Histoire d'un phare

il y a
4 min
167
lectures
8
Qualifié

Jamais un jour sans une ligne  [+]

Image de Printemps 2013
La lumière. Au petit matin, elle éclaire le phare. Enfin, non ! C’est d’abord l’arrière de la petite maisonnette du gardien, au toit percé et à la chaux effritée, que le soleil vient frapper, après avoir couru les dunes vers lesquelles elle se tourne. C’est le signal. Le gardien du phare, ancien marin vieux comme la mer, frotte son visage ridé et bruni par les voyages, avant de se lever. La lumière atteint alors le phare, à peine plus grand que la bicoque, qui réchauffe ses pierres au soleil comme le lézard sur une roche à côté. Et puis, la mer. Elle scintille, comme les étoiles dans les yeux d’une femme heureuse. La mienne ne l’est pas, ses yeux sont voilés par la déception de s’être mariée avec un peintre si peu connu. De la brume ? Il faut de la brume.
Un léger coup de pinceau, un peu d’eau pour diluer. Une légère brume pour cacher la mer. Edward se retourne, soulève un peu son chapeau, sourit. N’est-ce pas magnifique, chérie ? Madame Hopper n’est plus là, derrière lui, à observer ses couleurs de son œil critique de peintre. Elle l’accompagnait pourtant ! Bah, encore un de ses caprices, elle reviendra. Edward analyse, observe. Il a oublié quelque chose sur sa toile, mais il ne saurait dire quoi. Enfin, il trouve. La silhouette noire, presque invisible, qui tangue sur la rambarde du phare. Silhouette connue. Jo ! Joséphine Hopper, dans sa robe bleue qui l’attire vers le vent, vers le large, est assez penchée pour risquer la chute, où se trouve déjà son tout nouveau chapeau. Jo ! La rattraper ! Edward court.

Dans la salle, tout le monde retient son souffle. On a beau dire, le cinéma culturel, c’est beau, et peut-être un peu trop réaliste. Quand Madame Rosenbach leur avait dit, en plein cours d’Histoire de l’Art, qu’ils allaient enfin en savoir plus sur la vie d’Hopper, aucun d’eux ne s’attendait à ce film si prenant racontant le peintre et ses œuvres. Les étudiants ont vraiment réagit, tous échafaudent des hypothèses et contrent avec des données historiques. Qu’a réellement fait Hopper ? Joséphine tentait-elle vraiment de se suicider ou était-ce un prétexte pour torturer encore plus son mari ? Certains se bousculent pour avoir une affiche, d’autres pour sortir de leur léthargie cinématographique. Enfin bon, ils sont heureux, un peu de cinéma les sort de leurs partiels et leurs révisions.

« Des études entre cinéma et culture ! » proclame un gros titre, accompagné d’une photo montrant une cohorte animée d’étudiants sortant de l’avant-première du film « Hopper et Joséphine ». D’ailleurs, outre l’affiche au-dessus de leurs têtes, certains ont pris des posters avec l’un des tableaux le plus connus de leur idole, « Colline avec phare », de 1927. L’article complémentaire vante les mérites du nouveau complexe cinématographique de la ville, qui permettra aux jeunes désœuvrés de se cultiver plutôt que de voler des voitures et brûler des boîtes aux lettres. Clichés, clichés, que des clichés ! L’homme secoua le journal pour le redresser et tourner la page.
Par-dessus l’épaule de l’homme, sa femme lui parle, demande des explications, même sur les termes les plus simples. Elle sait lire, pourtant, et est assez intelligente pour se passer de son aide, mais ça fait tellement plaisir à Henri de se sentir supérieur à elle. Il en faut peu pour contenter l’égo des hommes. Il faut bien que les femmes apprennent à faire semblant, sans quoi leurs chers époux risqueraient de se vexer, et à force, ça leur coûterait cher en vaisselle. Assis sur le tapis, Simon, Thomas et Lise boivent les paroles de leur père, toujours très doué en lecture. Il pourrait leur lire n’importe quoi, ils resteraient hypnotisés, les yeux prêts à rouler sur le tapis et les oreilles à se décoller de leurs têtes. Ils croient encore à la magie des mots.

