Histoire d'avancer : Ema largue les amarres

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Coach, thérapeute et autrice. Je vous propose "Histoire d'avancer", des nouvelles de développement personnel  [+]

La sirène la réveille en sursaut. Une suite de notes, dans les graves. Doo, réé, mi - doo, réé, mi. Ema ouvre péniblement les yeux. Du bout du doigt, elle arrête le ventilateur qui a tourné toute la nuit. Doo réé, mi - doo, réé, mi. Elle se redresse sur un coude, regarde son téléphone - 10h13 - puis se laisse retomber sur l'oreiller. Elle n'a quasiment pas fermé l'œil. Elle soulève son buste, retire la serviette de toilette qu'elle avait, la veille, imbibée d'eau glacée et posée sur son lit avant de s'y étendre en tenue légère, ses épais cheveux bruns relevés en chignon. Son dos moite sur la fraîcheur du coton humide. Choc thermique régulateur. Ce matin, la serviette est sèche, archisèche. J'en peux plus de ces nuits caniculaires.

Ema se lève. Elle prépare une tasse de thé qu'elle boit à petites gorgées, assise sur le rebord de sa fenêtre. Elle observe l'agitation inhabituelle qui semble s'être emparée des quais de Seine. Elle inspire profondément. L'odeur du fleuve, de l'eau, lui fait tout de suite du bien. Les joggeurs sont plus nombreux qu'à l'accoutumée. Des barrières ont été installées, rendant la rue piétonne. Les mariniers ont hissé haut pavillons, fanions et drapeaux colorés. Ah oui, c'est vrai, se souvient-elle, c'est ce week-end le Pardon de la Batellerie, d'où la sirène tout à l'heure.

Gênée par les rayons du soleil qui commencent à taper sur la façade de l'immeuble, elle se penche pour fermer ses volets. Le bois, gonflé par la chaleur, rend l'opération difficile. Ema doit s'y prendre à deux mains et plusieurs reprises. Les gonds grincent sous l'effort. Elle referme ensuite la fenêtre dont les huisseries abimées peinent à se rejoindre, elles aussi. Elle tâte son front déjà redevenu moite de sueur puis frotte ses mains l'une contre l'autre. Quelques éclats de peinture et de la poussière agrippés à ses paumes pendant la manœuvre s'éparpillent autour d'elle. Bon, ça mérite bien une douche.

Elle jette débardeur et culotte sur son lit et se dirige vers la salle de bains. Elle laisse couler l'eau quelques secondes avant de se glisser sous le jet. Adossée contre le carrelage froid, les yeux fermés, elle déroule mentalement le fil de sa journée. Récapitulons les visites prévues cet après-midi. Ah oui, il y a ce jeune couple là, qui cherche un deux pièces près de la gare. Ensuite, la quadra seule avec son gamin qui veut une petite maison dans le vieux Conflans et je termine avec la visite de la péniche que le proprio veut vendre rapidement. Bon, et puis ce soir, j'irai boire un verre au Pardon, c'est toujours sympa. Je vais demander à Solène si elle a envie de se joindre à moi.

Bientôt midi. Ema passe une robe portefeuille rouge qui souligne joliment le galbe de sa poitrine. Elle attrape quelques tomates cerises dans le frigo qu'elle grignote avant d'enfiler, avec difficulté, une paire de sandales. Punaise, on n'est qu'à la mi-journée et mes pieds commencent déjà à gonfler... Heureusement qu'il y a la clim' à l'agence. Bon allez, go sinon je vais être en retard, encore une fois.

Elle attrape ses lunettes de soleil sur la console de l'entrée et les pose dans ses cheveux encore humides. La porte claque. Elle dévale les escaliers. L'entrée de son immeuble donne directement sur le quai. Il y a encore plus de monde qu'à son réveil. Les familles ont remplacé les joggeurs. Des hauts parleurs diffusent de la musique entraînante. Les quais sont jalonnés de camions proposant de la nourriture à emporter et de stands d'animations sur le thème de la vie au bord de l'eau.

