Histoire de deux messages jetés

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Je lis, j'essaie de comprendre, j'essaie d'écrire , enfin, j'essaie d'exister. Le mot dit ou écrit suscite ma curiosité. J'essaie de le sonder et d'en tirer profit car ce que dit l'autre, ce qu'il  [+]

Image de Automne 2017
C’était la première fois que Yatto voyait la mer. Son petit beau village natal se trouve quelque part aux fins fonds des monts du Moyen-Atlas. Elle est issue de parents berbères éleveurs de caprins. Comme toutes les adolescentes du bourg, Yatto était d’une beauté éblouissante de nature, un charme félin s’exhalait de ce corps élancé qui porte un visage d’une pureté féerique.
Elle était en deuxième année du baccalauréat dans l’unique lycée du hameau, lorsqu'elle prit pour la première fois l’auto-car en partance pour une ville côtière, Rabat, la capitale du Maroc, afin de s’enquérir de son dossier de bourse. Un événement à marquer en lettres d’or. C’était pendant la fin de l’année scolaire. Il faisait un peu chaud. Yatto jubilait derrière cette impassibilité innée chez les campagnards de sa région au relief et au climat impitoyables. L’Océan Atlantique, faute d’un poste téléviseur, elle ne le connaissait qu’à travers ses lectures. Elle l’imaginait tel un beau prince des mille et une nuit, un héros d’un conte merveilleux.

Dans son petit sac, parmi les objets se trouvait une petite bouteille vide. La veille, dans le petit somme qui s’empara d’elle au dépourvu, un petit peu avant l’aube, elle fit un beau rêve. L’Atlantique, dans l’aspect d’un jeune et bel émir, tout en agitant des mains, lui souriait de très loin. Aussi décida-t-elle de lui écrire qu’elle était amoureuse de lui. Pourquoi pas ? N’avait-t-elle pas le droit de se prendre elle aussi pour l’héroïne d’une illusion ? Être une Cendrillon, une Alice ? L’idée de la bouteille lui effleura l’esprit alors. Elle avait lu ça dans quelque livre, à la bibliothèque de l’établissement scolaire. Elle prit une feuille et sans même réfléchir, écrivit ceci : « Je t’attends Ô beau prince ! Je suis ta belle au bois dormant du Moyen-Atlas. » Elle parfuma le papier, le roula délicatement et le poussa dans le goulot.
Une fois à Rabat, chez son oncle, elle raconta à sa cousine son rêve et son insensée décision. Le lendemain, les deux filles furent les premières sur la plage. Yatto exultait de bonheur. Elle palpa le sable, prit quelques coquillages, but même une gorgée d’eau qui la fit tousser et faillit la faire vomir. Elle courut comme une folle vers une petite falaise. Le clapotis au bruit doux qui câlinait les roches l’envoûta. Elle sortit la fameuse bouteille et de toutes les forces d’une campagnarde follement amoureuse la lança à l’onde aux remous encore somnolents. Une semaine après, Yatto s’embarqua dans le même auto-car à destination de son village. Un amalgame de tristesse et de joie brouillait son for intérieur.

Elle eut son baccalauréat avec mention très bien. On fêta en famille cette réussite autour d’une « Guessae » (grand plat en argile cuite) de couscous préparé avec de la viande succulente d’un chevreau. Un verre de thé à la menthe et bien sucré fut dégusté à l’ombre du grand olivier et les choses reprirent leur cours de routine.
Yatto se voyait déjà au seuil de la faculté. Elle irait vivre dans la magnifique ville de Meknes, la capitale ismaïlienne du royaume. Elle oublierait pour de longs mois l’enclos, ses boucs et ses chèvres. Elle rencontrerait d’autres gens, d’autres mentalités et apprendrait d’autres habitudes. Brusquement, un soupçon de morosité rembrunit son regard. Elle avait encore à supporter l’écoulement Ô combien long de Juillet et d’Août ! Elle se plia à l’évidence et devint la campagnarde de toujours.
Un après-midi, alors qu’elle ramenait le troupeau vers l’ombre des chênes-verts de l’immense forêt du Moyen-Atlas pour qu’il se protégeât de la canicule ardente, elle vit une fauvette qui se débattait entre les branches. L’arbre n’était pas très haut, aussi la bergère put-elle se saisir doucement et sans hâte du petit volatile à la patte duquel était, semblait-il, attaché un morceau de papier roulé. Le bout du fil s’était un peu suspendu et le malheureux oiseau se trouva prisonnier du rameau à l’écorce rugueuse. Yatto dénoua la petite boucle, libéra la fauvette, déroula le papier et le parcourut des yeux. Elle se releva, ahurie, le souffle coupé puis se rassit, se redressa à moitié, hésita un moment et eut l’air de ne point savoir quelle position reprendre. Elle titubait en tournoyant, le tronc arc-bouté. De loin, on l’aurait prise pour une folle en pleine crise d’hystérie. Elle se mit à courir, trébucha, faillit tomber puis freina son allure et jeta un coup d’œil au fameux bout de papier tenu toujours de ses deux mains, juste devant ses yeux. Elle se redressa... Elle était à bout de souffle mais tout en haletant, elle ne put s’empêcher de sourire. Sa main droite se posa subitement sur son cœur... La jeune bergère s’effondra en sanglots. Sa poitrine, tel un soufflet en pleine action, se gonflait et se dégonflait à un rythme saccadé. Le bout de papier revint sous les yeux. Yatto lut à voix un peu haute comme si elle le faisait pour quelqu’un qui l’écoutait : « Je suis passé te prendre Ô ma belle inconnue au bois dormant ! Hélas, je n’ai pas pu te trouver. Dieu te mettra sur mon chemin. Je le sens. »
Yatto chercha pendant très longtemps dans la forêt sans savoir exactement ce qu’elle s’évertuait à trouver. Ce soir-là, elle rentra tard à la maison, épuisée et excitée. Sa fébrilité ne passa pas inaperçue. Tant de maladresses émaillèrent son comportement. Elle omit de fermer la porte de l’enclos, faillit renverser la bouilloire pleine d’eau bouillonnante sur son petit frère, prépara la soupe habituelle sans tomate ni sel... Quand sa mère s’enquit de la raison de son excitation inattendue, Yatto mit ça sur le compte de l’approche de son départ à Meknes. En effet, il ne restait que trois jours pour que l’université accueillît anciens et nouveaux étudiants. Avant de glisser dans son lit, Yatto enveloppa le petit parchemin dans un morceau de tissu blanc jamais utilisé, question de ne pas entacher ce mot d’amour de quelque flétrissure éventuelle et se fit ainsi un collier dont elle orna son buste.
— Tu seras mon talisman, mon porte-bonheur, j’en suis sûre et certaine, se dit-elle face au grand miroir de son armoire.

