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Alexandre Lacour

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Sanya regardait à travers la fenêtre de leur appartement. En bas, tout en bas, il y avait une rivière qui passait. Elle s’appelait la rivière Nomi. Cela avait-il une signification ? Elle coulait là en dessous, seulement à quelques mètres de l'immeuble de béton. Elle était une sorte de canal prisonnier dans une gangue de béton armé, comme un égout à ciel ouvert, mais c'était une rivière. Elle n'était pas très belle en fait, mais enfin elle s'écoulait et cela était bien. C'est ce que font d'ordinaire les rivières pensait-elle. Elle s'imagina alors d'autres rivières plus heureuses, s'étalant amplement dans leur lit de gravier comme le fleuve Mékong, le Nil, l'Okavango ou la Rivière Tama qui était aussi un fleuve, et au bord duquel elle avait grandi. De l'autre côté de la fenêtre il y avait toutes les rivières du monde qui s'écoulaient absurdement, et Sanya souffrait.

Comment le monde pouvait-il ne pas cesser d'exister, les fleuves des continents retourner leur court, les oiseaux des mers voler à contre sens, et les vents changer leur cap ? Maintenant que Riosuke était parti il n'y avait plus ni vérité, ni sens. Sanya ne savait pas ce qu'elle pouvait éprouver. Son mari s'était écrasé sur le sol cent mètres plus bas. Il s'était élancé désespéré, harassé, terrassé, épuisé du sommet d'une tour et il n'y avait aucun sens qu'elle puisse donner à cela. Alors Sanya, son joli carré de cheveux noirs, ses petites mèches tombant ébouriffées sur ses yeux noyés de larmes, continuait de chercher dans les toits-terrasses et les balcons d'aciers, dans les jardinières de ciment et les carreaux d’émail, dans la grande forêt des pilonnes électriques, et dans leurs ramures de câbles infinis, ce qu'elle devait penser, éprouver, faire maintenant qu'elle demeurait sans lui. Mais elle n'en savait rien. Rien n'était plus simple, il n'y avait plus d'évidence, et toute sa vie prenait une étrange tournure complexe et douloureuse.

Une fin d'après midi Sanya descendit dans la rue, sac à dos sur le dos, traversa les passerelles au dessus de la rivière Nomi, y trouva du charme, un charme triste et gris, et marcha dans la direction du fleuve Tama. Elle marcha longtemps sur du bitumes et des passages piétons, au bas d'immeubles grands, petits, grands, moyens, aveugles, illuminés, multiples et surpeuplés. Tout autour d'elle défilait lentement sans qu'elle n'y prête la moindre attention, un paysage familier de centaines de maisons et d'appartements superposés, de rues étroites et goudronnées, de pilonnes électriques, et d'agressives murettes de parpaings, de balcons craquelés et de clôtures rutilantes recouvert de carrelage blême, de baies vitrées ouvertes sur des fenêtres bandeaux ouvertes à leur tour sur d'autres jardinières de ciment, et l'herbe partout mourrait à demi dans les craquelures de cette croûte infecte qui semblait devoir recouvrir la terre entière. C'était un monde, le sien, de bitume et d'acier, de grisaille calme dans la pulvérulence ouatée des oxydes d'azote et des fumées empoisonnées. Elle connaissait ce paysage de labeur et de furie ; millions de murs et de sols lambrissés, de blocs de pvc et de parements précaires sous l'épaisse canopée des fils du téléphone, des câbles et des antennes paraboliques.

Elle marchait hagard, absente à tout, parce qu'il fallait bien marcher. L'air lui faisait plus de mal que de bien, mais au moins elle ressentait quelque chose.

Et puis elle arriva non loin des rives de la rivières Tama, à peu près où se trouvait le grand parc de Tamagawagyokusen. Elle traversa sans bruit l'espace qui la séparait du fleuve, silhouette fantomatique enveloppée d'une robe blanche, qui avait l'allure inquiétante d'une chose étrange et défectueuse, comme le rouage cassé d'une machine enrayée. Sa petite silhouette se mouvait dans les herbes folles qui rongeaient les plaques de bitume éventrées des terrains vagues. Elle avançait encore à travers les joncs jusque sur la crique de gravier étirée le long des berges.