Ema avance d'un pas vif, le sourire aux lèvres. Cette ambiance festive lui ensoleille le coeur. Sa patronne est au téléphone quand elle pousse la porte de l'agence. Elle lui fait signe tout en s'installant à son bureau. Sa collègue Solène vient lui faire la bise.

- Bon, je te passe le relais pour l'après-midi, je dois filer.

- Yes, pas de soucis. Chacune son tour le samedi ! J'ai eu des appels ?

- Juste le gars de la péniche Oxygène qui confirme le rendez-vous de ce soir, répond Solène en lui tendant un post-it. Il semblait inquiet que tu ne lui aies pas envoyé de confirmation.

- Oui, je sais. J'avoue que j'ai complètement zappé. Avec la chaleur je dors hyper mal en ce moment alors parfois, je n'ai plus toute ma tête. Heureusement que tu es là, mon deuxième cerveau !

- C'est à ça que sert un binôme, non ?

- Carrément, confirme Ema dans un sourire. Et ça ne sert pas qu'à ça d'ailleurs. Ça te dit qu'on sorte ce soir ? J'ai bien envie de profiter des animations du Pardon. On pourrait boire un verre sur la place, qu'est-ce que tu en penses ?

- Ça me tente bien, il faut juste que je puisse faire tout ce que j'ai prévu cet aprème pour me libérer ma soirée, mais dans l'absolu, ça me va !

- Mouais, fait Ema dans une moue volontairement dubitative. Tu peux me dire ce qu'il y a de plus important que de profiter de la vie un soir de week-end ?

- Ben, j'ai une tonne de linge en retard, je dois faire mon ménage hebdomadaire et puis quelques courses. Si j'arrive à caser tout ça, c'est ok.

- Ok ça marche. On se confirme dans la soirée alors et sinon, je te propose 19h au Café de la Place. Fais au mieux pour toi mais ce serait dommage que du linge t'empêche d'aller prendre du bon temps, lui glisse-t-elle dans un clin d'oeil.

- Chacun sa façon de gérer les contraintes du quotidien binômette, lui répond Solène. Tiens d'ailleurs, la vraie vie t'appelle on dirait, conclut-elle en entendant le téléphone de l'agence sonner. Allez, bon courage et à plus tard ! lui lance-t-elle en franchissant le seuil de l'agence tandis qu'Ema est déjà en conversation avec un client.

***

Ema se fraye un passage parmi les badauds. Elle avance à contre-courant de la foule, en direction de la ville voisine. La péniche Oxygène est amarrée à la limite entre Conflans et Herblay. Elle se glisse entre les barrières de sécurité et poursuit son trajet dans une rue qui devient plus calme à mesure qu'elle s'éloigne du centre-ville. Son casque sur les oreilles, elle marche au rythme de la musique.

L'Oxygène est son dernier rendez-vous de la journée. Elle est heureuse que sa responsable lui ait confié cette vente. Monter sur un bateau, quel qu'il soit, est toujours une fête pour Ema. Sentir les mouvements de l'eau sous ses pieds, c'est déjà l'aventure. Jumanji, Professeur Tournesol, Normandy, Montcalm... elle connaît par cœur les noms de ces péniches qui bordent la Seine. Certaines, comme l'Oxygène, sont à la retraite et mouillent toute l'année au même endroit, amarrées les unes aux autres. D'autres sont encore en activité.

Quand elle se balade, Ema aime découvrir que l'une d'elles a changé de place ou bien la voir passer sous ses yeux. Tiens, voilà Jours Heureux, se dit-elle. Et elle se met à rêver de sa provenance ou de sa destination. Elle s'amuse aussi à deviner l'origine de leurs noms. Panama, vient-elle du Panama ? Et Ulysse ? Pourquoi une péniche, qui ne peut pas naviguer en haute mer, s'appelle Ulysse ?

