7
min

Histoire de fantôme

Image de Pago

Pago

3 lectures

0

On était lundi matin. Le soleil n’avait pas encore ravalé les étoiles quand je me levai pour aller au travail. Tout était encore possible. Pourtant quand je demandai aux collègues comment ils allaient, ils me répondirent « comme un lundi ». Ils n’avaient pas la même vision que moi quand ils répondaient ainsi, c’est-à-dire qu’il y avait une nouvelle semaine à supporter avant le weekend. Quelque chose d’horrible en somme.
C’était une nouvelle course qui commence. Il faisait froid, j’étais fatigué de mon weekend de fête, mais j’étais ravi d’imaginer toutes les possibilités qui s’offraient à moi. Un univers plein d’espoirs. Mes collègues, eux, ils étaient devenus des fantômes. Je percevais dans leur regard quelques éclats d’âme aux couleurs ternes, empoussiérés par le temps.
Ma peau aussi elle partait en lambeaux petit à petit, arrachée par les mensonges et les attitudes que j’avais mimés de mes compères. Moi aussi je devenais transparent, semblable aux autres au fur et à mesure que je les côtoyais. Heureusement, cela n’arrivait que par bribes infimes, bien que le temps joue contre moi, je jouais aussi avec lui.
Plutôt que de fuir constamment la vie en divertissements futiles, je préférais cogner la vie. Et elle me le rendait bien. Une idée rentrait dans ma tête, je la mettais en application, et l’ennui me rappelait à l’ordre quand je me reposais trop. Je marchais, je courrais, j’allais à la rencontre des gens, du monde, je créais, j’écoutais, j’encaissais, je donnais, je souriais, je pleurais, j’apprenais.
A mon travail, je m’évadais par l’imagination, j’établissais un plan d’action pour ne pas devenir trop vite un fantôme. Je comprenais de mieux en mieux mes collègues, leurs vies d’observateurs. Quelque chose de tout plat, fiers d’arborer leurs petits restes de vie pourtant. Mon salaire m’obligeait à me mélanger à eux, mais j’évitais au maximum de me faire empoisonner.
Alors pour pas m’ennuyer, je me concentrai complètement sur ma tâche, du travail à la chaîne. Chaque geste, chaque pièce, la couleur du mur, des machines, le cliquetis des vis et des boulons, et puis enfin, une sensation amena une pensée, un souvenir, un nouvel horizon, mon corps passa en mode automatique et je planai, malgré le froid, malgré la fatigue, qui finalement me rappelai que je fus en vie.
L’heure sonna, je saluai mes collègues avant de m’en aller. Dans la journée, j’avais eu une inspiration à propos d’une histoire de poulets, ça marina dans ma tête pendant le trajet. Quand j’entrais chez moi, j’eus faim. Je me cuisinai donc un plat, j’épluchai les carottes, les navets, les patates, puis je les coupai et les cuisis à la vapeur, ensuite je lavai une salade, l’essorai, puis préparai une vinaigrette.
Ça prenait du temps, mais le temps était là pour ça aussi. Sinon, j’aurais fait quoi ? Regarder la télé et la laisser lentement peler mon aura comme les couches d’un oignon ? Très peu pour moi. Quand je cuisinais, j’avais un rapport différent à la nourriture, c’était pas une corvée. C’était par flemme, parfois, que même manger était une corvée. Une paresse ectoplasmique qui me détachait de la faim, du plaisir de la bouche et de l’estomac, en bref de ce qui faisait ma chair, mon corps, mes sensations, mon instinct de survie.
Maintenant que j’avais la panse pleine, j’entamai l’écriture de mon histoire de poulets. Je les imaginai gambader en plein air sous un grand soleil, ça me raviva en cette rude période d’hiver. Je ne savais pas ce qui allait leur arriver encore, ils finiraient dans une assiette, c’est tout ce que j’avais décidé.
Je supposai déjà que mes lecteurs trouveraient ça génial de défendre la cause animal de cette manière. En réalité, il y avait rien de politique dans ma façon de penser mon œuvre, juste une inspiration, une certaine description de la réalité. On vit, on meurt, c’est pas propre aux êtres qu’on mange. Ça m’importait peu, chacun serait libre d’interpréter, la création c’est collectif.
J’écrivis toute la soirée, me coucha après minuit, me réveilla comme un zombie, le soleil brillait plus ce mardi. Manger, se laver, aller au travail, la routine me crevait, je sentis ce matin les effluves de la veille, la vie s’extirpa de moi. Comme tous les matins. Ça vint plus particulièrement de mes jambes, je commençai déjà à flotter.
