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Histoire de Mekeb, l'Atlante

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Laetitia Beau

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Dans cette histoire, nous reprendrons la légende de l’Atlantide, mais nous ne suivrons pas la ligne habituelle. Nous n’étudierons pas les causes de la disparition de cette grandiose cité, pas plus que nous ne nous pencherons sur les mystères de sa localisation géographique ou bien sur la possibilité de la persistance de son existence quelque part, bien cachée des êtres humains.
Non. Ici, je voudrais que le lecteur se plonge avec moi dans l’histoire d’un simple homme, ni prince ni héros, sans destinée glorieuse. Une vie somme toute banale, dans laquelle nous pourrons étudier tout à loisir les détails de la vie atlante. Les coutumes et traditions, les religions, les modes de vie, les castes ; le sombre et le laid comme l’admirable.
Mon intention n’est donc pas de conter une épopée ou quelques faits héroïques. Pas de biographies d’hommes illustres. Pas de combats, pas de magie noire, pas de monstres. Oh, ne frémissez pas par anticipation en imaginant d’ici le récit monotone et fade du quotidien de monsieur tout le monde. Il s’agit, après tout, d’un atlante. Qui peut dire en quoi constitue le normal dans cette fantastique métropole ? Acceptez donc de découvrir ce que recèlent les rues de cette légende, au lieu de vous focaliser sur la contenance de ses merveilleux palais.
Sachez enfin que je n’ai eu que deux soirées pour l’écrire, puisque le temps refuse malgré mes efforts de se plier à ma volonté, et qu’il fut à l’origine écrit pour égayer la monotonie d’un long vol entre la France et la Nouvelle Calédonie.


L’aube se levait de nouveau sur Atlantide, malgré toutes les prières de Demba pour que ce ne fût jamais le cas. Les rayons du soleil coloraient déjà l’horizon de roses et de oranges flamboyants. Mekeb observait son ami contempler le ciel d’un regard perdu.
— Allons, Dem, ce n’est pas si grave que cela !
Le jeune homme leva vers lui des yeux couleur de l’améthyste la plus pure à l’air incrédule.
— Pas si grave ? Te rends-tu bien compte de ce que tu dis ? Je dois paraître devant la totalité des grands prêtres réunie !
— Et alors ? D’autres tueraient pour être à ta place.
— Mais ces autres ne sont justement pas à ma place et ce n’est pas eux qui jouent ce matin leur avenir !
Mekeb secoua la tête d’un air las. Peu importe ce qu’il dirait, Demba persisterait à paniquer absurdement. Il se contenta donc de lui tendre la robe grise rituelle et de le regarder s’habiller. Demba n’était pas grand pour un atlante, c'est-à-dire qu’il mesurait presque un mètre soixante dix huit. Il avait la peau sombre et dorée des natifs de la cité mais possédait les cheveux blonds pâles de la caste des esclaves. Il avait un visage aux traits presque trop délicats. Ses longues mains fines tremblaient pendant qu’il enfilait son habit. Lui et Mekeb ne se ressemblaient en rien. Ce dernier approchait les deux mètres, sa peau avait une nuance légèrement plus sombre que celle de son ami et ses yeux et ses cheveux étaient du noir de nuit des aristocrates. Son expression était dure et son visage semblait sculptée dans une pierre noble et brut. Aucun des deux n’avait encore atteint les vingt ans.
Ils étaient amants depuis qu’ils avaient seize ans et jusqu'à aujourd’hui, ils avaient toujours tout partagé. Mais ils avaient toujours su que cela ne durerait pas. Demba était voué à la prêtrise de Jerêmil, dieu de la justice, depuis l’âge de dix ans. Aujourd’hui, il allait passer l’épreuve du glaive et s’il réussissait, il entrerait au temple de Jerêmil, vivant les trois premières années dans son ordre sans quitter l’enceinte du temple ni voir personne d’autre que des prêtres et prêtresses, et peut-être quelques membres de la famille royale.
Mekeb glissa son bras sous celui de Demba.
— Viens, karou, je t’accompagne jusqu’au temple.
Son compagnon se contenta de hocher la tête et de se laisser entraîner vers la porte. Dehors, la cité commençait à peine à s’éveiller. Ils eurent vite fait de traverser le quartier des aristocrates et d’arriver devant le pont qui menait à l’île sacrée, sur le lac au centre de la cité, sur laquelle se dressaient les six temples majeurs. Ils se dirigèrent vers la porte bleue, celle du temple de Jerêmil. Mekeb se dégagea doucement de son ami.