Oxygène. La coque, noire, blanche et turquoise semble bien entretenue. Un mini portail en fer forgé installé entre deux arbres, indique l'entrée. Ema fait tinter la cloche pour prévenir de son arrivée. Un homme sort de la cabine de pilotage en s'essuyant les mains sur un chiffon. Il vient à sa rencontre, un mégot au coin des lèvres.

- Bonsoir, je suis Ema de l'agence Honorine, lance la jeune femme en tendant la main.

Le propriétaire la salue d'un hochement de tête.

- Francis, de la péniche Oxygène, lui répond-il en esquissant un sourire. Je ne vous serre pas la main, je suis dans les travaux, s'excuse-t-il en montrant ses paumes maculées de peinture.

- Pas de soucis, répond Ema, votre péniche est tellement belle de l'extérieur, on voit que vous la bichonnez.

- Ah ça, c'est sûr ! Suivez-moi, je vais vous faire visiter et après on parlera paperasse. Vous allez voir, ajoute-t-il en aidant Ema à enjamber le bastingage, elle est encore plus belle à l'intérieur.

Ema pénètre dans la cabine de pilotage. Son regard s'attarde sur les instruments de navigation.

- Vous avez tout laissé en l'état, même si vous restez à quai ? demande-t-elle.

- Oui, comme ça je n'oublie jamais mon cap ! plaisante-t-il.

Ema sourit en retour.

- En fait, j'ai passé vingt ans à transporter des marchandises pour le compte de sociétés du bâtiment. Le plus souvent c'était du sable. Et puis un jour, j'en ai eu marre de faire le coursier. Finalement, à quoi ça rime de naviguer si c'est pour faire toujours les mêmes trajets ? J'ai envie de prendre le large maintenant. Suivez-moi, l'invite-t-il, je vais vous montrer les pièces de vie.

- Je comprends, acquiesce Ema en descendant l'escalier en colimaçon. Mais pourquoi du coup l'avoir transformée en lieu d'habitation plutôt que de la vendre en l'état directement ? Waouh ! s'exclame-t-elle en arrivant en bas. J'adore !

Francis l'observe déambuler dans la pièce. Il s'approche d'un hublot et l'ouvre pour terminer sa cigarette.

- Vous êtes curieuse dites-moi, lui lance-t-il.

- Heu... oui c'est vrai, je le reconnais, lui répond-elle en passant sa main sur le comptoir de la cuisine. J'aime bien discuter avec les gens. J'apprends toujours des choses intéressantes. Et puis mieux les comprendre, ça me permet de mieux vendre leur bien. Je veux dire, le vendre à la bonne personne en fait. Je trouve ça important, quand on s'investit autant pour son chez soi comme vous l'avez fait, qu'on puisse le laisser entre des mains qui en prendront soin.

Il tire sur son mégot, le dépose dans un cendrier et referme le hublot.

- Je suis bien d'accord. Ça me fait plaisir que vous disiez ça car je n'ai pas envie de céder mon Oxygène à n'importe qui. Je vais bientôt avoir 45 ans et j'ai envie de devenir un vrai navigateur pour ma deuxième moitié de vie. Il est grand temps que j'ose mener une vie qui me corresponde complètement. Quoique, ajoute-t-il pensif, il n'y a pas vraiment d'âge pour ça finalement. Donc, pour revenir à votre question initiale, j'ai décidé d'aménager cette péniche au mieux pour me laisser le temps de la réflexion. Bricoler m'a permis de peaufiner mon projet. J'ai besoin que ça passe par les mains pour avancer, pas que par le cerveau ! Et du coup, je me suis non seulement construit un joli capital mais en plus j'ai grandement amélioré mon lieu de vie.

- Je vois, acquiesce Ema. Et vous ne travaillez plus du tout alors ? Enfin pour quelqu'un d'autre, j'entends.