Le jour de la rentrée, Yatto eut un léger frisson, Le flot ahurissant des étudiants la mit mal à l’aise, chose naturelle car elle n’était pas habituée à la multitude et aux vacarmes incessants de la ville. Elle assista aux premiers cours et reprit progressivement confiance en elle. Elle arriva même à parler et à sourire à des filles. Les garçons la mettaient encore dans l’embarras.
Au réfectoire, alors qu’elle se cherchait une place libre, un garçon lui indiqua tout en souriant la chaise qui était devant lui. Yatto ne put refuser l’invitation. Elle obtempéra et s’assit. Elle avait très faim mais sa gêne devant ce garçon qu’elle ne connaissait pas l’empêcha de manger à l’aise.
— Tu es nouvelle ? interrogea l’étudiant.
— Oui, balbutia-t-elle à peine.
— Tu n’es pas de Meknes ?
— Non, des environs d’Azrou.
— Très belle région ! J’y étais dernièrement, en été.
Au fil de la discussion, Yatto sentit que ce n’est pas difficile de s’intégrer. Elle osa
même interroger le charmant garçon :
— Et toi ?
— Je suis en troisième année de littérature arabe. Je m’appelle Aymane.
— Moi, c’est Yatto., je fais ma première année philosophie.
— « Yatto » est un prénom berbère, enfin « amazigh ».
— Oui. Tu étais chez nous pour faire du tourisme ?
— Pas exactement. Un ami à moi est ornithologue. L’ornithologie est la science qui étudie le comportement des oiseaux. Cet ami m’a prié de l’accompagner et je n’ai pas pu refuser.
— La région t’a plu ?
— Beaucoup, mais la raison qui m’a poussé à accompagner cet ami est un peu sentimentale... Tu sais, je suis très rêveur et je lis tout ce qui est conte, récits merveilleux, enfin... tout ce qui touche aux sentiments, à l’émotion...
Aymane montra un collier au bout duquel était accroché un talisman en plaque mince de cuivre. Il l’ouvrit, en sortit un bout de papier et dit :
— Ce message, je l’ai trouvé dans une bouteille jetée à la mer aux environs de Témarra, la petite ville côtière. Son expéditrice est du Moyen-Atlas...

Quand Yatto ouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était dans une chambre d’hôpital. À son chevet, se tenait Ayman.
— Tu avais perdu connaissance, lui dit-il doucement sans oser quitter sa chaise.
Yatto attendit un court moment, fixa le plafond comme si elle réfléchissait à ce qu’elle fallait faire puis se redressa, retira son collier et lui demanda de lire le message enveloppé dans le tissu blanc. Ayman lut le contenu et tomba à la renverse.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il constata qu’il était dans le lit qu’occupait Yatto, il y a quelques instants. Celle-ci était à son chevet.
— La bouteille à la mer et la fauvette à l’air, murmura-t-elle en posant sa main sur celle de l’étudiant.

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Maya Bellamie · il y a
Je suis très touchée par votre histoire. Merci de l'avoir partagée. Si le cœur vous en dit, vous pouvez venir lire ma nouvelle en concours "carottes et amour tendre". Encore bravo
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Viviane-Claire Wynen · il y a
belle histoire *
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Cookie · il y a
Très joli conte. Agréable à lire.
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci infiniment
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour cette lecture. Mes 4 votes en retour. Merci beaucoup.
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci infiniment
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Bennaceur Limouri · il y a
C'est à moi de vous remercier.
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes 4 votes avec plaisir. Bonne continuation.
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci Jacqueline
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Bernard Boutin · il y a
La belle histoire que voilà ! Un conte de fées moderne ! Bravo Bennaceur !
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci Bernard
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes 3 votes avec plaisir.
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci infiniment
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Sylvie Neveu · il y a
Comme un conte des mille t une nuit ! Bravo ! Toutes mes voix !
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Bennaceur Limouri · il y a
Tous mes remerciements.
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Hellogoodbye · il y a
j'ai voté ça va de soi !
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Bennaceur Limouri · il y a
Merci infiniment
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Hellogoodbye · il y a
un voyage envoûtant aux portes de l'amour, de la mer, sur le fil d'un merveilleux maîtrisé dans les moindres détails de ce qu'on imagine du Maroc, y compris, et ce n'est pas peu, les parfums, et la magie de la rencontre ... Ah!
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Bennaceur Limouri · il y a
Un commentaire qui me va droit au coeur, merci.

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