Histoire d'avancer : Le parfum du talent

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Coach, thérapeute et autrice. Je vous propose "Histoire d'avancer", des nouvelles de développement personnel

1er janvier. La peur au ventre, je m'approche. J'ai décidé que cette année, ce serait la bonne. Je l'ai décidé, alors je vais le faire. Je vais sauter sans regarder en bas, tellement ce projet me fait voler. Hier soir, j'ai bu, j'ai trinqué et j'ai promis, à moi, et aux autres, que cette fois, je tiendrai. J'y arriverai.

La porte est là. La porte est là, et la peur au ventre, je m'approche. Je n'ai qu'un pas à faire pour l'atteindre, poser ma main sur la poignée et sentir ma nouvelle vie palpiter de l'autre côté. Certains disent qu'on ne revient jamais ; qu'une fois qu'on a franchi le seuil, on ne fait pas marche arrière. L'autre jour à la télé, j'ai vu un de ces aventuriers du "meilleur ailleurs" témoigner. Ils quittent tout, laissent tout derrière eux. Surtout les regrets. C'est ça qui me donne le plus envie je crois. Laisser les regrets derrière moi, ne plus m'en occuper, faire comme si ces envies avortées n'avaient jamais existé. J'ai toujours la main sur la poignée. Je l'abaisse, j'y suis presque. Je lâche. La moiteur de ma paume laisse une trace. J'ai lâché. La peur a gagné. Encore. Je me passe la main sur le visage et m'en détourne aussitôt. Elle sent mauvais. Je me repousse moi-même. Ce qui transpire de cette porte sent mauvais. Je fais bien de ne pas y aller. J'ai pris la bonne décision. Je rentre chez moi, soulagée et fière. Fière de m'être écoutée pour de vrai, d'avoir osé aller contre moi. Mais je suis déçue aussi. Je crois même que j'ai un peu honte. C'est la cacophonie dans ma tête. Que vais-je leur dire ? De quoi vais-je avoir l'air, moi qui leur ai servi un si beau discours sur l'engagement, leur ai distribué des "pardon", des "je t'aime" et des promesses d'"à bientôt" ? Ils vont penser que je suis une menteuse. Ils auront raison. Je me suis dégonflée. Mais je ne peux pas ignorer ce qui m'a tordu le ventre tout à l'heure.

12 janvier. Je n'arrive pas à défaire mes bagages. Mon sac m'attend près de la porte d'entrée (ou de sortie, c'est selon, car finalement c'est ce que j'avais prévu de faire, sortir et ne jamais revenir). Il me rappelle chaque jour mon incompétence. Je ne réponds pas aux messages puisque mon téléphone n'est pas censé capter là-bas, dans cet endroit où je ne suis pas. Ne pas leur donner de nouvelles, c'est continuer à les laisser croire que je vis mon rêve. Je leur mens par omission. Je me nourris de mes propres contradictions. Je nous trahis chaque jour un peu plus, eux et moi.

20 janvier. Plus de jus. L'électricité est coupée. Résiliation du contrat. Dans quelques jours, je rendrai les clés. Plus rien ne me fait envie. Je marche dans la ville, un peu au hasard, guidée par l'espoir d'une nouvelle porte à ouvrir. Parfois, j'en trouve une sans personne devant alors je tente ma chance. Je me persuade que ça va le faire. Je colle mon œil à la serrure mais je ne vois qu'un petit morceau de ce qui m'attend. J'hésite. Peut-être devrais-je un peu forcer les choses ? Ouvrir d'un coup, en grand, à la volée, embrasser ce qui s'y trouve et refermer vite fait si jamais je me suis trompée ? J'attrape la poignée. J'attends de ressentir ce que me propose l'autre côté, comme une poignée de main offre un échantillon de relation. L'avant-goût du lien. Tout de suite, on sait. Et là, je ne ressens rien. Je retire ma main.

29 janvier. Je me demande si parfois il ne vaut mieux pas y aller quand même, même si au début ça sent mauvais. Peut-être qu'on finit par s'y habituer ? Et si c'était ça le courage ? En même temps, la peur, ça permet de rester prudent... Non, je sens qu'il me manque quelque chose, ce petit truc qu'ont ceux qui avancent malgré l'incertitude. Certes, ils ont la foi, mais c'est plus que ça. Comment trouver ce qui me manque si je ne sais même pas quoi chercher ?

2 février. Janvier est passé et moi je suis passée à côté. En même temps, je suis contente que la saison des bonnes résolutions soit terminée. Plus besoin de tenir l'intenable à bout de bras. Je n'ai plus de chez moi. Mon bail a expiré et ils ont déjà trouvé quelqu'un pour me remplacer. Je suis une sans abri. J'habite entre deux vies. Entre celle qui a fini par me quitter malgré moi et celle que je ne connais pas encore mais qui, je le sais, m'attend quelque part. Mes idées vagabondent. Comment faire pour ne plus avoir peur ? Comment être sûre que c'est le bon rêve ? Je ne veux plus me tromper, ni me leurrer. Il y a tant à explorer. Je navigue entre des rencontres et une solitude choisie. Je redécouvre la nature. J'aime la voir évoluer lentement, toujours à son rythme, s'adaptant à son environnement. Son apparente constance me rassure. Rien n'est jamais pareil et pourtant rien ne change vraiment. Je repense à ce bouquin qui disait que "la lenteur amène loin". Ça m'apaise.