Mes jambes, ou ce qu’il en restait, m’amenèrent jusqu’à l’usine. Moi qui me croyais quasi insensible au mal qui rongeait la masse, me voilà bien bête en face de la réalité. Pause café avant de démarrer la journée, puis pause clope, cheminement apathique et mécanique vers mon poste de travail, puis à la cantine, pour manger les mêmes choses, entendre les mêmes vannes, autre pause café, autre pause clope, autre période de travail, puis enfin, arriver chez moi.
Ce fut très étrange pour moi d’être porté par une portion fantomatique de mon corps qui donnait l’impression de ne plus vraiment m’appartenir. C’est l’impression que j’en avais du moins. En arrivant chez moi, je fis les corvées et me rendis compte que mes bras, comme ceux d’un lépreux, perdirent assez de matière pour que j’y vis à travers par quelques trous. Ils avaient cette couleur bleu translucide, typique des morts-vivants. Heureusement, je sortais habillé, comme ça, personne ne remarquerait ces tares.
Vint l’heure de cuisiner et de manger. Puis j’écrivis. Enfin. Je me sentais vraiment vivant. Je leur faisais vivre une vie insouciante à mes poulets, un ensemble de sensations et communications, sans risquer la famine, ni le gel. Beau voyage sans subir consciemment les affres du temps. Les affres du manque de contraste, éventuellement, mais les poulets ne sont pas si nuancés dans leurs émotions, non ?
Je me couchai tôt ce soir là. La fatigue se fit ressentir. Je me réveillai plus en forme ce matin, en même temps que le soleil. L’été était arrivé, il faisait doux, ça donnait envie de flâner. Il fallait bien que j’aille au travail tout de même. Je vis une fumée bleuâtre sortir de ma bouche ce matin, en face du miroir, en me lavant les dents. D’ailleurs le dentifrice n’eut pas cette saveur horrible de menthe artificielle non plus.
A la pause café ce matin, sans que je ne pus le contrôler, je rotai devant mes collègues. Ca les fit bien marrer, surtout qu’ils ont remarqué le nuage de vapeur bleue que ça produisit. « Haha, tiens, ton estomac commence à dépérir, tu seras bientôt comme nous. Ne t’en veux pas trop que ça arrive aussi jeune, tu sais, le travail à la chaîne, c’est plus simple quand t’as plus de carcasse et d’âme à supporter »
La cantine, le midi, insipide. Plus qu’à l’accoutumé. J’avais même pas vraiment faim, je savais juste qu’il fallait que je mange, comme ça, sûrement pour faire comme les autres aussi et parce que je m’y étais habitué.
Le travail fini, le soleil frappa toujours aussi fort. Très agréable, mais plutôt mauvais pour la motivation. Ce soir, de toute façon, aucune envie culinaire. Ça serait juste un kebab, pas de vaisselle, pas de cuisine, et plus aucun goût pour les choses dans tous les cas. Ça me laissait plus de temps pour écrire, parfait.
Mais la fin de mon histoire m’inspirait beaucoup moins maintenant. Rien ne m’obligea à finir ce soir, là, ils vont juste baiser, mes poulets, et ça va faire des œufs qu’on va manger. J’expirai, fatigué par mes ressentiments envers ce qui m’arrivait, toujours ce voile bleu qui apparut, de plus en plus net. Pauvres poulets, je les laissai tranquilles ensuite pour ce soir, je me couchai, à peine fatigué, à part moralement, parce que j’avais rien de bien mieux à faire, en somme.
Jeudi matin, je me réveillai en baillant, j’avais mis du temps à m’endormir la veille. Horreur, c’était au tour de mes mains d’être des feux follets. Deux feux follets froids et inhumains. Je pleurai. J’avais enfin compris, ou du moins accepté, que c’en était bientôt fini de ma jeunesse. A même pas 30 ans, c’est ignoble. Bientôt, je ne serais bon qu’à me fondre dans la masse. Et mes bras n’avaient presque plus de chair non plus.
Je me levai malgré tout, en même temps que le soleil, comme la veille. Je m’habituai déjà à ces journées estivales. J’arrivai à l’usine, les bras ballants. Plus aucun contact avec les autres quand on se serra la main, parce que j’observai le sol, la direction dans laquelle je plongeais depuis quelques jours. Plus aucun contact avec les objets que je manipulai, ni la tasse de café, ni la clope, ni ces petits bouts de moteurs, ni rien en fait.
