, commence est-ce possible ? Des murmures fusent autour de moi et de mon corps. Je capte quelques mots étouffés par des sanglots et des remords. Suicide, mort tragique, accident. Voici les trois mots qui reviennent les plus souvent. Le fil de mes pensées se coordonnent, l’histoire reprend son cours depuis le moment où, avançant mon pied vers cette inconnue, je me suis décidé à oser. Cette apesanteur, cette douce quiétude, ce n’était pas véritablement la liberté. C’était juste les ailes de la faucheuse, toute voilée de blanc, qui m’avait élevé dans les airs.

Un ange et une ombre passent ; ensemble, ils me font face, un sourire aux lèvres. L’ombre me tend les bras, me promettant une enivrante et sensuelle étreinte. L’ange, elle, me sourit tristement et m’indique une étrange lumière. J’hésite, je me sens défaillir. De nouveau, je me retrouve avec mes doutes. Qui dois-je suivre ? L’ombre ou l’ange ? Je jette un regard circulaire sur cette foule qui se densifie autour de Maman et de ma dépouille. De nouveau, j’avance mon pied, toujours hésitant, vers cette inconnue face à moi. La liberté tant convoitée est devenue mienne, à mon plus grand plaisir. Seule bémol dans cet air de bonheur : la tristesse sur les visages qui entoure mon corps, figé à quelques centimètres de moi. Je regarde cette lumière qui brille d’une faible lueur ; je fixe mon corps sans vie et Maman qui pleure sans pouvoir être consolée. Si j’osais, j’entrerais dans cette lumière me menant vers l’inconnu. Mais est-ce vraiment l’inconnu qui m’attend ? Je dévisage l’ange et l’ombre qui se tiennent désormais à mes côtés. L’ombre m’enveloppe de toute son obscurité, me fait miroiter d'étranges présents suscitant en moi l'envie de rester. Je n’ai pas le temps de regarder la mystérieuse ombre que l’ange, toujours en souriant, pose une main chaleureuse et bienveillante sur mon épaule. Elle m’observe avec bienfaisance. Son souffle frais ravive mes sens et son regard, d’une profonde douceur, plonge en moi. C’est alors que je la reconnais. La douce lumière et cette mystique silhouette, celles qui sont apparues avant que je ne pense à Maman, ce n'était autre que mon ange. Je me retourne vers elle, un sourire illuminant mon visage, et lui fait face. L’ombre, à qui je tourne désormais le dos, s’indigne, vexée d’être éconduite, et tente désespérément de m’agripper. Elle s’acharne, m’enlace, me murmure des paroles doucereuses, joue de son charme. Elle voudrait que je fasse volte-face. Mais mon bel Ange est magnifique et extraordinaire. Elle me tend la main et me guide vers la lumière, arborant un merveilleux sourire où je crois y reconnaître le bonheur et l’amour. De nouveau face à cette inconnue qui se dressent devant moi, je fixe mon ange. Un hochement de la tête, elle acquiesce ce qu’elle a déjà lu au plus profond de mon être. Je la fixe, le visage étiré par un radieux sourire ; des lueurs inconnues dansent dans mes pupilles. J’ose de nouveau et m’élance vers la lumière.

Une bouffée d’air, un battement de cœur. J’ouvre les yeux fébrilement, les referme, aveuglé par une éblouissante lumière. Le bras droit placé en visière, je m’habitue à cette luminosité. Des murmures, des éclats de voix jaillissent autour de moi. Je me redresse et scrute, l’esprit à moitié embrumé, les visages qui se figent autour de moi. J’étire mes membres endoloris, grimace en sentant mes os fracturés entailler ma chair. Je suis entouré de cette assemblée qui assistaient à mes funérailles. Je les fixe avec stupéfaction ; ils me regardent tous avec incompréhension. Un coup d’œil lancé à la volée, je constate que je viens de me réveiller le jour de mon enterrement. Maman accoure à mes côtés et me serre dans ses bras. Elle me regarde ébahie, comme si j’étais la huitième merveille du monde. Mon ange passe, elle se fige et me sourit ; j’en fait autant et lui exprime silencieusement ma gratitude. Il m’a fallu trois jours entre la vie et la mort pour changer et ma vision des choses, et ma vie. Comme quoi, l’espoir, même enterrée, peut revivre car de l’obscurité peut naître la lumière.
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

NOUVELLES

Je plane au-dessus du sol, sur le ventre pendant que d'autres personnes descendent à pied un escalier immense. Il y a une ville en bas, on dirait. Des voix se font entendre tout près, ...