— C’est ici que je dois te laisser.
— Non ! s’écria Demba avec une soudaine violence. Je ne le veux pas !
— Mais tu le dois pourtant. Je ne peux entrer, tu le sais. Ne t’en fais pas, nous nous reverrons, je ne t’oublierais pas. Tu trouveras un autre amant en m’attendant.
— Mais ce ne sera pas pareil...
Il semblait maintenant seul et apeuré.
— Allons, ne fais pas cette tête ! Fais preuve de courage et montre donc aux grands prêtres que tu es digne de servir les dieux !
— Oui... Oui, tu as raison, dit Demba en se redressant, un feu nouveau brûlant dans son regard. A bientôt mon ami. Je te garde dans mon cœur.
— Je te garde dans mon cœur.
Ils s’embrassèrent une dernière fois, puis Demba poussa la porte du temple sans se retourner.
Mekeb resta quelques instants à regarder la porte qui s’était refermée. Demba allait lui manquer. Il adressa pour son ami une courte prière à Tinonon, dieu du travail et de la richesse, mais aussi de la chance et se plongea dans ses pensées en dirigeant ses pas vers sa demeure.
Il existait en Atlantide six dieux majeurs : Jerêmil et Tinonon, mais aussi Saâmah, déesse de la féminité et de la santé, Chachuna, déesse de la nature, de la paix et de l’abondance, Ekêki, dieu de la guerre et du destin et Mamayahn, déesse des arts et de l’esprit. Chaque dieu possédait sa couleur et l’on reconnaissait les prêtres à leur tunique. En bleu ceux qui dispensaient la justice, en rouge les guerriers qui protégeaient la cité et faisaient régner l’ordre, en jaune ceux qui en géraient les finances et richesses, en orange les architectes et les penseurs de loi, en blanc ceux qui soignaient et mettaient les enfants aux monde et enfin en vert les prêtres qui gardaient les mystérieuses forces magiques de la cité. Les prêtres et prêtresses étaient respectés et craints, n’ayant de comptes à rendre qu’aux membres de la famille royale.
Car l’Atlantide était régit par un système de castes très stricte. La famille royale gouvernait mais une partie de ce pouvoir était délégué aux prêtres. Ensuite venaient les aristocrates – dont Mekeb faisait partie – et les érudits, peu nombreux. En dessous d’eux, il y avait les marchants et les artisans, puis les ouvriers, et enfin des esclaves. Chaque caste possédait son propre quartier, et si chacun, à l’exception des esclaves, pouvait aller partout dans la ville, il était interdit de vivre dans un quartier ne correspondant pas à sa classe sociale. De même, il était difficile de refuser d'obéir à un ordre donné par un membre d’une caste supérieure, du moment que celui ci restait dans les limites de la loi et de la morale. Cependant, peu d'Atlantes se permettaient réellement d'user de ce privilège envers d'autres hommes libres. Avec les esclaves, c'était autre chose. Leur statut d'esclave garantissait leur propre droit naturel de leur ordonner et de se faire obéir.
Mekeb s’arrêta en arrivant devant sa villa. Toute de marbre blanc veiné d’argent, elle resplendissait sous le soleil pourtant encore bas dans le ciel. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui. Le départ de Demba allait laisser un vide. Aussi décida t-il qu’il avait besoin de compagnie. Il tourna les talons et s’enfonça dans la cité, vers le quartier des artisans.
Il rencontra Elio sur le chemin. Le jeune garçon de tout juste treize ans se précipita sur lui.
— Bonjour.
— Bonjour Elio. Que viens-tu faire par ici ?
— La princesse Jimaï.
Mekeb ne se déconcerta pas. Il avait l’habitude des manières étranges et abruptes du jeune voyant.
— Vraiment ? Je ne savais pas que nous avions une princesse de ce nom.
— Pas encore. Elle naîtra quand le soleil touchera la lune.
Puis, sans plus d’explication, Elio continua son chemin. Mekeb ne chercha pas à l’interroger davantage, sachant que c’était inutile. Il supposa que le jeune homme faisait allusion à la grossesse de la princesse Arga. Quand à savoir ce que signifiait sa dernière phrase, il ne chercha même pas. Mais il savait que sa prophétie se réaliserait. Elio était considéré comme le prophète le plus puissant des sept dernières décennies.
