Histoire d'avancer : Les dessous du slip

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Coach, thérapeute et autrice. Je vous propose "Histoire d'avancer", des nouvelles de développement personnel

"Merci de nous être fidèles. Il est 8 heures. Tout de suite : le flash info."
Maryline monte le son du poste de radio avant de plonger ses mains dans l'eau chaude.
"C'est aujourd'hui le premier jour des soldes. Les français vont pouvoir profiter de réductions importantes et en cette période si difficile pour les commerçants, les clients sont attendus de pied ferme."
Elle pose délicatement les assiettes sur la faïence de l'évier. Les soldes... Cela fait un bail qu'elle n'a pas fait de lèche-vitrine. Elle ne sait même plus à quand remonte sa dernière virée shopping. Elle fait défiler mentalement sa garde-robe et se dit qu'il serait peut-être temps de réinvestir dans des sous-vêtements.
"On finit avec notre point météo. Le soleil sera bientôt de retour grâce à un anticyclone qui arrive par l'ouest."
Maryline éteint la radio. Oui, il y a bien trop longtemps qu'elle ne s'est pas fait plaisir. Un an peut-être, estime-t-elle. Je crois que je ne me suis rien offert depuis que j'ai quitté mon ancien appartement. Elle essuie ses mains sur le torchon accroché au mur et se dirige vers sa chambre. Elle ouvre les tiroirs de sa commode et commence l'inspection de sa lingerie. Les élastiques des culottes sont détendus, la dentelle des soutien-gorges est abîmée et la soie de ses déshabillés est feutrée par endroits. Maryline soupire. Elle regarde sa montre. Il lui reste du temps avant de reprendre le travail. Allez. Clés, manteau, sourire. Elle claque la porte. Oui, ça fait bien trop longtemps...

Maryline s'arrête devant chez Lipstick. Tout le monde lui vante ce magasin de lingerie dont elle n'avait, pour sa part, jamais encore osé pousser la porte. La façade moderne se distingue de celle des autres boutiques du centre-ville. Des photos de sous-vêtements, aussi grandes que des affiches de cinéma, défilent sur la vitrine. C'est avec une curiosité teintée d'excitation qu'elle pousse le tourniquet. Ses chaussures s'enfoncent dans le tapis épais de l'entrée. Son regard balaie le magasin et s'arrête sur une femme qui semble être une habituée. Plantée devant un écran disposé en tête de gondole, elle fait tourner les pages d'un catalogue virtuel. De temps à autre, elle suspend sa main puis, du bout des doigts, caresse la photo de son coup de cœur et une vendeuse le lui apporte aussitôt, comme par magie. Maryline a très envie de tenter l'expérience. Elle s'avance vers l'écran voisin, attirée par l'élégance d'un tanga de dentelle noire. Alors qu'elle s'apprête à faire tourner elle aussi le carrousel, elle sursaute en entendant une voix haut perchée derrière elle.
Je peux vous aider ?
Maryline hésite une seconde de trop. La vendeuse comprend qu'elle est novice.
- C'est votre première visite chez nous ?
- Oui - les joues de Maryline rosissent - Une amie m'a parlé de votre magasin et m'a dit que vous proposez une sorte de sur-mesure à partir de sous-vêtements reconditionnés. J'avoue que le concept m'intrigue. Je ne me suis pas offert de dessous depuis longtemps... Et puis aujourd'hui, ça m'a pris d'un coup et je suis venue.
Le sourire de la vendeuse l'encourage à poursuivre.
- Donc si je comprends bien, reprend Maryline un peu gênée, cette jolie culotte là... comment dire - elle replace une mèche de ses cheveux derrière l'oreille - cette culotte, elle en a vu d'autres ?
- Oui, en quelque sorte. Mais je vous rassure : tous les articles sont rigoureusement examinés avant d'être lavés, reprisés et mis en rayon. Et nous proposons du neuf aussi : le surplus d'anciennes collections de grandes marques. Suivez-moi, nous allons créer votre profil cliente et ensuite vous pourrez profiter pleinement de l'expérience.
- Mon profil cliente ? Comment ça ?
- Chez Lipstick, l'expérience de shopping est différente. On fait tout pour optimiser la satisfaction de nos clients. Pour que l'on puisse vous proposer du sur-mesure, il faut d'abord qu'on vous connaisse bien. Par exemple, je vais vous demander vos goûts, vos mensurations, le type de modèles que vous avez l'habitude de porter et votre degré de compatibilité à l'inconnu.
- Mon quoi ?
- Si vous préférez, précise la vendeuse avec une pointe de condescendance, nous allons déterminer votre degré d'ouverture. Pour que l'on puisse aussi vous soumettre des modèles qui vous sortent de vos habitudes, qui vous font oser quelque chose de plus... comment dirais-je, exotique. Vous comprenez ?
- Je vois. C'est bien pensé, dites-moi !
- N'est-ce pas ? Et vous pouvez repartir avec autant d'articles que vous voulez, les essayer tranquillement chez vous pour vous faire une idée puis choisir de les conserver ou de les rapporter.
- Parfait ! Et comment se passe le règlement ?
La vendeuse dégaine un prospectus en papier glacé sous le nez de Maryline.
- Nous proposons plusieurs types d'abonnement. On va regarder ensemble, remplir les papiers et ensuite vous pourrez accéder aux catalogues de suggestions personnalisées.

