Histoire d'avancer : Bill le Biquet

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Coach, thérapeute et autrice. Je vous propose "Histoire d'avancer", des nouvelles de développement personnel  [+]

Bill le Biquet adore rendre service. A tel point que parfois, il propose son aide avant même qu'on en ait besoin. En échange, il reçoit des mercis, des sourires ou des étreintes. Il considère ces marques d'affection avec fierté, comme des preuves de sa valeur.

Ce qu'il préfère, c'est aider les serpents qui vivent à l'écart du village. Bill se sent si utile en leur compagnie... Et en retour ils sont si gentils avec lui ! Bill ne comprend pas pourquoi les autres animaux ne leur parlent pas.
L'automne est là. Les arbres rougissent, les jours raccourcissent. Les serpents se préparent à hiberner et demandent à Bill de les y aider.

- Nous n'avons pas de pattes pour creuser nos nids. Nous serions heureux de te confier cette nouvelle mission.

Flatté, Bill s'empresse d'accepter. Il creuse le sol avec ferveur, remplit chaque trou de feuilles, d'herbes et de mousse. Ils travaillent en équipe : quand Bill se sent fatigué, les serpents l'abreuvent de paroles encourageantes. Bill se dit qu'il a de la chance d'être si bien entouré.
Un matin, épuisé mais heureux, il achève son ouvrage. Le doyen des reptiles rampe jusqu'au premier nid. Bill, fier de son travail, attend, le cœur battant, de recevoir le compliment pour lequel, au fond, il s'est tant donné. Le serpent tourne sur lui-même plusieurs fois, mettant sans dessus dessous les végétaux consciencieusement enchevêtrés en un matelas douillet.

- C'est un bon début, siffle-t-il, mais tu pourrais faire mieux.

Bill sent un creux se former dans sa poitrine. Il est déçu de ne pas avoir été à la hauteur de la confiance qu'on lui a accordée.

- L'hiver s'annonce particulièrement froid, poursuit le vieux serpent. L'idéal serait un matériau doux et enveloppant, résistant à l'humidité et qui nous réchaufferait.
- Et si vous preniez ma laine ? C'est du pur angora. Je n'en ai pas besoin puisque je passe l'hiver bien au chaud à la ferme.
- C'est très gentil, mais tu sais, il va nous en falloir beaucoup...
- J'en ai assez pour tout le monde : chaque année on tricote une grande couverture rien qu'avec ma tonte.

Une ronde sifflante se forme aussitôt autour de Bill. Les serpents montent le long de ses pattes, envahissent ses flancs et son dos. Ils raclent sa laine avec leurs crocs, en tapissent les nids et s'installent pour leur longue nuit. Épuisé par la douleur des morsures sur sa peau, Bill sombre lui aussi dans un sommeil profond.
Une bise hivernale le sort de sa torpeur. Quelques flocons dansent dans un ciel de coton. Bill frissonne. Il prend conscience de sa vulnérabilité. "Me voilà nu, sans aucune protection". Il décide de rentrer à la ferme. Un bouc peu amène lui barre l'accès à la grange.

- Qui va là ?
- Bonjour, je m'appelle Bill. J'appartiens au troupeau. Puis-je entrer ? La route a été longue et je suis fatigué.
- Qui me dit que vous êtes des nôtres ? Vous n'avez pas de laine sur vous. Or, ce n'est pas la saison des tontes.
- Je l'ai offerte à des animaux qui en avaient plus besoin que moi. Dites à mes parents que leur Biquet Bill est de retour. Ils me reconnaîtront.

L'autre le dévisage, de plus en plus suspicieux.

- Votre peau est lisse. Et des Bill, il y en a déjà plusieurs ici. Je ne vais pas pouvoir vous laisser entrer.

Bill quitte la ferme, la tête basse. Il erre dans les rues du village, en quête d'un abri. "C'est vrai que je n'ai plus vraiment l'air d'un Biquet", se dit-il en observant son reflet dans une vitrine. Un mouvement dans la boutique attire son attention. On lui fait signe d'entrer. Bill ne se fait pas prier.

- Bienvenue à l'Oracle de Bêlphes ! Je suis Elvis, Mouflon, pour vous servir.

Bill est impressionné par sa prestance et ses cornes parfaitement tournées.

- Merci, moi c'est Bill, Biquet. Vous venez de vous installer ? demande-t-il en désignant les bocaux vides sur les présentoirs.
- Non, j'ai ouvert il y a plusieurs mois.