Il continua son chemin en chassant Elio et ses visions de son esprit et arriva devant la demeure de l’orfèvre Calam. Il frappa deux coups à la porte, comme l’exigeait la coutume, et entra. Il fut accueillit par une jeune esclave qui lui tendit un bol d’or liquide pour qu’il y trempe les mains. Mekeb compléta le rituel en joignant ses mains ainsi ointes devant la fontaine d’eau claire avant de les y rincer. Puis il s’adressa à l’esclave.
— Je viens voir Calia, fille de maître Calam. Annonce lui la présence de Mekeb, fils du seigneur Mebok, dans sa demeure.
L’esclave s’inclina silencieusement puis disparue derrière un rideau de soie multicolore. Peu de temps après, celui-ci s’écarta pour laisser passer une jeune fille au visage rieur, aux long cheveux de sable roux et aux yeux couleur de l’océan.
— Et bien Mekeb, qu’est ce qui t’amène par ici ? Il y a longtemps qu’on ne t’avait vu chez nous.
— Je suis venu pour te voir. Je ne voulais pas être seul aujourd’hui. Demba vient d’entrer au temple.
Le regard de Calia se fit compatissant.
— Je comprends. Viens donc avec moi au marché des arches. Cela te changera les idées.
— D’accord.
Ils sortirent tous deux main dans la main, suivi par deux esclaves tenant des paniers, et se dirigèrent vers le quartier des marchants.
Calia était fille d’orfèvre, c'est-à-dire qu’elle appartenait à la caste des artisans, pourtant elle était amie avec Mekeb depuis leur enfance. Calam était un vieil ami de Mebok.
Calam, en tant qu’orfèvre, était reconnu dans tout l’Atlantide. Il était particulièrement doué pour réaliser les objets en or, ce qui lui avait valu de devenir second or-forgeur de la cité. La coutume exigeait donc qu’il offre son savoir à ses hôtes, d’où le rituel du bol d’or. Traditionnellement, les invités devaient remercier en joignant les mains, puis les nettoyer dans la fontaine pour signifier qu’ils ne venaient ni apprendre, ni passer commande. Les apprentis entrant pour la première fois dans la maison de leur maître devaient entrer sans rincer leurs mains, et les clients devaient apposer la paume de leur main droite sur le plateau d’ivoire déposé à cet effet à côté de la fontaine, avant de se laver les mains. Chaque caste et chaque métier possédaient ainsi un rituel significatif pour entrer dans les demeures et accueillir les hôtes.
Calia entraînait maintenant Mekeb à travers les rues animées du quartier marchant. Ils arrivèrent bientôt à l’allée des arches. C’était l’une des plus longues rues de la ville, et elle était enjambée sur toute sa longueur par de magnifiques et délicates arches en verre d’eau qui se croisaient et s’entrelaçaient. Tous les six jours, un marché avait lieu tout le long de cette merveilleuse rue. Et aujourd’hui, le marché des arches battait son plein.
Chaque étal proposait des produits plus fantastiques les uns que les autres. Il y avait dans cette petite échoppe des tissus aux couleurs éclatantes, des velours bleus, des satins blancs, des robes aux verts merveilleux cousues dans de la soie d’araignée, des écharpes de dentelle fine comme l’arc-en-ciel, des gants rouge teints à la poudre de rubis... Cette petite femme à coté, vendait des huiles aux senteurs de paradis, des parfums extraits des plumes de l’oiseau chanteur ou des larmes du crocodile, des fioles de nectar du soleil, des sels de bains aux odeurs de la nuit... Cet homme replet, encore plus loin dans la rue, proposait les plus belles perles des océans, des colliers de pierres de lune et de poussière d’étoiles, des boucles d’oreille en émeraudes des volcans... A chaque pas, de nouvelles merveilles s’étalaient sous les yeux, emplissant l’air de bruits mélodieux, d’odeurs délicates et de couleurs lumineuses.
Calia s’arrêta devant un étal qui proposait des boules de verre grosses comme le poing, qui émettaient une douce lumière d’or pâle traversée de filets blancs, et en acheta plusieurs pour éclairer le bassin de son jardin.
— Je les mettrai dans l’eau, comme ça on verra les fleurs bleues qui j’y ai plantées même durant la nuit.