- Non, je travaille pour moi maintenant. Je suis en quelque sorte l'artisan de ma vie. C'est un boulot à plein temps ! J'ai négocié une rupture conventionnelle avec la société de fret qui m'employait et comme mes besoins sont limités et que je sais à peu près tout faire tout seul niveau bricolage, j'ai réussi à tenir trois ans sans manquer de rien. Je suis revenu à l'essentiel. De toutes façons, quand on refait son intérieur, l'important c'est d'avoir à manger, de se laver et dormir. Et maintenant que la péniche est complètement rénovée, sauf bien sûr quelques retouches ici et là, comme j'ai fait aujourd'hui, et que mon projet a mûri, je me sens libre de partir.

- Je comprends. Vous larguez les amarres complètement en fait. Vous allez faire quoi du coup ?

- J'ai pour projet de m'installer au Havre, de passer mon permis haute mer et de tailler le vent jusqu'aux îles Canaries dans un premier temps. Et une fois là-bas, je verrai bien !

- Super ! s'enthousiasme Ema. Moi aussi j'adore la mer mais à part des sorties pour touristes, je n'ai jamais vraiment pris le large. Je crois que j'ai un peu peur en fait, même si ce milieu m'attire beaucoup. J'adore me balader dans les ports, regarder les noms des bateaux, écouter les cris des mouettes qui tournent autour des chalutiers...

- Ben, vous devriez aller à l'Armada de Rouen un jour. Tous les bateaux du monde y sont. Vous connaissez ?

Ema fait signe que non.

- Franchement, c'est à ne pas louper. On en prend plein les yeux. Pendant une semaine, des navires du monde entier se regroupent dans l'estuaire de la Seine. Ils viennent du Mexique, de Russie, du Japon. Les marins sont en tenue officielle. Ça en jette ! Et puis on peut les visiter. Il y a tous les styles : frégates, navires de guerre... et même des bateaux de pirates !

Les yeux d'Ema se mettent à pétiller.

- Ah ouais, genre le Black Pearl !

- C'est ça ! confirme Francis en riant. Bon, par contre, Jack Sparrow il n'est pas là hein, faut pas trop rêver non plus mademoiselle. Mais franchement, si ce milieu vous fait de l'effet, allez-y, vous ne serez pas déçue. C'est tous les quatre ans par contre, alors ça limite un peu. Je crois que c'est cette année d'ailleurs En septembre.

- Ah génial, je vais me renseigner, merci beaucoup. Bien dit-elle en sortant un dossier et un stylo de son sac, et si vous me faisiez visiter la partie nuit pour que je puisse fournir une première estimation de votre péniche ?

***

Ema s'est garée au petit matin à proximité des quais où se déroule la grande armada de Rouen. Assise à la terrasse d'un bistrot éphémère, elle picore un croissant du bout des doigts, tout en observant le ballet des restaurateurs, techniciens et journalistes qui contribuent à la réussite de cette semaine de festivités menée tambour battant. Quelques mouettes viennent picorer les miettes de pâte feuilletée tombées à ses pieds.

9 heures. Le soleil de septembre réchauffe doucement son visage. Elle regarde une nouvelle fois le programme. Pas question de manquer les visites. Elle termine son jus d'orange d'un trait, se lève puis, sac en toile sur l'épaule et lunettes de soleil dans ses cheveux en bataille, elle se dirige, plan à la main, vers le Tenacious. Un trois-mâts britannique de 65 mètres de long.

Ema déambule près des immenses coques. Son cœur palpite chaque fois qu'elle croise un pavillon d'un pays lointain. Partir. Parcourir le monde au gré des rencontres et des envies. Le village nautique est maintenant bien réveillé. Elle doit slalomer entre les promeneurs et les marins en tenues officielles. Elle lève les yeux au ciel et se taquine elle-même de constater qu'elle n'est pas insensible au fameux prestige de l'uniforme. Ah, le voilà. Tenacious. Elle se glisse dans la file d'attente des visiteurs. Le capitaine, barbe blanche, casquette vissée sur la tête et galons rutilants se tient à l'entrée du pont. Tiens, voilà Captain Igloo, s'amuse Ema en l'observant accueillir les curieux.

