13
min

Histoire de l'enfant qui voulait pêcher des poissons

Image de Manou

Manou

359 lectures

90

Qualifié

Yougoslavie, juillet 1956

— Iiiiivaaan ! Attends. Iiiiiiivaaan... Attendez-moi. J’viens avec vous.

Ivan se retourne un instant. L’enfant est loin derrière eux. Il le voit courir à toute vitesse. Son bras nu s’agiter. On dirait un pantin articulé, le bras lancé d’un côté pour lui faire signe, l’autre qui porte une besace de cuir en bandoulière et une canne à pêche. Les petites jambes qui sortent du short effiloché moulinent pour les rattraper. Il hésite à presser le pas pour semer l’enfant. Ou bien l’attendre pour le renvoyer d’une parole dure.

— C’est qui ce môme ? demande l’une des filles qui les accompagnent. Elle a deux longues nattes épaisses et brillantes et des yeux noirs qui jettent des éclairs quand elle le regarde. Elle s’est jointe au dernier moment au groupe. La virée entre copains qu’il avait organisée, camper au bord de la rivière, allumer un feu de bois et faire griller quelques saucisses, jouer de la guitare et de l’harmonica et chanter les trois chansons américaines qu’ils connaissaient, se foutre à poils pour plonger dans l’eau fraîche, tout cela qu’il faisait sans y penser avec les autres depuis toujours, avait pris une autre dimension depuis qu’elle avait dit qu’elle venait aussi. C’était la cousine de Lana et Stevan ses meilleurs amis. Elle s’appelait Mira et venait de la ville.

— C’est qui ce môme ? Elle avait la voix légèrement voilée. Quoi qu’elle dise, Ivan n’entendait que le timbre qui semblait lui caresser les tympans sans que le sens de ses paroles ne parvienne à son cerveau. Il la regarda sans mot dire. Les autres n’avaient pas l’air d’avoir l’intention de répondre à sa place si bien qu’elle répéta pour la troisième fois.

— Le môme qui nous court après, avec sa canne à pêche, c’est qui ?
— C’est son petit frère finit par lâcher Stevan. Il est du genre collant.

Entre temps, l’enfant les avait rattrapés. Il n’y croyait pas trop quand même, qu’ils l’aient attendu, s’attendait à se faire virer par son frère. Il caressait sa canne, comme un talisman et leur souriait, du sourire édenté des gamins de son âge.

— Bien sûr, viens, dit la fille aux nattes.

Ivan, ne réagit pas. Alors l’enfant reprit sa course, devant cette fois. Il dévalait la colline, on voyait sa tignasse blonde qui dépassait parfois des hautes herbes. Son sac de cuir lui martelait le dos mais il ne sentait rien, ni les pierres, ni les piquants des plantes sur ses pieds nus. Il arriva le premier à la rivière et s’assit sur une grosse souche pour attendre les grands. Il scrutait l’eau claire, les arbres qui s’y reflétaient, le soleil qui parfois éclairait un court instant le dos d’un poisson. Il se pencha sur l’eau comme pour humer son parfum et regarda tout autour de lui. On était encore de bonne heure le matin, ce n’était pas forcément le bon moment pour la pêche.
Quand les autres arrivèrent, il s’affairait quand même avec ses hameçons et sa canne. Il ne leur dit pas un mot, il ne pensait qu’aux heures à venir. L’enfant peut-être ne vivait que pour ça, pour ces heures-là.

Ivan et ses copains installèrent leur campement. Des tentes de fortunes composées des quelques piquets et sardines et de toiles qui dataient de la dernière guerre, rafistolées maintes fois, qui laissaient passer l’eau mais de toutes façons il ne pleuvait jamais en juillet. Quelques couvertures aussi, brunes et bien râpeuses, avec un bord rouge. Ils posèrent leur barda dans un coin à l’ombre, les garçons déjà s’étaient jetés à l’eau, qui en caleçon, qui complètement dévêtus.

