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Qualifié

La nuit venait de tomber.
Son ballon de basket coincé sous le bras gauche, le petit garçon aux yeux bleus maintenait le guidon de son vélo de la main droite. Son t-shirt trop large portait le numéro cinq et pendait jusqu’en bas de ses genoux. Sa mère le lui avait offert quelques semaines plus tôt pour son anniversaire. Le ballon, c’était son père qui le lui avait offert. Il ne se séparait plus de l’un, ni de l’autre.
En passant le portail de la maison, le petit garçon donna un dernier coup de pédale et se laissa rouler tout le long du sentier. Le sentier faisait le tour du bosquet dans la cour. Sur le gravier on pouvait lire les traces des pneus des voitures qui s’étaient garées là dans l’après-midi.
Le petit garçon aux yeux bleus freina aux abords de la descente de garage et laissa tomber son vélo par terre. Il fit rebondir le ballon, le passa maladroitement entre ses jambes et derrière son dos. Il continua jusqu’en bas de la descente de garage, les yeux rivés sur le ballon qui rebondissait plus vite et plus fort. Le petit garçon aux yeux bleus ne pensait à rien d’autre qu’à faire rebondir le ballon – dribbler les adversaires invisibles qui voulaient le lui prendre. Seul contre tous, jusqu’à maintenant, il s’en était plutôt bien tiré.
Face à la porte de garage fermée, le garçon s’arrêta de dribbler. Il ressentit alors le silence du crépuscule résonner en lui comme l’annonce d’une nouvelle terrible.
Il frissonna et leva les yeux au ciel. Au-dessus de la maison la pleine lune était énorme – le petit garçon aux yeux bleus avait l’impression qu’elle allait s’écraser sur le toit de la maison.
Il tourna les talons et remonta la descente de garage. Il pressa le pas et fit le tour de la maison. Derrière, dans le jardin, rien n’avait été rangé. La fête d’anniversaire de sa sœur – ou du moins ce qu’il en restait –, tout était encore là, sous les yeux du garçon. Les chaises longues étaient éparpillées d’un bout à l’autre du jardin. Les tables débordaient de victuailles. Il y avait des saladiers à moitié remplis de pommes chips, des assiettes qui n’avaient pas été terminées, des gâteaux au chocolat et des tartes aux pommes qui n’avaient pas été découpés. Sur le barbecue, on avait laissé des brochettes complètement cramées. Partout dans le jardin, des gobelets en plastique et des ballons roses et blancs glissaient sur la pelouse, poussés par le vent.
Le petit garçon aux yeux bleus s’avança jusqu’à une table. Il s’empara d’une bouteille de jus de pomme qui n’avait pas été ouverte et en but trois longues gorgées. Il reposa la bouteille sur la table. Il déchira ensuite avec ses doigts une part de gâteau au chocolat qu’il enfourna en à peine deux bouchées et, le ballon sous le bras, il s’assit sur une chaise pour reprendre son souffle.
En appuyant le ballon de ses deux mains contre son ventre, il avait l’impression de ne faire plus qu’un avec lui. Il porta le regard au fond du jardin. Il commençait à faire très sombre et les arbres touffus qui se dressaient tout au bout du jardin formaient une grande barrière d’ombres. Le petit garçon serra le ballon plus fort contre lui. Il aperçut une lueur – elle provenait du fond du jardin, à l’intérieur du petit chalet dans lequel son père se réfugiait parfois quand les choses commençaient à mal tourner.
Sans quitter des yeux le fond du jardin – l’abri et sa lueur flottant dans l’air de la nuit – le petit garçon aux yeux bleus se leva. Là, sur la terrasse, il se sentait encore en sécurité. Immobile, il essayait – sans même en avoir conscience – de réfléchir à des choses qui lui échappaient totalement. Les pensées défilaient sans qu’il puisse les saisir pour comprendre ce qu’elles voulaient dire vraiment. Il aurait suffi que la lumière s’éteigne pour qu’il s’en aille en baissant la tête, entre dans la maison vide et silencieuse, et monte les escaliers jusqu’à sa chambre sans jamais se retourner.