Mekeb sourit doucement en hochant la tête. Lui-même s’arrêta dans une toute petite échoppe pour acheter une rose aux pétales d’argent ourlés de rouge sang, avec une tige et des feuilles de la pâleur fantomatique de la lune et un cœur de brume d’encre noir. Il la tendit à son amie.
— Merci d’être toujours là lorsque j’ai besoin de toi.
Calia rougit délicatement.
— Ne me remercie pas. C’est à ça que serve les amis.
Ils continuèrent à marcher d’étal en étal en se tenant par la main, commentant tout ce qu’ils voyaient et riant comme des enfants devant certains articles farfelus, comme cette élégante paire de botte en cuir de dragon gravée de runes de bronze, qui émettait un couinement sonore quand on essayait de l’enfiler avec des pieds trop grands.
La matinée passa rapidement et se fut bientôt l’heure de déjeuner. Mekeb emmena Calia manger dans une petite auberge contre le mur d’enceinte, pas loin de la porte de l’air. La cité avait une forme circulaire et était entourée par un mur haut de douze mètre et épais de trois, dressé et soutenu par la magie atlante, et composé des quatre éléments : l’eau, l’air, le feu et la terre. Le tout formait un rideau presque mouvant, d’une transparence opaque traversée de flammes, de pluie, de vent et de sable, et infranchissable. Seule une magie plus puissante encore que celle de ses fondations aurait pu l’abattre, et comme tous les atlantes, Mekeb et Calia ne pensaient pas qu’une telle magie existât.
Le mur était percés de neuf portes : trois portes principales et six portes annexes. A chaque tiers de sa circonférence, il y avait les portes de l’eau, de l’air et du feu. Les six autres étaient les portes de terre, plus petites que leurs colossales grandes sœurs. Les deux portes de bois, de chaque côté de la porte de l’eau : à droite la porte de lierre et à gauche la porte d’ébène ; puis les portes de métal, la porte d’argent à droite de la porte de l’air, et la porte de platine à sa gauche ; et enfin les portes de pierre, encadrant la porte de feu, la porte de sable à sa droite et celle de granit à sa gauche. Seules les portes de terre étaient véritablement empruntées, les autres n’étant ouvertes que pour des cérémonies particulières.
Ils partagèrent une omelette d’œufs de planeur des eaux et une salade de feuilles d’arbres-musique, en écoutant un joueur de luth et un chanteur interpréter successivement Je te pleurs Arima, Ils étaient quatre autour de la table et Le prince et la ronce. En dessert, ils se régalèrent de la spécialité de la maison, une tarte de pêches noires au miel de fleurs-soleil.
Ils sortirent ensuite se balader dans les ruelles de la vieille ville. Ils passèrent devant la porte de l’air, qui ressemblait à une tornade de douze mètres de haut, tout comme les portes de l’eau et du feu semblaient être une cascade et un mur de flammes. Ils virent une petite maisonnette de granite rose avec un toit d’ardoises bleues coincée entre deux gigantesques villas de marbre gris, ils s’extasièrent devant un minuscule jardin de plantes de tous les tons de bleu possibles et imaginables, et passèrent l’après midi à parler de tout et de rien et à se remémorer leur enfance commune.
— Je me souviens, dit Calia, quand Demba est arrivé chez vous, j’étais morte de jalousie. Maintenant, je regrette de ne pas l’avoir aussi bien connu que je l’aurais souhaité.
— Nous pourrons remédier à cela lorsqu’il aura achevé sa formation. Tu verras, c’est quelqu’un de vraiment adorable.
— Vous étiez amants, n’est ce pas ? Tu ne me considères pas comme indiscrète de te poser la question ?
— Non, venant de toi ce n’est pas indiscret. Oui, nous étions amants, depuis longtemps déjà.
Le sourire de Calia se fit taquin.
— Je me souviens pourtant d’un temps où tu préférais les filles !
— Et elles me plaisent toujours autant !
Ils continuèrent la conversation sur ce ton badin et léger tout en marchant. Ainsi passa donc le reste de la journée. Chez les atlantes, la sexualité n’était pas un sujet tabou, et les mœurs en la matière étaient très libres. Hétérosexuels, homosexuels, bisexuels, travestis... tous étaient tolérés et acceptés. De même, l’échangisme, les multiples partenaires et la polygamie n’étaient pas mal vu mais au contraire considérés comme normaux, quoique les lois du mariage soient très strictes en ce qui concernait les castes et les arrangements entre parties.