Lana et les autres filles se baignaient aussi à présent. Elles n’avaient gardé que leur fine chemise de coton qui une fois mouillée collait à leur corps, le révélant plus qu’elle ne le cachait. Aucun ne semblait prêter attention à toute cette nudité ; ils jouaient à s’éclabousser, sortaient de l’eau et sautaient à nouveau, se défiaient à la nage.

L’enfant avait trempé ses pieds nus dans l’eau et regardait les grands jouer. Son esprit était toujours accaparé par ses promesses de pêche mais en attendant, il s’abandonnait au plaisir de sentir le soleil chauffer son dos, l’eau froide rafraîchir ses pieds et ses mollets. Il était peut-être le seul à percevoir derrière toute cette agitation, les jeux de séduction inconscients. Il voyait bien que Stevan et le grand brun à tâches de rousseur plongeaient sans arrêt, jetant des coups d’œil furtifs à la fille potelée qui riait un peu trop fort. Il avait surtout remarqué que son frère ne s’était pas déshabillé avec les autres pour se ruer dans la rivière mais qu’il semblait très affairé à rassembler des branches pour allumer un feu.

— Ivan, pourquoi tu te baignes pas ?
— C’est toi qui vas faire le feu ? lui répondit sèchement son frère. Il posait avec soin des pierres rondes au milieu desquelles il rangeait avec une minutie étudiée des petits branchages. La fille de la ville, Mira, ne s’était pas déshabillée non plus. Elle était allongée dans l’herbe et Ivan sentait son regard posé sur lui. Chaque geste qu’il faisait prenait un caractère inédit à cause de ce regard et il s’appliquait comme s’il voulait arriver à une sorte de perfection, comme si le fait qu’elle le regarde ainsi donnait un sens inattendu au fait de préparer le feu.

— Mira, tu te baignes pas non plus ? reprit le gamin blond. La fille rit un peu.
— Je n’ai pas très envie dit-elle, plus tard peut-être.
— Quand Ivan aura fini de faire le feu, dit l’enfant, comme ça vous pourrez vous baigner tous les deux.
Et content de lui, il sauta sur ses jambes et retourna à sa besace, ses hameçons, ses appâts. Il était venu pour ça, pêcher.


Le soleil était maintenant haut dans le ciel et l’enfant trottinait le long de la rivière. Il connaissait par cœur chaque courbe que faisait la rive. Parfois il s’arrêtait brusquement, le nez en l’air, comme un chien à l’arrêt, comme s’il allait trouver dans les nuages une réponse à une question cruciale. Puis il reprenait sa course au bord de l’eau. Il avait quitté les grands, qui s’étaient étendus sur les couvertures pour sécher, parler ou jouer aux cartes. Mira avait fini par tremper elle aussi ses pieds dans l’eau et Ivan s’était décidé à la rejoindre. Une fille de la ville. Elle était là depuis quelques jours, il l’avait rencontrée dans la rue avec Lana alors qu’il sortait de chez lui après une violente dispute avec son père. Il était sorti en courant, la tête en feu, se disant pour la millième fois qu’il allait se barrer. Se barrer pour de vrai, loin, à Paris. Il se répète Paris. Il ne sait pas vraiment où c’est, enfin si bien sûr, c’est en France. Là-bas c’est la liberté. Il n’en peut plus de son père alcoolo qui croit pouvoir lui dire ce qu’il doit faire. Il ne veut pas partir faire son service, il rêve de jouer de la guitare en chantant en anglais, il rêve de porter un levi’s. Enfin, non ça il s’en fout. Cela ne suffirait pas à le faire partir bien sûr. Non, il ne supporte plus son père qui bat sa mère. Il ne veut plus le voir. Il veut se barrer. Se barrer. Tant pis s’il les laisse.