Bill regarde de nouveau autour de lui. Il n'a pourtant pas rêvé : aucune marchandise n'est exposée.

- Je vois que vous êtes surpris par mon concept de air shopping. J'admets que ce n'est pas évident à saisir. En fait, je ne vends rien. C'est vous qui achetez quelque chose.
-...
- C'est vous qui achetez quelque chose, reprend le mouflon. Quelque chose d'important dont vous avez besoin et que j'ignore moi-même.
-...
- Bon, passons au concret : dites-moi ce qui vous fait défaut. Je vous aiderai à le trouver.
- Je n'ai plus de laine. J'ai froid. Mon troupeau m'a rejeté. Je me sens seul. Et je ne sais plus qui je suis...
- Eh bien, ça en fait des manques tout ça. Mais, vous avez au moins une chose : vous avez froid.
-...
- Ah, et vous n'avez plus d'humour non plus. Vous pouvez passer la nuit ici, Bill. Je sens que vous avez eu une journée difficile. Il y a de la paille fraîche dans l'arrière boutique. Reposez-vous. Nous commencerons à travailler demain.

Épuisé, Bill salue son hôte sans chercher à comprendre son mystérieux propos. Il s'endort, le cœur et le corps reconnaissants. Des bruits de sabots le réveillent au petit matin. Il trouve Elvis derrière le comptoir, occupé à mettre des flacons dans un sac.

- Vous allez faire des courses ?
- En quelque sorte, sourit Elvis. Je pars en voyage.
- Mais, on ne devait pas s'occuper de moi aujourd'hui ?
- Bien sûr que si Bill, vous allez travailler sur vous, mais en autonomie. Je vous confie la boutique. Il n'y a que lorsqu'on se retrouve en sa propre compagnie qu'on peut savoir qui l'on souhaite devenir vraiment.
- Mais je ne suis pas oracle, moi ! Je pensais que vous alliez m'apporter des réponses, me dire comment être heureux à nouveau.
- L'Oracle de Bêlphes, n'est qu'une enseigne, Bill. La seule parole d'avenir valable est la promesse que vous vous faites envers vous-même. Et ces bocaux ne sont pas vides en réalité. Chacun renferme une fragrance particulière qui me relie à un moment ou à une personne qui ont marqué ma vie. J'appelle ça des olfasouvenirs. Celui-ci par exemple contient des effluves de métal et de cambouis. Rien d'engageant au premier abord, je vous l'accorde, mais respirez, Bill et dites-moi ce que cette odeur représente pour vous.

Bill ferme les yeux et plonge son museau dans le bocal.

- Ça sent comme dans le garage du fermier. C'est là qu'il répare son tracteur, entretient ses outils. Il y passe des heures et moi, j'adore l'observer, voir tout le travail qu'il fournit pour que la ferme continue de tourner. Pour moi, c'est l'odeur du petit courage de tous les jours, de la patience et de l'humilité.
- Merci, Bill. Vous voyez, c'est pour cela qu'il n'y a pas d'étiquette sur les bocaux. Une odeur, c'est mille souvenirs différents. Chacun doit pouvoir y puiser ce qui lui parle. Prenez une fiole et remplissez-la de ce que vous venez de ressentir.

Bill s'exécute, le sourire aux lèvres. Il commence à comprendre.

- Et où dois-je m'arrêter ?
- A vous de décider. C'est selon ce que vous souhaitez devenir. Créez votre propre parfum ! Un bouquet tête, corps et cœur qui deviendra votre seconde peau. L'accord parfait est celui que vous ne sentez pas sur vous mais qui marque votre passage, qui donne envie de frayer dans votre sillage. De mon côté, je pars récolter des odeurs inédites. Au revoir Bill.
- Bon voyage, Elvis. Et merci.

Bill est de nouveau seul, mais cette fois, cela ne lui pèse pas. Plus question d'aller trouver refuge autre part qu'en lui-même. Les semaines passent et, note après note, à mesure qu'il compose son parfum, son corps se couvre d'une nouvelle fourrure et des cornes lui poussent sur la tête. Au printemps, Elvis revient, la besace débordante de fragrances de vie. Il trouve Bill derrière le comptoir. Sur le seuil, Elvis prend un moment pour sentir tout ce qui se dégage du Bouc majestueux que Bill est devenu en son absence.

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