Histoire de femmes

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Maud - Lundi
Début de semaine.
J'ai toujours un peu de mal à me retrouver seule. Les autres ne sont pas là, c'est le silence.
Je me sens...comment dire... incomplète. Il me manque une partie de moi même.
Paradoxalement, je ressens une sérénité. C'est bon de se retrouver vraiment soi même. Etre ce que l'on est sans composer avec les autres. C'est reposant.
Je suis discrète. Quand le dimanche elles sont toutes là à parler, à vouloir se faire entendre à tout prix, je ne dis rien, je les écoute. Je ne suis pas à l'aise avec les mots. Je préfère observer. On me juge insignifiante parfois, sans avis, mais ce n'est pas ça. Je me protège et je me sens souvent plus forte qu'elles qui veulent imposer leur loi.
Discrète mais volontairement.

Je suis le pilier de la communauté, sans moi, tout s'écroule, rien ne tient.
A l'origine, il y a moi. Et un jour, Lucie est venue. Un peu plus tard, c'est Gwendoline. Et ensuite Marie. Régulièrement, quelqu'un arrivait. Nous sommes six maintenant.
Je n'ai rien dit. Je me disais qu'elles allaient partir. Je ne savais pas pourquoi elles venaient mais cela n'allait pas durer. Pas de raison de m'inquiéter.
Puis j'ai vu les regards de ma famille. Surpris, interrogatifs, furtifs, en coin...rarement bienveillants. On ne me comprenait plus.
Alors est venue la honte de n'être pas comme tout le monde. J'ai fini par fuir.
Je vis désormais dans une caravane, loin du monde.

Roselyne - Mardi
Mais c'est pas vrai, il va me faire chier longtemps avec son camion garé en vrac lui !
Allez, dégage, tu vois pas que t'as rien à foutre là !
Quoi ? Tu bosses toi ? Vu la vitesse à laquelle tu décharges ton gros cul, tu glandouilles oui !
Ah bah c'est pas dommage.
Moi aussi je t'emmerdes p'tit con.

Faut que je me calme. Il est trois fois plus costaud que moi celui là. J'ai beau être super musclée, je ne fais clairement pas le poids.
Respiration alternée. Je pense aux conseils de Maud. Narine bouchée, inspiration, changement de narine, expiration.
La vache, c'est vrai que ça détend.
Je ne sais pas pourquoi j'ai cette envie d'être grossière. Le dimanche est souvent fatigant, j'ai besoin de rager sur quelqu'un. Le lundi, c'est pas mon jour. Alors, j'accumule encore un peu plus de fiel. Et faut bien qu'il sorte. C'est pas bon de garder en soi le négatif. Je pense aux autres, faut que je me libère. Sinon, ce serait encore plus invivable.
Alors voilà, c'est pour le bien être de nous toutes que je suis comme ça.
Pas pour mon plaisir, putain non.

Eugénie - Mercredi
C'est le jour des enfants. C'est chouette comme nom ça, le jour des enfants. Ça sent les rires partagés, l'activité loisirs, les petits bras câlins tout doux.
Sauf que, pas de bol, j'en n'ai pas, d'enfants !
Je me dis toujours que je vais aller en voler un au square, pour voir ce que ça fait. J'aime bien cette idée, je la trouve cool. Mais quand je vois le regard de ces mères vers leurs bambins, emplis d'amour anxieux, je ne me vois pas leur en piquer un.
Alors je fais l'enfant moi même.
Je fais le pitre dans ce square, je fais des grimaces aux tout petit. Attention hein, pour rire, pas méchant. Je fais des galipettes, je dévale la pente, la petite parce que sinon, je vomis tout mon repas. Alors c'est pas très drôle du coup. Je raconte des histoires. J'ai des livres plein les poches. Mon manteau est tout déformé mais franchement, j'en n'ai rien à faire. M'en fiches complètement !
J'emmène des gâteaux et des boissons pour le goûter. Depuis le temps, tout le monde me connait, je fais partie du lieu.
Les mercredi gris, pluvieux sans cris d'enfants, ça me colle le bourdon. C'est une journée carrément pourrie.

On m'appelle la "vieille gamine", mais ça m'est égal. Je lui fais un pied de nez à ce surnom pas beau tout moche.
Ma journée sent le soleil quand j'ai vu quatre ou cinq marmots venir à moi. Un tout petit, c'est tendresse et compagnie. C'est moustache de chocolat et rire dans les yeux. C'est l'espoir dans notre vie.
Ma nuit sera douce et belle.
Quand j'entends un enfant chanter, je ne suis plus Eugénie parmi les autres. Je suis unique, je vis des instants qui n'appartiennent qu'à moi. Et là, je suis heureuse.

Marie - Jeudi
Je me fais belle. J'apporte un soin tout particulier à mon regard. Un fard à paupières doré et souligné de noir, il apparaît comme encore plus vert, plus mystérieux que jamais.
Je mets une perruque brune. Aujourd'hui, je serais belle andalouse.
Une petite touche de parfum, et me voilà prête.
J'aime mon corps, mince mais musclé. J'aime sentir les regards des hommes sur moi. Me sentir désirée, déshabillée parfois me procure des sensations incomparables. Des frissons me parcourent le corps.
Je laisse mes pas aller à leur gré.
Qui vais je rencontrer aujourd'hui ? Je pense fébrile au premier regard que nous allons nous lancer. Œillades timides ou clins d’œil effronté, battements de cils ou sage effarouchée.
Je me sens d'humeur aguicheuse aujourd'hui. Ma tenue de danseuse de flamenco n'est pas choisie par hasard. Robe froufroutante et dégageant ce qu'il faut de mes épaules pour permettre aux hommes de rêver et aux audacieux de m'aborder.
Mais sous mes airs provocants, je ne me laisse pas attraper facilement.