— Tant pis pour eux !
Il leva les yeux, étonné, pour découvrir Lana et une fille qu’il n’avait jamais vue. Une longue fille au regard noir qui lui dit gentiment bonjour, je m’appelle Mira.
— C’est ma cousine, ajoute Lana. Elle va venir avec nous camper demain. T’es d’accord ?
— Si elle veut, bougonne Ivan qui essaie de retrouver son calme. Son cœur continue pourtant de cogner. Il s’éloigne avec l’impression de ne plus savoir mettre un pied devant l’autre naturellement. Elle sort d’où celle-là ? Il n’a pas vraiment envie qu’une fille inconnue se joigne à eux, aurait préféré se retrouver seul avec ses copains de toujours, parce qu’il sent que c’est la dernière fois qu’ils vont aller camper ainsi tous ensemble. Son départ, c’est pour bientôt, cela commence à s’organiser dans sa tête. Il va les laisser, il ne peut pas faire autrement.

Mira et lui sont donc là tous les deux, assis au bord de l’eau. Elle a relevé sa jupe et il regarde ses jambes qui bougent doucement dans l’eau claire, des têtards viennent grignoter leurs pieds.

— Il est parti où ton petit frère ? il a l’air tellement content d’être venu avec nous. Quel âge il a ?
— Ouais, il a huit ans. Il adore pêcher, il ne pense qu’à ça, il ne parle que de ça.

Finalement, Ivan est pris d’un remord d’avoir pensé le semer. Son petit frère. C’est comme lui, il morfle pas mal. Pire même, parce qu’il est tout petit. Pas étonnant qu’il adore la pêche, au moins avec les poissons, il a la paix. Ivan se sent soudain incroyablement triste. Il en pleurerait presque.

— Ça n’a pas l’air d’aller, dit Mira. On est bien ici pourtant non ?

Ivan arrive enfin à la regarder pour de vrai. Elle lui plaît infiniment. C’est maintenant seulement qu’il s’en rend compte. Il la connaît depuis quelques heures, il lui a à peine adressé la parole mais il sait à quel point elle lui plaît.

— On se baigne alors ? dit-elle. C’est ce que ton frère voulait ?

Elle n’attend pas de réponse, déjà elle enlève sa robe. Contrairement aux autres jeunes filles du groupe, elle porte des sous-vêtements avec de la dentelle. Ivan n’en revient pas. Elle est dans l’eau et l’éclabousse.

— Allez viens, ça va lui faire plaisir qu’on se baigne ensemble ! Tu lui dois bien ça.

Le môme s’est enfin arrêté et a sorti pour la première fois sa canne. Pourquoi là spécialement ? Lui seul le sait. Mais il pourrait l’expliquer s’il y avait quelqu’un pour lui demander. Il dirait :
— Parce que regarde, y a juste un nuage devant le soleil alors les poissons sont étonnés qu’il y ait moins de lumière et viennent aux nouvelles à la surface de l’eau. C’est le moment.
Il pourrait dire aussi :
— Parce que c’est beau ici, tellement beau et calme. Quand tu pêches, faut être tranquille, faut être bien. Si t’es bien, les poissons le sentent et ils arrivent pour voir. C’est le moment !
Il pourrait encore dire :
— Chut, regarde, ça ne s’explique pas, moi je le sens, les poissons vont mordre.

Il s’est installé sur un rocher tout rond, a sorti son hameçon, ses appâts et a lancé sa ligne, avec une précision étonnante pour son âge. Il est d’une immobilité absolue, ne fait pas plus de bruit que ces araignées d’eau qui se posent tellement doucement, là où l’eau de la rivière est quasi stagnante, arrêtée par des pierres et des morceaux de bois qui flottent. L’enfant pêche. Il n’a plus d’histoire, plus de passé, de souvenirs. Pas d’avenir. Il ne fait qu’un avec sa canne, le fil, l’hameçon et l’appât tout au bout. C’est seulement quand un poisson mordra qu’il pourra réintégrer son propre corps, le poisson imprimera à l’ensemble un mouvement qui lui permettra de reprendre le fil de sa vie.