- Bonjour Mademoiselle, lui lance un matelot avant de lui proposer sa main. Je peux vous aider à monter à bord ?

- Avec joie, lui répond Ema dans un grand sourire.

Elle pose le pied sur le pont en bois vernis et rejoint le groupe à la proue du bateau. Elle profite de passer près des mâts pour caresser du bout des doigts le tissu écru de l'une des voiles.

- Bienvenue à bord ! lance le capitaine. Je m'appelle Victor et je dirige ce voilier. Nous naviguons sous pavillon britannique mais nous sillonnons les mers du monde entier. Il y a un mois, nous longions les côtes de l'Australie. Et après l'armada, nous ferons cap sur la côte est des Etats-Unis. Je vous invite à me suivre, nous allons commencer la visite. Faites bien attention à vos têtes, les portes sont basses et n'hésitez pas à m'interrompre si vous avez des questions !

Il se dirige vers l'arrière du bateau en égrenant ses explications.

- La particularité du Tenacious c'est qu'il est le premier voilier au monde à être entièrement équipé pour accueillir à son bord des personnes en situation de handicap. Cela a nécessité beaucoup de travaux mais nous en sommes particulièrement fiers. J'ai beaucoup d'estime pour notre armateur qui a eu à cœur de rendre accessible au plus grand nombre l'incroyable expérience du vivre en mer. Voyez – il s'arrête - on a même fait installer un ascenseur pour que les gens en fauteuil roulant puissent se déplacer facilement. On a aussi transcrit toutes les inscriptions sur les portes en braille pour nos passagers malvoyants.

Le groupe marque son approbation d'un hochement de tête.

- Nous accueillons régulièrement des personnes de tous horizons qui veulent découvrir le monde de la voile. On peut tenir jusqu'à quarante, équipage compris. Et pas besoin d'être expert pour gagner votre ticket à bord : on s'adapte. Tant que vous rêvez d'aventure, que vous êtes persévérant et que vous n'avez pas le mal de mer, vous avez votre place ! Allez, poursuit-il en descendant un escalier, je vous montre les pièces de vie et on terminera par le poste de pilotage.

Ema s'attarde sur le pont pour prendre des photos. Elle n'en revient pas d'être là. C'est quand même autre chose que mes péniches sur leur fleuve tranquille. Elle soupire en rejoignant le groupe. Depuis le temps que j'ai envie de vivre en grand... et si je larguais les amarres, moi aussi ? Comme Francis. Après tout, qu'est-ce qui me retient à Conflans ? Ah oui, un certain confort de vie peut-être... entre rêver sur mon canapé et tout lâcher pour aller faire le mousse et dormir dans une cabine de 3 m², je ne suis pas prête je crois en fait. Pfff... ce n'est pas cohérent en fait mon histoire. Je veux découvrir le monde mais je n'ai pas envie de tout plaquer pour autant... Francis, lui, il est vraiment courageux.

Elle rejoint le groupe pour la fin de la visite. Le capitaine leur serre chaleureusement la main et remet une brochure à chacun.

- A bientôt j'espère mademoiselle, glisse le matelot de l'accueil à Ema en l'aidant à rejoindre la terre ferme.

La jeune femme esquisse un sourire en guise de réponse. Elle passe le reste de la journée à déambuler sur les quais, la brochure du Tenacious à la main. Elle se sent tiraillée entre sa vie actuelle et ses rêves. Et si tout ça n'était qu'un fantasme à ne surtout pas réaliser ? Et si j'étais déçue ? Et si j'avais le mal de mer ? Comment c'est possible que ce dont j'ai le plus envie me fasse aussi peur ? Pas évident de faire des vrais choix de vie en fait. D'habitude je me laisse porter par mon intuition mais jusque-là, je ne risquais pas grand-chose. Refuser de reprendre le cabinet médical familial pour travailler dans l'immobilier : youhou, quelle rebelle ! se moque-t-elle pour elle-même. Rebelle de la forêt en fait. Je ne fais que rêver ma vie. Dès qu'il faut faire le grand saut, y'a plus personne. Bon, se reprend-elle en se dirigeant vers un stand de chichis, je ne vais pas me gâcher le reste de la journée en me flagellant, ça ne sert à rien. J'ai faim. Je vais m'offrir un bon petit truc à grignoter et quand je serai rentrée à la maison, je profiterai d'aller faire signer le mandat de vente à Francis pour discuter avec lui. Je suis sûre que ça m'aidera à trouver une solution.