Enfin elle était arrivée dans cet endroit étrange, hors de la ville immense, qui avait été le lieu de leur premiers bonheurs. Elle se souvenait de leurs échappées après les cours, quand ils couraient main dans la main dans les ruelles jusqu'à la petite plage de gravier sur le bord de la rivière Tama, de l'autre côté des terrains vagues. Il n'y avait jamais grand monde. Souvent personne. Ryosuke, lui, riait et lui faisait des blagues. Ensemble ils se trempaient les pieds dans les flaques de rivière, s’aspergeaient et tombaient à la renverse. mais ce n'était pas grave parce qu’alors l'eau était claire et ils s'aimaient. Rien n'est grave quand on s'aime. Et puis il y avait en vérité toute la vie à passer ensemble, les choses qu'ils allaient construire, les rêves qu'ils se bâtissaient et l'univers tout entier à transformer parce que cela leur paraissait très important de transformer l'univers, et tout à fait facile ; comme tendre un pinceau et écrire des idéogrammes compliqués dans les nuages qui voudraient dire « beauté », « amour », « paix » et d'autres mots plus importants encore. Elle le trouvait si beau Ryosuke quand il riait de son air espiègle, effronté, enthousiaste et qu'il parlait avec légèreté des choses sérieuses comme l'amour, la compassion, la paix et le bonheur universel. Ensuite il la pressait contre son corps dégingandé. Elle le croyait de toutes ses forces, en lui, en elle, en eux, en tout ce dont elle pouvait croire et espérer.

Maintenant le paysage se dévoilait strate par strate en dégradé sépia de souvenir tranchants ; les terrains vagues là où d'antiques airs de jeux avaient fini par totalement disparaître, la petite plage de gravier s'étirant entre les langues d'eau et se prolongeant en haut-fonds presque jusqu'au milieu du fleuve. Et puis le courant qui charriait toute la souffrance d'un peuple, comme toutes les rivières sans doute de toutes les capitales.

De l'autre côté l'enfer de béton gris s'étendait à nouveau jusqu'à l'horizon bouché de vapeurs acides, de lignes à hautes tensions, et d'ombre inquiétantes dans le ciel blanc et la fracas des autoroutes. C'était là, dans la rumeur de la grande ville, qu'ils avaient fait l'amour pour la première fois, au bord de la rivière Tama, sur la petite plage de gravier, de l'autre côté des terrains vagues.

Dès cet instant, tout l'univers de Sanya s'était ramassé dans les quelques couleurs dégradées de gris, ces quelques bruits furieux et calme à la fois, l'harmonie d'une rivière qui coule dans l’écho des soupires de plaisir de Riosuke et le vacarme, lointain, très lointain, de tout le reste. Prisonnière consentante d'un espoir de vie meilleure dont la grande ville serait la toile de fond, mais gardant secrètement le rêve inavouable de l'abandonner, de tout quitter un jour pour des plages paisibles aux parfums de sel, de sable, et de soleil.

Alors ils s'étaient fait tout les deux un langage mystérieux connus d'eux seuls. Dans les regards tendres échangés allongés sur les rives du fleuve Tama, les pilonnes électriques devenaient des forets de cèdres du Liban, et les câbles des lianes d'Amazonie, les morceaux de béton prenaient l'apparence des rochers aux fonds des mers, et l’entrelacs sans fin des routes celle des pistes du Sahel. Dans les baisés qu'ils se donnaient les cris des sirènes des ambulances se transformaient en hurlements des goélands, et ils jouaient à se croire à l'abri de criques inconnues au bas de falaises infranchissables. Ils s'étaient fait un abris de poésie contre la violence du monde, et longtemps elle l'avait cru inexpugnable.

Sanya, virevoltait doucement dans les flaques translucides, comme quand elle avait quinze ans et qu'elle se photographiait en robe cosplay avec ses copines, oreilles de chat sur la tête, heureuse, pleine de joie, imaginant déjà les rires de Ryosuke quand elle le rejoindrait très tard ici-même déguisée en chaton-soubrette. Il voudrait faire l'amour, et elle jouerait à ne pas le laisser faire, à le traiter de pervers, il râlerait, et elle jouerait encore à le narguer. Et puis elle le laisserait faire finalement s'il était gentil, rien qu'un peu alors, un tout petit peu de caresse et d'étreinte pour lui faire plaisir, pour se faire plaisir, et puis pour être heureux, heureux jusqu'à la fin des temps.

Sanya tournait, sautait, virevoltait avec un petit sac rose et lourd dans ses bras, sur lequel une figure de chaton kawaï était imprimée. Elle dansait avec Ryosuke dans l'eau de la rivière Tama.
Elle était bien ici, avec lui, discrètement s'effaçant du courant de la vie dans le courant des souvenirs. Elle se disait qu'elle pouvait s’allonger sur la plage et attendre la prochaine crue pour que l'eau des neiges du Mont Fuji l'emporte. Ils rejoindraient tout deux alors l'océan pour toujours. Ou bien elle pourrait danser ici jusqu'à ce qu'il n'y est plus de danse, plus de pas, plus d'eau, plus de galet ni de plage, ni de flaque de rivière translucide, ni de courant ou de fleuve Tama, jusqu'à ce qu'il n'y est plus jamais rien qu'eux deux, et que tout le reste ne soit plus rien du tout. Elle s'accroupit alors dans l'eau qui lui brûlait les genoux et trempait sa robe, puis ouvrit le petit sac rose pour en sortir l'urne de bois de cerisier laquée, et la déverser dans le fleuve. Lentement les grains de cendres se mêlèrent à l'eau glacée, et filèrent en petit tourbillons par delà les méandres, et jusqu'à l’océan.
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