Bon, finalement cela ne mord pas beaucoup. L’enfant remonte l’hameçon et continue à longer la berge.

Les deux autres se baignent ensemble maintenant. Mira est bonne nageuse et remonte le courant sur plusieurs dizaines de mètres. Ivan la suit tant bien que mal, d’habitude il se contente de plonger dans l’eau et de chahuter avec les autres. Il n’a jamais eu l’idée de nager là-bas. Elle l’a distancé et s’est hissée sur un rocher, au milieu de la rivière. Cela fait une île minuscule, ce rocher, avec une fille ruisselante posée dessus. Il s’arrête un instant pour la contempler. Se retourne pour voir où sont les autres. Mais non, la rivière a sans doute fait un coude, on ne voit plus personne.

Quand il est arrivé au rocher, elle a plongé à nouveau dans l’eau mais cette fois-ci il est plus rapide et l’enserre de ses bras. Il lèche les gouttelettes qui coulent sur ses joues, l’eau a un goût un peu fade. Il essaie de l’embrasser mais elle s’est faufilée entre ses bras et rejoint la berge. Il s’allonge alors à côté d’elle et ne bouge plus, ne parle pas non plus.

C’est elle qui raconte alors. Elle vient de Zagreb. Elle vit seule avec sa mère. Le père est mort. Oui, c’est la première fois qu’elle vient voir ses cousins. Parce qu’à la ville en ce moment, c’est plutôt dur. Y a pas grand chose dans les magasins et puis les gens ont toujours assez peur. Peur de la police, peur des voisins parfois. Enfin pas elle et sa mère parce que tout le monde les connait. Mais bon, pour les vacances la mère a pensé que ce serait bien qu’elle vienne à la campagne. Elle a toujours sa voix un peu basse, elle s’est tournée vers lui pour lui parler, elle a une petite goutte d’eau qui perle au bout du nez, qui tremble un peu, ça y est elle est tombée. Cela fait rire Ivan, il n’a rien écouté de ce qu’elle disait. Comme elle fait un peu la tête, il dit :
— Mais si, t’habites Zagreb et maintenant tu es venue à la campagne pour me rencontrer.
— Oui c’est ça. Et toi, tu te moques de moi, mais tu ne dis rien sur toi.

Que dire ? La première chose qui lui vient à l’esprit, c’est qu’il voudrait la baiser. Pendant quelques secondes, cela prend toute la place dans sa tête. Lui dire cette envie. Et puis lui dire aussi qu’il va partir.


A cet endroit de la rivière, il fait très sombre. Le cours d’eau s’est rétréci et les arbres des deux berges se rejoignent obstruant la lumière. Parfois un bref coup de vent perce une trouée dans cette voûte, et les rayons du soleil s’engouffrent, illuminant un instant l’eau, l’herbe des berges, les ailes des libellules, les rochers qui affleurent. La seconde suivante, tout est plongé dans une obscurité qui paraît encore plus intense après ce flash. L’enfant est là. Il guette les trouées de lumière, juste pour le plaisir de voir tout s’illuminer d’un coup. Il essaie à chaque fois de repérer un détail invisible quand il fait sombre. Il a déjà surpris deux grenouilles copuler dans un coin, pour replonger la seconde d’après dans l’ombre et l’anonymat. Il attend quelques minutes la prochaine brise qui fera bouger les branches et éclairera à nouveau la scène, un ragondin qui traverse en un éclair la rivière pour rejoindre son terrier, un poisson dans la gueule. Il disparaît en même temps que les feuilles se referment sur le soleil. C’est un spectacle permanant dont l’enfant ne se lasse pas. Bientôt, il va intervenir lui-même en jetant sa ligne, au milieu des pierres et des plantes aquatiques.