Enfin, alors que le soir commençait à tomber, ils décidèrent qu’il était temps de rentrer. Ils arrivaient à la limite du quartier des marchants quand Mekeb buta contre une vieille esclave qu’il n’avait pas vue et faillit tomber, se rattrapant de justesse au mur le plus proche. Celle-ci se répandit en excuses.
— Pardonnez-moi, seigneur, je n’ai pas fait attention.
— Et bien regarde où tu vas, la prochaine fois ! s’exclama le jeune homme en toute mauvaise foi, les sourcils froncés. Tu mériterais d’être fouettée pour ton inattention !
Il se redressa pendant que Calia chassait l’esclave de la main.
— Est-ce que ça va ? demanda la jeune fille, inquiète. Tu ne t’es pas fait mal ?
— Non, c’est bon.
Mekeb en profita pour passer son bras autour des épaules de son amie et ils continuèrent ainsi leur route.
En Atlantide, l’esclavage était un rouage indispensable de l’économie et de la vie quotidienne. Les esclaves représentaient à cette époque le quart de la population de la cité mais ils n’avaient pas la nationalité atlante, et par là même, ne possédaient pas les mêmes droits que les citoyens de la ville. Ils étaient la plupart du temps bien traités, c'est-à-dire qu’ils possédaient un toit décent, mangeaient tous les jours à leur faim et avaient souvent le droit de fonder une famille. Ils n’en restaient pas moins des esclaves, devant obéir à tous les ordres donnés et pouvant être puni cruellement en cas de désobéissance ou de faute. Les atlantes ne les considéraient pas comme des animaux, mais comme une sous espèce d’homme, avec laquelle il fallait être juste, parfois bon et parfois dur, mais qui leur devait obéissance.
Mekeb et Calia se tinrent serrés l’un contre l’autre jusque devant la villa du jeune homme. Là, il prit les mains de la jeune fille dans les siennes.
— Merci pour cette journée, dit il en plongeant ses yeux dans les siens.
— Je t’en prie. Je me suis beaucoup amusée, moi aussi.
— Veux tu entrer ?
— Je ne sais pas..., fit elle d’une voix hésitante. Est-ce vraiment une bonne idée ? Demba vient juste de te quitter, et nous n’avons plus été autre chose que des amis depuis l’âge de seize ans.
— S’il te plaît ? Je ne veux pas être seul cette nuit.
Calia posa une main sur la joue de son ami et celui-ci ouvrit la porte de chez lui, entraînant la jeune fille avec lui à l’intérieur. Cette nuit là, ils firent l’amour, et Mekeb réussit à garder Demba hors de ses pensées.

Mekeb était assis sur un muret, attendant patiemment depuis plus de quatre heures devant la porte du temple. Trois ans et onze jours exactement s’étaient écoulés depuis que Demba avait passé cette porte sans se retourner. Aujourd’hui, Demba venait de finir sa formation de prêtre de Jerêmil et il était autorisé à sortir du temple. Alors Mekeb attendait.
Partout dans la ville, la fête battait son plein car c’était également aujourd’hui les trois ans de la princesse Jimaï, née durant une éclipse, ainsi qu’Elio l’avait prédit.
Enfin, la porte bleue s’ouvrit et une silhouette mince sortit du temple sans regarder derrière elle. Mekeb se leva et avança de seulement deux pas. Demba s’arrêta juste devant lui et plongea son regard dans le sien. Ils restèrent ainsi un long moment, s’étudiant mutuellement, cherchant des repères familiers malgré les changements survenus chez les deux amis. Puis, Mekeb sourit.
— Tu as changé, karou. Je dirais que tu as mûri. Le temple t’a réussi.
— Sans doute, dit Demba en souriant à son tour. Mais toi aussi, tu sembles plus mature.
Et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en riant. Ils s’étreignirent longuement, puis ils se prirent par la main et se dirigèrent vers la cité.
— Parle moi de toi. Comment s’est passé ta formation ?
— Oh, je ne sais pas si cela va grandement t’intéresser. Pour les non-initiés... Mon mentor est le prêtre Rajavan, tu as sans doute entendu parler de lui ?
— Bien sûr. Il est célèbre dans toute la cité depuis le procès Kantum.