Je ne vais jamais plus loin que le premier rendez vous. Un verre offert à une terrasse devra satisfaire l'homme du jour. Je ne peux pas aller plus loin. Je joue à l'intrépide mais au fond de moi, je suis timorée. Il m'est un peu gênant de l'avouer mais je n'ai jamais franchi le cap d'être serrée dans des bras. Mon corps n'a jamais reçu de caresses.
Il me faudrait me mettre nue, et j'en suis incapable. Etre nue physiquement reviendrait à me mettre nue psychiquement.
Et de me dévoiler, il n'en est pas question.

Lucie - Vendredi
Carnet de croquis sous le bras, je vais me promener. Ici, je vais esquisser ce visage de marchande, là, cette future maman radieuse. Et pourquoi pas essayer cet oiseau sur la fontaine ?
Je veux tout croquer de la vie autour de moi.
Montrer aux filles qu'il existe tellement de jolies choses, pour peu qu'on prenne le temps de regarder autour de soi, de se poser.
Nous sommes toutes tellement assoiffées de profiter de nos quelques instants de liberté que nous ne voyons plus le principal. Le monde dans son entier. Pas un petit bout par ci par là.

Je voudrais faire le portrait de chacune de nous. Eugénie avec ses étoiles dans les yeux quand elle parle d'enfants, Marie, quand elle défile dans la chambre pour savoir quelle tenue porter. Roselyne, quand elle nous raconte la tête ahurie de celui qu'elle vient d'apostropher. Gwendoline, rouge de son effort mais apaisée. Et Maud, sans qui je ne peux exister.
Et surtout, j'aimerais faire un tableau de nous toutes ensemble.
Hélas, je sais que ce n'est pas possible. Ces œuvres ne naîtront jamais de mes pinceaux.

Gwendoline - Samedi
Je cours. Je dois courir. Je suis faite pour courir.
C'est un leitmotiv, ma première pensée le matin, au réveil.
Sentir la sueur dégouliner dans mon dos est un véritable plaisir. L'odeur de transpiration affole mes sens.
C'est une vraie jouissance.
J'enchaine les kilomètres. Petite foulée, sprint. Je mets un pied devant l'autre, c'est tout.
Et quand j'en ai assez de courir, je vais à la piscine.
J'enchaîne les longueurs. Crawl, papillon. Je bats des pieds, c'est tout.
Ou encore de la savate boxe française.
J'enchaîne les coups. Fouetté, chassé. Je lève le pied, c'est tout.
Cours, tape, cours, nage.
Ne pas penser.
Tant que dans ma tête défile ma vie, je bouge. Etre en action m'empêche de ruminer.
Je dois bouger. Je pousse mon corps au maximum de ses limites.
J'ai une sorte de rage au fond de moi qui me motive.
Et lorsqu'enfin je sens mon corps épuisé, je vais prendre une douche et me mets au lit pour m'endormir...

...et oublier !
Oublier que je ne serais jamais une grande championne. Que je ne pourrais jamais vivre les exploits que je rêve d'accomplir.
Oublier les autres, ma petite vie minable sans surprise, sans challenge.
Oublier que je ne serais jamais libre.
Sans Maud, je ne serais rien. Je sais tout ce que je lui dois.
Mais que cette dépendance me coûte !

Maud et les autres femmes - Dimanche
Je vis désormais dans une caravane, loin du monde.
Chaque jours de la semaine, je suis une femme différente.
Cela porte un nom. "Le trouble dissociatif d'identité". Enfin je crois, je ne suis pas très sûre.
Et peu importe.
Nous sommes parvenues à nous entendre. Chacune d'entre nous a son jour de la semaine pour être elle-même, pour se réaliser. Mon corps devient leur enveloppe. Mais leur façon de vivre leur appartient.
Perruque, postiche, lunettes permettent à chacune de se transformer.
Le dimanche nous voit toutes réunies. Elle est difficile cette journée, éprouvante, mais je suis moi dans mon ensemble.

A six, je suis entière.
Mais la cohabitation se passe de plus en plus mal. Nos exigences sont de plus en plus difficiles à satisfaire avec l'âge.
Les désirs de bébé d'Eugénie sont violemment rejetés par Marie et Gwendoline.
Lucie aimerait quitter la caravane pour avoir une maison avec atelier.
Mais surtout, toutes sont frustrées de leur vie éphémère. Une journée par semaine ne leur suffit plus.
Elles deviennent trop envahissantes, je ne sais plus qui je suis. Comment cela va t'il se terminer. Je ne veux pas que l'une d'elle prenne le pas sur les autres.
Pour une fois, j'ai réussi à cacher mon intention. Cela demande une concentration qui m'épuise mais je dois tenir bon.
Nous sommes réunies comme tous les dimanche. Il faut que cela s'arrête. J'ai pris un panier et nous sommes allées dans la forêt. C'est l'automne. J'aime cette odeur de feuilles humides, toutes ces couleurs m'enchantent. Je sens Gwendoline en moi se retenir pour ne pas courir et Lucie, triste de ne pas pouvoir rendre sur une toile cette ambiance qui se dégage. Eugénie se retient pour ne pas se jeter dans les feuilles mortes et Roselyne réprime à grand peine des jurons de satisfaction. Quant à Marie, elle n'est pas loin. L'idée de séduire un bûcheron émerge doucement dans mon cerveau.
Je suis apaisée. Presque heureuse. Nous sommes bien toutes là.
C'est le bon moment je le sens.
Mon œil repère enfin ce que je suis venue chercher. Je ramasse les champignons, les plus jolis, les rouges à pois blancs.
Les plus dangereux aussi.
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