La pêche, c’est une attente. Le temps est mis en suspend. On croit que c’est une histoire de pêcheur et de poisson. Mais l’essentiel est ailleurs. La pêche est une méditation, qui commence avec la trajectoire de la ligne lancée. En s’enfonçant dans l’eau, l’hameçon crée des ondes qui agissent comme le son des cloches tibétaines sur le cerveau du pêcheur qui peut entrer en méditation. L’enfant a lancé sa ligne, l’hameçon a dessiné son jeu de cercles sur l’eau verte qu’il ne quitte pas des yeux. Sa vie d’enfant est mise entre parenthèses ; il n’est plus ce vaurien qui fait enrager sa mère et son maître d’école, l’enfant pauvre qui court pieds nus de mars à octobre. Il n’est plus le môme malmené par son père alcoolique et violent. Il est l’enfant pêcheur. Soudain, le poisson a mordu, et la vie se remet en branle. Il tire d’un coup sec sur la ligne et relève l’hameçon. Il reste très concentré, en apparence immobile mais son cœur s’est mis à battre plus rapidement. Au frétillement du poisson tout au bout de la ligne répond son excitation intérieure. Alors il détache le gardon argenté de l’hameçon et le soulève victorieux, le présente à un public imaginaire et admiratif. L’enfant est le dieu pêcheur.


Il n’a rien dit finalement. Du moins pour le moment. Ils ont fait l’amour et c’est déjà pas mal. Mira a la peau veloutée. Tellement douce et chaude. Il arrive à lui dire des choses sur sa peau. La terre à cet endroit est un peu collante et bientôt ils sont recouverts d’une fine couche de vase qui sèche au soleil. Il a roulé sur elle et ne la quitte pas des yeux. Elle l’enserre avec ses cuisses, ses mains parcourent son dos. Elle lui dit que c’est la première fois pour elle. Alors il ralentit le rythme, il veut qu’elle ait du plaisir même la première fois. Ça aussi il le lui dit. Après ils sont retournés se baigner dans la rivière, pour se laver. Mais finalement ils s’enduisent le corps encore avec cette terre vaseuse, il lui recouvre les cuisses, les seins, le ventre. Il lui fait un masque sur le visage, on ne voit plus que ses deux yeux noirs qui clignent un peu en le regardant. Il laisse aussi la bouche libre. Elle peut lui sourire et l’embrasser. Il la laisse à nouveau sécher, toute enduite qu’elle est et c’est comme s’il avait façonné une poupée de terre et lui avait donné vie. Mais c’est une vraie fille et il va falloir qu’il finisse par lui dire des choses.
D’ailleurs elle demande encore :

— Tu me dis quoi sur toi ?
— Alors tu as accepté de faire l’amour avec moi pour me faire parler ?
Il passe la main dans les cheveux de Mira, ses nattes se sont détachées et il glisse ses doigts dans les boucles. Pourquoi les filles veulent-elles toujours parler. Il sait que s’il commence, il ne pourra plus s’arrêter, que s’il y a une fille à qui il a envie de raconter ce qu’il a dans la tête, c’est bien elle. Mais peut-on dire à celle à qui on vient de faire l’amour, pour qui en plus c’était la première fois, peut-on lui dire juste après, la chose la plus importante que j’ai dans la tête en ce moment, c’est que je vais me barrer loin de tout ça. Peut-on vraiment lui dire ?