Rassasiée, Ema, sur une impulsion, retourne près de son fameux trois mâts. C'est la fin de la journée. Le soleil, superbe, se couche sur l'estuaire de la Seine. Elle s'assied sur une bitte d'amarrage, la tête posée entre ses mains. Elle regarde le voilier se délester de ses derniers visiteurs. Le matelot d'accueil remarque sa présence et lui fait signe de l'attendre.

- Salut mademoiselle, lui dit-il en la rejoignant quelques minutes plus tard. Qu'est-ce que tu fais encore là ? Il te manque déjà notre bateau ? Ou bien c'est moi que tu attends ?

- Je n'en sais rien en fait. Peut-être un peu les deux ?

Le marin s'assied en tailleur sur les pavés.

- Tu vas salir ton bel uniforme, lui fait remarquer Ema.

Il allume une cigarette au creux de ses mains tout en haussant les épaules.

- Ho, ne t'en fais pas pour ça, il ne sert que pour les grandes occasions. A la fin de la semaine il ira au pressing.

- Ah bon ? s'étonne Ema. Vous n'êtes pas en tenue quand vous êtes à bord ?

Il aspire une bouffée de tabac avant de lui répondre.

- Mmm ça fait du bien... Cette journée m'a vidé, on a eu un monde de dingue, je n'en peux plus.

Un silence s'installe. Ema retourne à ses pensées.

- Au fait, je m'appelle Alex, lui dit-il au bout d'un moment.

- Moi, c'est Ema. Et donc, le pompon c'est que pour les touristes ?

- Ah ah, ça t'intrigue hein ? En quelque sorte oui, c'est pour le public. Tu nous vois hisser les voiles engoncés dans nos vestes cintrées ? Ou monter au mât dans des pantalons étriqués ?

- Heu... le taquine Ema, je vous imagine assez bien oui, toi et tes copains en plein effort dans ces tenues.

Alex éclate de rire.

- Ah ah ah, je ne te connais pas encore mais je pressens un petit côté mutin que j'aime bien.

Ema baisse la tête en souriant. Ses joues s'empourprent légèrement.

- En fait, reprend-il, quand on est seuls à bord, sans les touristes, on porte du chaud et confortable, pour répéter les manœuvres. Et quand on embarque pour les stages de voile, là on s'habille de façon un peu plus stylée. Les gens viennent aussi pour ça, mais on ne sort pas pour autant les tenues d'apparat. Désolé de casser le mythe !

- T'inquiètes, répond Ema. Au contraire, ça me fait du bien. Tu vois, je rêve de bateaux depuis longtemps. Mon héros, c'est Jack Sparrow. Tous les ans, je suis le Vendée Globe et j'adore lire les biographies des grands marins. Je n'y connais rien hein, mais quand ils racontent comment ils bravent des vagues hautes de plusieurs mètres alors que concrètement, ils naviguent sur deux bidons de lessive avec un filet de pêche tendu au milieu, ben je suis époustouflée. Et ce que je trouve très fort c'est que je ne connais rien aux termes techniques, mais en même temps je suis tellement dans l'ambiance que je comprends tout ce qu'ils décrivent. Bref, je suis totalement embarquée.

- Je vois. Et donc, répond Alex en désignant du menton la brochure qui dépasse de son sac, tu voudrais venir faire un tour avec nous ?