Au premier, la jeune fille aux cheveux bouclés était dans son lit – c’est-à-dire un grand matelas posé à même le sol –, emmitouflée sous les couvertures. Elle regardait un documentaire sur le bombardement de Hiroshima et, en fumant cigarette sur cigarette – le cendrier posé à côté du matelas en débordait – elle se surprenait parfois à détourner le regard de la télévision pour observer les cadeaux d’anniversaire encore emballés qui l’entouraient. Il y en avait partout. Sur son bureau, dans le canapé, par terre, et même sur son lit ; les paquets-cadeaux l’ensevelissait presque.
Lorsque son petit frère ouvrit la porte et pénétra dans sa chambre, la jeune fille aux cheveux bouclés écrasa sa cigarette dans le cendrier et, sans se tourner vers lui ni même bouger d’un cil, elle dit à voix haute :
— Tu ferais mieux d’aller te coucher, Arthur.
Le petit garçon aux yeux bleus ne lui prêta aucune attention et vint s’asseoir sur le matelas, son ballon sous le bras.
En restant au bord, il demanda :
— Comment savais-tu que c’était moi ?
— Je t’ai entendu faire rebondir ton ballon dans la descente de garage, répondit la jeune fille aux cheveux bouclés. Et... elle soupira, regrettant sûrement ce qu’elle s’apprêtait à dire. Elle y renonça et termina sa phrase : Je le savais – c’est tout.
Elle sortit une nouvelle cigarette du paquet posé sur son ventre. Elle ne la mit pas dans sa bouche tout de suite et préféra la garder un moment entre ses doigts, comme si le simple fait de tenir la cigarette était pour elle le meilleur moyen de rester calme.
— Il faut ouvrir la fenêtre, dit le petit garçon aux yeux bleus en posant son ballon.
Il se mit sur la pointe des pieds pour ouvrir le velux de la chambre, juste au-dessus de sa tête. Il sentit un courant d’air frais passer sur son visage, il ferma les yeux et se dépêcha de se rasseoir. Il ne voulait surtout pas voir la lumière au fond du jardin – ce qu’elle signifiait l’empêchait trop souvent de s’endormir le soir.
Le petit garçon aux yeux bleus s’allongea en travers du matelas et posa sa tête contre son ballon. Sur le flanc, tourné vers la grande télé qui diffusait les images d’un champignon atomique s’élevant dans le ciel, il finit par demander :
— Qu’est-ce que tu regardes ?
— Un documentaire sur Hiroshima, répondit la jeune fille aux cheveux bouclés. Je l’ai enregistré la semaine dernière. Je n’avais pas encore eu le temps de le regarder.
Le petit garçon aux yeux bleus regarda les images qui défilaient à l’écran – celles d’une ville dévastée et de jeunes Japonais brûlés – et il écouta la voix grave du narrateur. Il citait des hommes importants de l’époque qui expliquaient les raisons et les conséquences du bombardement. Ça ne valait pas la peine de se préoccuper de choses pareilles mais le petit garçon aux yeux bleus resta silencieux encore un moment et fit semblant de s’y intéresser. Il ne voulait pas froisser sa sœur. Après tout, c’était encore son anniversaire.
Un nuage de fumée s’échappa des lèvres de la jeune fille aux cheveux bouclés et s’étala devant l’écran de la télévision. Le petit garçon aux yeux bleus dit, en hésitant un peu :
— Tu n’as pas encore déballé tes cadeaux.
— Ah, fit la jeune fille aux cheveux bouclés. C’est vrai, je les avais complètement oubliés.
Elle tira une bouffée de sa cigarette.
— C’est maman qui les a montés. Ils étaient entreposés sur la table de jardin.
— ... Il y en a trop, finit-elle par dire. Il y en a trop. Je n’ai pas besoin de tout ça. Qu’est-ce que je vais en faire, tu peux me le dire ?