20 mars. C'est le printemps. Comme je ne donne pas de nouvelles, ils doivent penser que je suis morte ou que je les snobe. Cela revient au même. Le lien, tel qu'ils le conçoivent, est rompu. Je pense toujours à eux mais plus comme avant. Dire que je me suis dégonflée devant cette porte par crainte de ne plus jamais les voir, de ne plus rien avoir... Et pourtant c'est ce que j'ai fini par faire. Tout quitter, mais de façon détournée. Je me suis chassée moi-même. Et c'est un drôle de sentiment, mais je ne me suis jamais sentie aussi vivante que maintenant, que depuis que je n'existe plus comme avant.

3 avril. Je suis arrivée à la mer. Je vis dans une cabine de plage abandonnée. Bien sûr, c'est temporaire. Enfin, je crois. Matelas, réchaud, casserole, bol et cuillère : le pack grand luxe de la nomade en vacances. Le soir, il y a des spectacles de rue. Ça danse, ça jongle, ça joue avec le feu. Ça raconte des histoires. A la fin, on peut discuter avec les artistes. J'adore ça. Eux, ce sont des vrais passionnés, des aventuriers de la vie. Chaque jour, ils donnent tout pour offrir aux gens ce qui bout en eux. Ils vivent en grand.

15 mai. Je me sens mieux. Je suis devenue amie avec des gens de la troupe engagée pour la saison. En coulisses, je donne un coup de main. Je prépare leur matériel et je les fais répéter. A force, je connais les numéros par cœur. Parmi eux, il y a un magicien. Je l'aime bien. Il disparaît, réapparaît... On ne sait jamais vraiment ce qu'il fait, ni où il va. Mais quand il est là, il y a un truc en plus qui flotte dans l'air de la journée. Regarder les autres me donne envie de créer mon numéro à moi. J'ai une idée mais pour l'instant je ne la partage pas. J'ai peur que ça ne plaise pas, j'ai peur de rater. Ils sont tous curieux de savoir ce qui se tricote dans ma tête. Tous sauf le magicien. Lui, ce qui l'intéresse, c'est de savoir pourquoi j'ai peur.

20 mai. La mer monte. Elle lèche presque ma cabine. Demain, j'aurai un paillasson d'algues pour m'accueillir. Tapis rouge. Sur mon matelas, bercée par le bruit des vagues, je fais le point. C'est bientôt ma première. La troupe m'a fait une place dans le fil du spectacle. Je vais monter sur scène. Le rideau s'ouvrira et je serai seule, face aux gens, face à moi, excitée et vulnérable, et je leur montrerai le fruit de mon travail. Des heures à créer, à faire, à défaire, à refaire. A être présente et absente à la fois, quand c'est l'inspiration qui prend les commandes et que le temps m'absorbe. J'ai hâte. Et si la porte que je cherchais tant à pousser, c'était finalement un rideau à ouvrir ? En tous cas, la troupe, elle, n'a pas eu peur de bousculer le programme pour moi. Je crois que c'est ça la confiance. N'avoir aucune garantie que ça marche mais y aller quand même. Sentir l'amour derrière le rêve et offrir la possibilité à l'autre d'agir, de se déployer. Il est temps que je me fasse confiance, ça donne du courage. Alors même si je stresse, je vais le faire. Pour moi, pour eux. Pour dire merci.

29 mai. Après le jongleur, c'est mon tour. Je suis en coulisses. Je répète mon numéro dans ma tête. Je crois avoir tout oublié mais mon coeur et mon corps savent. J'ai un trou dans l'estomac. Je suis surexcitée. Mes mains sont moites. Je repense à la première porte, celle derrière laquelle se trouvait le projet que j'ai fuit. Une goutte de sueur descend le long de mon dos. Ce costume me tient beaucoup trop chaud. Je vais être en nage avant de commencer. Je pense au magicien. J'aimerais qu'il soit là. Un regard, quelques mots plantés juste là où il faut et tout de suite je vais mieux. "Mars, et ça repart". Je pouffe de rire nerveusement. Plus que trois minutes. Je souffle, je tourne en rond, je veux partir. Vite, qu'on en finisse ! J'ai de plus en plus chaud. Mon costume me colle à la peau. Applaudissements. Ça y est. Les dés sont jetés et je ne sais pas ce qui va gagner. Je veux me passer la main sur le visage mais je retiens mon geste. J'avais oublié le maquillage... Une main sur mon épaule. Je me retourne. C'est lui, c'est le magicien. Je tombe dans ses bras. De mon élan se dégagent des relents de doutes. Zut, il va le sentir lui aussi... Je ne dis rien. Je respire sa présence rassurante, ça me donne de la force. On annonce mon numéro. Je m'écarte pour taper dans la main du jongleur qui vient de quitter la scène. Passage de relais. Le magicien sourit.
- Ça va ? Tu es en nage.
- Je ne sais pas. J'ai peur, je crois...
- Tu as envie d'y aller ?
- Oui.
- Alors, ce qui sort de toi, ce n'est pas de la peur. Moi, ce que je sens, c'est un mélange de travail et d'excitation. C'est la joie qui transpire. Tu as le trac, c'est tout. Je comprends que ça puisse être impressionnant : c'est intense et ça rend tout vivant - il me montre la scène - Tu vois ces marches juste là ? - je fais "oui" de la tête" - Et bien, c'est ça le trac. Les trois marches qu'il te reste à gravir, les dernières. Juste trois petites marches. N'aies pas peur du trac et n'aies pas peur de ton rêve. Ils marchent ensemble. Tu vois finalement - il retrousse légèrement le nez - le trac, c'est de la sueur qui sent bon !
On échange un sourire. Je me sens prête. Sur scène, quelqu'un annonce une nouvelle fois mon nom. Le magicien dépose un baiser sur mon front.
- Allez, il est temps. Va ouvrir les rideaux en grand. Le trac, c'est le parfum du talent.
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