— Tu me plais depuis que je t’ai vue l’autre jour, lui dit-il finalement.
— Tu avais l’air extrêmement fâché. J’ai cru que c’était parce que Lana t’avait demandé si je pouvais venir.
— Non bien sûr que non. Enfin si. J’avais pas envie de te rencontrer vraiment peut-être.
— Et maintenant, t’es encore fâché.
— Je n’étais pas fâché contre toi. C’était contre mon père. Je déteste mon père. T’as jamais eu envie de partir finit-il par lâcher, tout quitter, te barrer dans un autre pays, avoir une autre vie.
— Il y a trop de gens à qui je tiens ici. Je ne pourrai pas supporter de ne plus les voir. Ma mère et ma grand-mère, Lana et ma meilleure amie. Jamais je ne pourrai les laisser. Toi tu pourrais quitter tes parents, ton petit frère ?
— Mon père est un putain de salaud.
— Et les autres ?
Bien sûr, il y a sa mère et le môme. C’est à cause d’eux qu’il est encore là. Comment les laisser eux. Et maintenant Mira. Pourquoi Lana a-t-elle proposé qu’elle vienne à la rivière. Qu’est-ce qui lui a pris de lui faire l’amour. Il la regarde et la tristesse de tout à l’heure revient. Pourtant il y a quelques heures, il était tellement décidé à partir pour de bon.


Il a un seul poisson dans sa besace, mais n’a pas dit son dernier mot. Il marche depuis un long moment déjà. Il est loin du campement des grands maintenant. Le soir est arrivé. Le soleil a encore quelques heures devant lui avant d’aller se coucher. On est aux jours les plus longs de l’année. L’enfant sait que c’est au crépuscule que les poissons sont le plus vulnérables. La lumière se fait plus douce, la chaleur est montée en puissance toute la journée et garde son intensité pendant les quelques heures précédant la nuit. L’activité aux abords de l’eau est devenue incessante. Les oiseaux plongent vers la rivière pour y boire ou gober une mouche bourdonnante. Une myriade d’insectes de toutes sortes volette en tout sens au dessus de l’eau. Les libellules dansent leur ballet éternel et mordoré. L’enfant s’est accroupi et observe tout ce petit monde, puis une nouvelle fois, sort ses hameçons, ses appâts. Les sens en éveil, il enfile l’appât au bout de l’hameçon. La rivière à cet endroit s’écoule avec lenteur, on dirait presque un étang. Les araignées d’eau ont pris possession de la surface, si légères que leurs pattes ne laissent sur l’eau qu’une trace imperceptible. Elles semblent encore plus nombreuses car leur corps est dédoublé par leur reflet ou n’est-ce pas plutôt leur ombre. Tout au bord de l’eau, l’enfant aperçoit deux ballots de paille qui flottent. Il s’approche et grimpe sur les ballots qui prolongent la berge, à l’intérieur de la rivière. Il est maintenant tout au bord du second ballot, le plus éloigné du bord, à plusieurs mètres de la berge. La paille nouée perd des graines restées accrochées aux tiges et ces graines flottent tout autour. Ce n’est pas de la paille ordinaire, ce sont des ballots de chanvre qui perd ses graines. Dans la chaleur du soir, la paille et ses graines dégagent un parfum fort et entêtant, auquel n’est pas insensible l’enfant pêcheur. Et encore moins les poissons qui pullulent tout autour. Il se met à rire tout seul, rire de bonheur, rire de voir tous ces poissons s’offrir à lui, rire pour toutes les fois où il aurait pu pleurer. L’enfant va chercher sa canne, il lance à peine la ligne, les poissons sont là, il n’a qu’à les pêcher, les poissons ne se lassent pas de se faire attraper.


Il avait fait des kilomètres et sa besace remplie de poissons pesait lourd. Au milieu de la nuit, l’enfant avait finalement rejoint le campement. Les autres avaient longtemps veillé aussi avec leur guitare et leurs chansons. Curieusement Ivan n’avait eu envie de jouer ce soir que de vieux airs croates, des choses de leur enfance, d’habitude chantées par les vieux. Il grattait sa guitare doucement et regardait Mira qui ne le quittait pas des yeux non plus. Ils avaient rejoint les autres tout à l’heure. Au fur et à mesure que les heures passaient au bord de la rivière, Ivan sentait la colère qui l’habitait depuis si longtemps le quitter. Il plaisantait avec ses copains, osait même un baiser dans le cou de la jeune fille, devant eux. Quand Stevan avait pris son harmonica, Mira s’était blottie dans ses bras et Ivan aurait aimé que cette nuit dure toujours. Puis ils s’étaient couchés tous les deux sous une des tentes et avaient fini par s’endormir serrés l’un contre l’autre.