- Heu, je ne sais pas encore. Justement, je me pose plein de questions sur le fait de partir, de tout laisser derrière moi, abandonner mon petit confort, tout ça... Tu as fait comment toi ?

- Alors, je te rassure et je risque encore une fois de bousculer ton fantasme, on est très souvent en mer mais il y a plusieurs mois dans l'année où on rentre chez nous. J'ai un appart' en Angleterre, là où le bateau mouille, à Southampton. Je n'y suis pas souvent c'est vrai, mais quand même, j'ai pu me construire une petite vie à terre avec des amis, une copine de temps en temps, etc. Pas besoin de tout abandonner pour vivre sa vie en grand, tu vois ! Tout est une question de dosage en fait. Trouver l'équilibre qui est juste pour toi.

- Ça me parle, oui. Un peu comme si on fabriquait son propre parfum. Marier nos besoins avec nos rêves. Quelques notes de ci, une goutte de ça... jusqu'à trouver ce qui sent bon pour nous. Et si l'odeur nous dérange, c'est que le mélange n'est pas bon.

- Ah, ah, j'aime bien cette image.

- Et toi alors, tu es marin depuis quand ?

- Ça fait déjà dix ans. Mais attention, je ne fais pas que tirer sur des cordes. Tu vois, quand on est à terre, que le bateau a besoin d'être entretenu ou que c'est la basse saison, on a chacun une autre occupation.

- Ah oui ? Et toi c'est quoi ?

- Moi, je m'occupe des ressources humaines pour la compagnie. On a deux bateaux en fait. Le Lord Nelson et celui-ci. Je recrute les cuistots, les techniciens, les auxiliaires de vie pour les passagers handicapés... Et justement, je ne sais pas ce que tu fais dans la vie mais on va bientôt avoir besoin d'une nouvelle recrue pour s'occuper des passagers. Il faudrait quelqu'un pour leur transmettre le goût du large, les aider à garder le moral, continuer à les faire rêver malgré la fatigue. Et puis, le soir, leur proposer des petites animations. En résumé : veiller à leur bien-être à bord et apporter de la fantaisie. C'est aussi important pour eux que pour nous comme on vit en vase clos pendant parfois plusieurs mois !

Les yeux d'Ema s'éclairent.

- Ah oui, un peu comme Julie dans la Croisière s'amuse ?

Alex manque de s'étouffer de rire avec la fumée de sa cigarette.

- Oui, si tu veux, je n'avais pas vu ça comme ça mais en gros c'est ça. Ça te dirait ? Bien sûr, il faudrait faire un entretien avec le capitaine, un test de sortie en mer et voir si les conditions te vont mais, à première vue, je t'imagine bien à bord avec nous.

Ema se sent un peu décontenancée par la proposition inattendue d'Alex. Et si c'était ça finalement la vie ? Sortir du flou pour aller dans le flux ? Après tout, se dit-elle, c'est assez cadré comme aventure finalement. C'est peut-être ça dont j'ai besoin. Et il est temps que je commence à vivre une vie à ma mesure. J'avais peur que mon rêve disparaisse si je le réalisais mais je crois que ça pourrait au contraire ouvrir la porte à des projets encore plus grands.

- Ah, je sais ce qui te fait hésiter, la taquine Alex en la voyant perdue dans ses pensées. Écoute, je te promets que tu ne seras pas obligée d'avoir le même brushing que Julie. Ça te va ?

Ema éclate de rire. Tout lui semble tout à coup plus léger.

- Merci Alex. Tu as le don de dédramatiser les choses. Tu as trouvé ma clé : détruire mes peurs grâce à l'humour. Tu es doué avec les gens.

- Marin RH pour vous servir !

- Bien. Dans ce cas, affaire conclue ! Je crois que je vais me laisser embarquer.

- Génial ! lui répond Alex en lui serrant la main. Allez viens, collègue, je t'invite à boire un verre. On va fêter la meilleure décision de ta vie !

 

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