Plus envie de rester au travail, et plus envie de rentrer chez moi non plus, mais l’heure était arrivé de sortir. Je me baladai et profitai du soleil, tant que je le pouvais encore, je souris. Il était temps de rentrer, après avoir acheté quelques sandwichs.
Plus aucune inspiration pour mon histoire, je n’arrivai plus à donner vie à mes cocottes. Alors m’est revenu l’idée d’en faire une histoire pro-végétariens. Même si l’histoire n’avait rien d’intéressant, ainsi, certains lecteurs flattés dans leur égo me soutiendraient. J’insistai sur l’horreur que les hommes avaient à tuer et dépouiller toute cette viande ainsi qu’à subtiliser lâchement leurs œufs, et à faire des volailles déplumées de gentilles petites victimes qui n’avaient rien demandé. Les monstres contre les esclaves. Tout en prônant l’anti-spécisme malgré cette prise de position, évidemment. Nouvelle achevée, je pouvais m’endormir, fier de moi.
Je me réveillai le lendemain sans mal, les journées raccourcissaient et le froid revenait petit à petit. La routine, hier si difficile à supporter, je commençais à m’y habituer. Il fallait bien que je fasse quelque chose de ma vie. Et puis, le weekend approchais, ça m’aida pour beaucoup je pense, j’allais revoir cette Charlotte qui me plaisait bien ce soir.
Je marchai vers l’horizon rose où le soleil se déshabilla doucement, puis j’entrai dans l’usine, frigorifié, j’avais plus l’habitude de telles températures. Mes collègues, aujourd’hui, ne parurent pas si dégoûtants que d’habitude. Je me sentais comme libéré d’un poids, peut-être le fait d’avoir fini ma nouvelle ?
La journée s’écoula tranquillement, j’allai à la soirée chez Bastien. J’étais arrivé assez tôt, il y avait encore peu de monde, alors on commençait par des paroles insipides autour d’un verre qui voulaient juste dire qu’on était contents de se revoir. L’ambiance se réchauffa, et Charlotte était arrivée entre temps. Bizarrement, ça ne provoqua rien en moi.
Je suis quand même allé la voir, on a parlé, mais je ne ressentais plus rien. J’avais des engelures aux doigts, heureusement qu’il y avait la musique, la danse et surtout son corps pour retrouver un peu de chaleur. On était tout collé ensemble. La soirée alla vite, plus vite que le temps. Y’avait les verres, les potes, la drague, la malbouffe, son corps tout contre le mien. On a fini en beauté, un jaillissement digne d’un feu d’artifice.
Enfin... enfin, j’avais chaud, je me sentais bien. Bien qu’haletant rapidement, Charlotte remarqua en touchant ma poitrine que rien ne se passait. Pas un battement. Je n’eus pas peur, je compris que c’était mon cœur qui était mort aujourd’hui. C’était plus reposant sans lui, le plaisir de ma carne seul me suffisait, plus aucune pitié à faire semblant d’aimer. Trouvez ça bien triste si vous le voulez, moi, j’en étais plus capable.
Samedi, je me réveillai, je caressai doucement les seins de la muse qui m’accompagna la nuit dernière. Elle se réveilla, elle aussi, lentement, laissa serpenter ses mains partout sur mon corps, dessina des fleuves sinueux avec sa langue pour m’inviter à plonger. Et là... Putain... Putain!... Non!... PUTAIN !
Pourquoi maintenant ? Pas ce matin ! J’ai à peine réussi à bander, mon torse s’est quasiment dissous sur elle, j’y ai pris aucun plaisir et je crois bien qu’elle non plus, j’ai fui. Je rentrai chez moi, je n’avais plus rien à faire parmi eux, me restait de mon corps que quelques morceaux de peau, et assez de mon cerveau pour je comprenne que ça serait bientôt à son tour aussi. Au beau milieu de l’hiver, c’était pas une affaire.
Je profitai de la journée pour noter mes dernières pensées pertinentes, très pessimistes, et que peut-être je serais quand même plus heureux sans tout ça. Je bus aussi, pour mieux supporter ma solitude et ma décrépitude. Alcoolisé, je ne me rendis qu’à peine compte du passage entre le samedi et le dimanche. J’avais passé ma journée à errer sur internet, sans que ça me gêna vraiment au final. Le lendemain matin, on m’a demandé comment j’allais, et j’ai répondu, décati, « comme un lundi ».
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,