Trois formulaires plus tard, Maryline a enfin le sésame pour déambuler dans les rayons. Elle fait défiler les sous-vêtements sur les écrans. Elle n'en revient pas d'avoir autant de choix. Ça lui donne presque le tournis. Elle sélectionne quelques coups de cœur qu'on s'empresse de lui apporter, comme prévu. Elle se sent privilégiée. Elle ne voit pas le temps passer. Il est déjà temps de rentrer, sa pause est presque terminée. Elle se hâte vers la caisse, un sourire immense plaqué sur ses lèvres, toute heureuse de ses premières trouvailles. Il lui tarde d'essayer sa nouvelle lingerie. La responsable bipe ses articles sur sa carte de membre flambant neuve. Au moment de partir, un slip posé sur le dessus du sac retient son regard.
- Excusez-moi, je peux revoir cet article ?
- Bien sûr, le voici.
- C'est drôle, dit-elle après un silence, j'ai l'impression que je le connais...
Elle fait tourner la pièce de tissu dans ses mains, l'inspecte sous toutes les coutures. L'élastique est neuf, mais le reste des réparations est grossier et les finitions, bâclées. Oui, c'est lui. C'est bien celui dont elle a dû se séparer. Hors de question de le retrouver. Elle demande à la vendeuse de lui montrer de nouveau la photo sur le catalogue virtuel. C'est à s'y méprendre, l'illusion est presque parfaite.
- Je crois que finalement, celui-ci, je vais vous le laisser.
- Je suis navrée Madame, répond la vendeuse un peu gênée, mais il est déjà passé sur votre carte. Êtes-vous certaine de ne pas vouloir l'essayer ? Vous savez que vous pouvez nous le rapporter. C'est le principe de Lipstick.
- Oui, j'en suis certaine, merci. Je le connais bien, en fait, c'était le mien dans une autre vie. J'ai dû arrêter de le porter parce qu'il me causait des allergies cutanées. J'ai mis du temps à comprendre que ça venait de lui. J'ai même failli tomber malade. Alors je m'en suis séparée.
- Je comprends, c'est fâcheux. Mais il est reconditionné. Il est comme neuf maintenant.
Maryline sourit.
- Pour vous, oui, sûrement. Mais moi, par exemple, je vois tous les endroits où les coutures ne se joignent pas. La photo du catalogue est très réussie, certes, l'étiquette est jolie et le descriptif alléchant, mais je sais qu'il ne me conviendra pas. Gardez-le, je vous prie.
- Entendu. Souhaitez-vous que je le retire aussi des suggestions personnalisées liées à votre profil ?
- Ce serait vraiment gentil, merci. Pour être tout à fait honnête, je n'ai plus envie de le voir. Et ça me gêne beaucoup que le descriptif ne corresponde pas à la réalité du produit. Et j'insiste, mais ce slip peut rendre malade. Cela fait bientôt un an que je ne le porte plus et pourtant je garde encore quelques traces de son passage. Pas grand chose, hein, ma peau s'en est remise depuis. Et c'est bien justement. Comme ça, je reste plus vigilante sur ce qui me convient. Et si nous n'avons pas toutes les mêmes attentes en terme de qualité, je pense néanmoins que je ne serai pas la seule à qui il pourrait donner des allergies. Peut-être qu'il faudrait envisager un traitement de fond pour qu'il soit au standard de que vous proposez ?
Devant la mine déconfite de la vendeuse, Maryline comprend qu'elle est allée un peu loin. Elle tente de la rassurer.
- Ne vous en faites pas, je ne compte pas vous faire de mauvaise publicité. Je voulais juste vous mettre en garde, on ne sait jamais. Tout le monde n'a pas la peau aussi sensible que moi et je suis certaine qu'il pourra faire une heureuse. On a tous droit à une deuxième chance dans la vie. Même les slips défraîchis !

La vendeuse pouffe de rire et la remercie de sa prévenance. Elle dépose le sous-vêtement défectueux dans le carton des retours. Maryline rentre chez elle, le sac du magasin dansant au bout de son bras. Songeuse, elle se dit qu'il est définitivement temps de tirer un trait sur le bon marché. Et qu'il n'est plus question pour elle de laisser de la lingerie cousue de fil blanc la toucher. Alors certes, elle essaiera ses trouvailles et profitera de son abonnement jusqu'au bout. Mais au fond d'elle-même, elle sent qu'elle est faite pour des matières plus nobles, un savoir-faire de qualité, du cousu-cœur. Et elle espère qu'un jour, la vie lui fera le cadeau de cet ensemble sur mesure, de l'artisanat haute couture, un alliage de solidité et de beauté pure dont, pour l'instant, elle ne peut que rêver.
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