Il a déposé sa pêche miraculeuse dans un panier fermé qu’il a glissé au frais dans la rivière. Il s’est longuement étiré, un sourire aux lèvres, avant de se déshabiller et de plonger dans l’eau. Il barbotte un moment en regardant la lune. Quelques minutes plus tard, l’enfant pénètre dans la tente où son grand frère dort, enlacé avec Mira. Il s’allonge tout doucement sur la couverture et enfouit son visage dans la chevelure soyeuse de la jeune fille, son bras l’entoure et sa main vient reposer avec confiance sur l’épaule d’Ivan. L’enfant s’endort à son tour, en paix avec lui-même, en paix avec le monde.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
90

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie-Françoise
Marie-Françoise · il y a
Décidément votre écriture me plaît deuxième histoire pour laquelle je vote bravo. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vs le soutenir ?
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
une nouvelle poétique autour du monde de l'enfance , mes voix !
en lice Imaginarius et Poésies Hiver , si vous aimez

·
Image de Odik Tjut
Odik Tjut · il y a
Je vote! Que voilà un texte qui nous emporte loin...
·
Image de Laurence Bourgeois
Laurence Bourgeois · il y a
Je vote*** pour l'ambiance de votre texte. Merci, c'est rafraichissant. A bientôt pour de nouvelles oeuvres j'espère ! Et si d'ici-là, vous avez le temps d'aller faire un tour à "La piscine" (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4), votre avis m'intéressera. Merci, Laurence
·
Image de Magalune
Magalune · il y a
L'ambiance m'a fait un peu penser aux "enfants du marais". Les émotions m'ont prises à la gorge avant d'avoir eu le temps de dire ouf.
·
Image de Dija Osmani
Dija Osmani · il y a
Une histoire touchant, l'écriture décris bien les sentiments de frères, leur douleur dû a leur contexte familial, ainsi que leur
bien être dans la nature près de la rivière, les joies de la pêche, le bain, le camp... Envie d'en lire plus. Bravo Emmanuelle. J'ai voté pour toi.

·
Image de Manou
Manou · il y a
Merci Dija. Au plaisir que tu lises d'autres de mes histoires... A bientôt
·
Image de Françoise Bardet
Françoise Bardet · il y a
En fait ce n'est pas Françoise mais un autre Bardet!
·
Image de Manou
Manou · il y a
J'ai bien vu mais il faudrait que cet autre Bardet vote ;)
·
Image de Françoise Bardet
Françoise Bardet · il y a
Mo, je vote pour toi.
Mais cette histoire me semble me rappeler l'histoire de quelqu'un que l'on connait?
Me tromperè-je?

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Une histoire originale avec le frais parfum de l'enfance et son regard étonné sur le monde.
Une invitation à découvrir mes deux textes en lice également : "l'oeuvre et son maître" et " du formaldéhyde au ..." . Merci beaucoup .

·
Image de Manou
Manou · il y a
Merci. Je vais aller voir. A bientôt
·
Image de Marie Cécile
Marie Cécile · il y a
Une très belle écriture, une atmosphère captivante : Il m'était impossible de ne pas voter !
Au plaisir de vous lire à nouveau :-)

·
Image de Manou
Manou · il y a
Merci. Je viens de lire quelques uns de vos textes et poèmes. Je suis très touchée pas vos sujets.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Bien sûr, il y avait eu sa voix, dès le début, quoi d’autre ? Mais curieusement ce n’est pas cela dont il se souvenait, mais plutôt d’une image qui s’était imposée d’emblée. ...

Du même thème