— C’est un bon maître, j’ai eu de la chance. Patient et juste, sévère lorsqu’il le faut. J’ai vu la princesse Jimaï, sais-tu ? Rajavan est l’un de ses professeurs. A mon avis, on demande beaucoup trop à cette enfant. Elle doit étudier plusieurs heures par jour avec les prêtres des six dieux, mais elle est trop jeune pour y trouver un quelconque intérêt. Alors elle s’échappe et elle court dans les couloirs, pensant qu’il s’agit d’un jeu lorsqu’on essaye de la rattraper. Elle est légère comme une plume et rie tout le temps, de tout et de rien.
— Elle t’a tapé dans l’œil, on dirait ? ricana Mekeb.
— Oh, tu serais ridicule d’être jaloux. Mais c’est une enfant adorable.
— Alors parle moi de tes expériences à toi, plutôt. As-tu un amant ?
— Non, pas en ce moment. J’en ai eu sept au cours des trois années écoulées, mais...
Demba s’arrêta, l’air gêné.
— Ils n’étaient pas toi.
— Je te remercie, souffla Mekeb en l’embrassant.
Ils marchèrent silencieusement quelques instants, puis Demba s’anima.
— Et toi ? Qu’as-tu fait durant tout ce temps ?
— Je me suis marié, Demba.
Celui-ci stoppa net. Il regarda son ami, l’air incrédule.
— Marié ?
— Oui. Elle attend mon premier enfant. Demba, je voudrais te demander de faire parti de notre famille.
— Qui est-ce ? Je la connais ?
— Oui, c’est Calia.
— La fille de l’orfèvre Calam ?
— C’est ça.
Demba contempla le mur le plus proche, l’air perdu. Mekeb posa une main sur son épaule.
— Je sais que cette nouvelle est un choc pour toi. Mais tu connais Calia et tu sais qu’elle sera une bonne mère. J’ai parlé avec elle, et elle est d’accord pour que nous soyons trois au lieu de deux à élever cet enfant. Quand elle est tombée enceinte, j’ai demandé une dérogation et nous avons eu le droit de nous marier. Nos pères ne s’y sont pas opposés. Demba, j’aimerai vraiment que tu acceptes de lier ta vie à la notre.
— Je ne sais pas, Mekeb. C’est très soudain. Il faut que je réfléchisse.
Ils continuèrent à marcher l’un à côté de l’autre en silence, chacun plongé dans ses pensées.
En Atlantide, les lois sur le mariage étaient sévèrement réglementées. Pour épouser quelqu’un d’une autre caste que la sienne, il fallait demander une dérogation spéciale qui serait étudiée par un prêtre de chaque ordre. De plus, il fallait l’accord des parents de chaque partie quand les demandeurs avaient moins de vingt-cinq ans. Un tel mariage avait donc rarement lieu. Heureusement, le seigneur Mebok et maître Calam étaient tous deux des gens influents. Pourtant, si Calia n’avait pas été enceinte, Mekeb et elle n’aurait probablement pas eu l’autorisation de se marier.
Ils arrivèrent devant la demeure de Mekeb.
— Entre, je t’en prie. Parle au moins avec Calia.
Demba hocha la tête et passa la porte. Une esclave s’inclina devant lui en lui présentant une lourde clé de bronze. Demba fût touché par ce geste à son intention. Mekeb et Calia lui offrait les clés de leur maison, en faisant sa demeure également. Il hésita un instant, puis prit la clé. Lui et Mekeb savaient que cela signifiait que, même s’il n’acceptait pas d’unir sa vie à celle de son ami, il serait toujours le bienvenu chez lui.
Demba tourna ensuite son regard vers l’escalier de bois si familier, et vers la silhouette qui en descendait. Calia se dirigea vers lui, puis s’inclina très bas, malgré son énorme ventre.
— Prêtre Demba, bienvenu.
Demba s’empressa de la prendre par les épaules et de la relever.
— Pas de titre entre nous, Calia. Je ne t’ai pas oubliée.
Et il l’embrassa sur le front, comme un membre de sa famille.