C’est bon, c’est dans la boîte ! Merci d’être venus ! Les payes sont avec l’assistante, merci ! Le photographe s’étire. Les modèles sont mauvais, mais peu importe, la photo est prise et le travail, fait. S’il n’y était pas obligé, il refuserait. De toute façon, les photos de propagande, ce n’était pas son truc. Il n’aime pas ça, mais c’est ce qui les fait vivre, lui et la famille de juifs qu’il cache dans sa cave. Il a honte de son travail. Bientôt, sa photo sera placardée dans tout le Reich, avec un petit slogan, du genre « Le Führer a ramené l’unité dans vos foyers ». Il s’en moque, ce qu’il veut, c’est écrire. Demain, il sera fusillé. Un de ses amis de l’Orchestre Rouge a promis de publier dès que possible son dernier poème, « Un cri », aux éditions de Minuit, petite maison clandestine française. Il se demande encore quel cri aura-t-il le temps de faire, lui.

Devons-nous publier les poèmes d’un résistant ayant tout de même collaboré avec le régime nazi ? Le directeur éditorial hésite, se tâte, manipule les chiffres, les données, les images, mâchonne son crayon jaune trop petit à force d’être taillé. Entoure le journal de sa dernière photo. Ce projet est-il seulement faisable ? Vu la pub à faire, il risquait de tomber dans le gouffre de ses finances, comme à chaque parution. Aura-t-il seulement du succès ? Pour lui, il n’y a qu’un seul moyen sûr de savoir. Il grimpe les escaliers et rentre dans la chambre de sa petite Adeline. A sept ans, elle avait déjà un don concernant ses futurs livres. La petite leva les yeux, regarda la photo, donna son verdict et garda la photo.

« Bienvenue Adeline ! Comment vas-tu ? » Cédric sourit, sa fiancée était adorable et avait mis toute sa famille dans sa poche. De plus, son anglais était impeccable, elle était totalement intégrée à Lighthouse Hill. Bien sûr, ils étaient venus ici pour la présenter, mais aussi pour retracer l’histoire d’une vieille photo retrouvée dans les affaires héritées de son père. Un détail de cette photo plus précisément. Une reproduction de la « Colline avec phare » du célèbre Hopper, sur une photo de la couverture d’un journal. Quand Cédric lui avait avoué être l’arrière-petit-fils du gardien, Adeline n’avait eu de cesse de vouloir s’y rendre. Après la visite chez ses parents, ils y iront. Les deux ancêtres solitaires seront heureux de les rencontrer.

« Regarde, ils sont en avance ! » cria le vieil homme à sa tout-aussi-vieille compagne. Le visage buriné par le sel, Arch accueille avec enthousiasme son petit-fils et sa future femme. Depuis le temps qu’il espérait les voir, le vieux couple s’ennuyait ferme. Ce qu’ils adoraient, c’était leur raconter des histoires, sur le vieux phare notamment. Bien sûr, une partie est en ruines, mais peu leur importait, c’est là qu’ils avaient grandi et vécu. « Et rencontré le peintre ! » rajoutait toujours la grand-mère. Adeline y aurait droit pour la première fois. Lors de la peinture du tableau, Ray, le père d’Arch, avait rattrapé la femme du peintre, une femme du monde nerveuse, capricieuse et jalouse comme pas deux, alors qu’elle allait basculer dans le vide. Depuis, la famille Hopper leur rend visite chaque année, bien qu'à contrecœur parfois. D’ailleurs, ils devaient arriver aujourd’hui. On toque à la porte.


Inspiré du tableau « Colline et phare » d’Edward Hopper, 1927.

8
8

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Eric Lelabousse
Eric Lelabousse · il y a
Je suis fan d'Edward Hopper et votre récit illustre parfaitement le tableau, c'est une réussite ! Bravo !
Image de Lyriciste Nwar
Lyriciste Nwar · il y a
Magnifique texte et bon courage
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le voleur de mémoire

Emsie

Paris, rue de Passy. Depuis un bon quart d’heure, planté sur le trottoir, je frissonnais dans mon manteau trop fin. L’immeuble austère et cossu qui me faisait face semblait appartenir à un... [+]