Ils passèrent tous les trois une journée très agréable, parlant de tous les sujets qui leurs passaient par l’esprit, riant à la moindre occasion, se racontant leurs souvenirs respectifs. Mekeb était heureux, et soulagé aussi. Il voyait qu’il y avait de plus en plus de tendresse dans les gestes de Demba lorsqu’il se penchait pour poser une main sur le ventre de Calia. Cela le rassurait et lui faisait mesurer toute l’étendue de la nouvelle maturité de son ami. Le Demba d’il y avait trois ans aurait été mortellement jaloux et aurait refusé de le revoir avant longtemps. Mais ses réactions aujourd’hui n’étaient plus celles d’un enfant, malgré son premier choc devant la situation.
Le soir venu, Mekeb était presque certain que Demba accepterait de faire sa vie avec eux.


Demba choisi d’unir sa vie à celle de Mekeb et Calia. Ils demandèrent une dérogation spéciale et, sept mois et neuf jours après la sortie du temple de Demba, il épousa ses deux amis. Le premier enfant de Mekeb et Calia fut une fille que Demba prénomma Asha. Calia eut trois autres fils de Mekeb et Demba : Memdi, Sahag et Jofua.
Demba devint respecté en tant que prêtre de Jerêmil. Il était craint par ceux qui enfreignaient les lois et loué pour sa justice par le peuple atlante.
A la mort de son père, Mekeb hérita de son titre et de ses biens. Devenu ami avec le prince Jikan, il fut nommé son conseillé personnel. Beaucoup de personnalités venaient lui demander ses conseils, car ils étaient reconnus par tous comme sages.
Calia mourut alors que Jofua n’avait pas encore dix ans, durant les troubles que connus la cité à cette époque. Mekeb et Demba élevèrent leurs enfants avec tout l’amour qu’ils possédaient. Asha épousa le prince Solveg et lui donna trois enfants ; Memdi hérita du titre de Mekeb et lui fit honneur ; Sahag voulut découvrir le monde et quitta l’Atlantide à l’âge de seize ans et nul dans la cité n'eut plus jamais de nouvelle de lui ; quand à Jofua, il suivit les traces d’un de ses pères et entra au temple de Jerêmil.
Demba mourut à l’âge de soixante sept ans, tué par l’un de ceux qu’il avait condamné bien des années auparavant. Mekeb le pleura longtemps.
Celui-ci atteint l’âge honorable de cent quarante huit ans. Il mourut paisiblement, entouré de trois de ses enfants, de ses huit petits enfants et de ses dix sept arrière petits enfants.

PRIX

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Lélie de Lancey · il y a
J'ai adoré ! Pouvoir me promener avec Mekeb et Calia dans cette Atlantide légendaire, dont vous m'avez ouvert les portes... C'est ce que j'aime dans mes lectures : accéder à d'autres dimensions !
Bienveillance, Douceur, Belle imagination, Poésie, tolérance... les piliers de votre texte si agréablement bien écrit. Un vrai grand plaisir et un coup de coeur. Merci beaucoup Arcubius !

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Laetitia Beau · il y a
Merci !
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Adlyne Bonhomme · il y a
Bien écrit Félicitations j'ai voté

je vous invite d'ouvrir ce lien pour lire mon poème en compétition et merci de voter.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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M. Iraje · il y a
Entre conte et légende, un vrai roman ... !
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Coraline Parmentier · il y a
Magnifique récit, très intéressant et d'une grande ingéniosité au niveau des éléments du synopsis ! J'ai eu beaucoup d'émotions différentes en lisant votre nouvelle. Bravo pour votre histoire !
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté bonne chance pour le concours
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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Patrick Peronne · il y a
Mon soutien :-)
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Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Très beau récit, et une belle histoire d'amours, même si elle est peu conventionnelle ;-)
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Emsie · il y a
Écrite dans l'avion, votre nouvelle a égayé mon voyage en TGV. J'ai beaucoup aimé, outre les personnages, l'approche sociologique du texte et le contraste entre l'ouverture d'esprit et la tolérance amoureuse, et le système de castes très rigide. Quelle imagination ! Toutes mes voix.
·
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette histoire bien écrite et fascinante ! Mes voix !
Une invitation à venir découvrir “Didi et Titi” qui est en lice pour
le Prix Faites Sourire Catégorie Jeunesse 2018. Merci d’avance
et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/didi-et-titi

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Hervé Mazoyer · il y a
Beau récit sur cette contree de legende qui a forgé des mythes et inspiré des ecrivains. Mes voix.
Si vous le désirez je vous invite à découvrir mon tout dernier texte en compétition :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-train-denfer
Tres amicalement.

·

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