Le petit garçon aux yeux bleus tourna la tête vers elle. Les mains posées l’une sur l’autre sur le ballon de basket et, le menton appuyé par-dessus, il cherchait quelque chose à répondre. Il avait envie de s’exclamer : « Bon sang, Clémence, tu ne sais même pas ce qu’il y a dedans ! » mais il n’en fit rien. Au fond, il savait bien que sa sœur n’attendait aucune réponse particulière de sa part. Elle ne faisait que dire à voix haute les pensées qui l’assaillaient depuis qu’elle s’était retrouvée seule dans sa chambre.
— Je n’ai pas besoin de tout ça, répéta-t-elle. Non. Certainement pas. Je n’ai pas besoin de tout ça. Elle faisait rouler sa cigarette entre son index et son majeur. Je n’ai besoin de rien, à vrai dire. Cette journée est un fiasco.
La jeune fille aux cheveux bouclés fit tomber les cendres de sa cigarette dans le cendrier.
— J’aimerais mieux ne pas m’être levée aujourd’hui, dit-elle.
Le petit garçon aux yeux bleus se retourna sur le flanc, face à la télé. Il regardait les ruines des bâtiments pulvérisés par la bombe. Il réfléchissait à une façon de dire les choses qui soit la plus ouverte possible.
La jeune fille reprit :
— Comme d’habitude, tout se passe comme si... il n’y avait pas de jour qui fasse exception à la règle. Je ne comprends pas pourquoi il a fallu que ça arrive aujourd’hui.
Elle soupira.
— Je voudrais être avec des gens qui ne savent rien de moi, dit-elle.
— ... Qu’est-ce qui s’est passé ? finit par demander le petit garçon, et il ferma les yeux un court instant.
La jeune fille aux cheveux bouclés tira une dernière bouffée de sa cigarette. Elle l’écrasa dans le cendrier et dit :
— Rien. Ferme la fenêtre, s’il te plaît. Il commence à faire froid.
Le petit garçon aux yeux bleus obéit. Dehors, la lumière de l’abri de jardin était toujours allumée. Le petit garçon aux yeux bleus ne put s’empêcher de la regarder un moment avant de fermer la fenêtre pour de bon.
Il se rassit sur le matelas, en tailleur, dos contre le mur et le ballon dans le creux de ses jambes. La jeune fille aux cheveux bouclés s’enfouit un peu plus sous les couvertures ; ses longs cheveux noirs étaient en pagaille sur l’oreiller.
Elle dit en prenant la télécommande dans sa main droite :
— Rien, Arthur. Il ne s’est rien passé.
Elle détourna le regard de la télé et murmura en fixant le vide, ou l’obscurité qui régnait dans le fond de la chambre là où les images noires et blanches de la télévision ne parvenaient à diffuser leur voile de lumière gris :
— S’il s’était passé quelque chose, nous ne serions pas là.
Le petit garçon demanda subitement :
— Pourquoi papa est dans l’abri de jardin ?
Il sortit le ballon du creux de ses jambes et le maintint en équilibre sur son genou droit, du bout de l’index.
— Il s’est forcément passé quelque chose, dit-il. Il s’est forcément passé quelque chose, répéta-t-il. Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu es triste et tu ne veux pas me le dire.
Il n’en pouvait plus de garder ses sentiments pour lui. Voir sa sœur n’être plus que l’ombre d’elle-même lui donnait l’impression, lorsqu’il était en sa présence, de marcher sur un fil tendu au-dessus du vide – et il fallait que ça cesse.
En laissant le ballon glisser de son genou et rouler sur le matelas jusque par terre, il dit :
— Clémence. Je suis passé devant leur chambre, tu sais.
Il attendit une réaction de la part de sa sœur mais la jeune fille aux cheveux bouclés se contenta de fixer l’écran de télé – avec une intensité dont elle n’avait pas encore fait preuve jusque-là.
— La porte était ouverte, dit le petit garçon aux yeux bleus – et sa voix se faisait plus basse et plus lente au fur et à mesure des mots qu’il se forçait à prononcer, les uns après les autres, comme s’il était conscient que parler amenait inéluctablement à la souffrance.
— Je n’ai pas eu besoin de rentrer pour l’entendre pleurer, finit-il par dire dans un murmure à peine audible.
— De qui parles-tu ? feint de s’étonner la jeune fille.
— Tu le sais très bien, dit le petit garçon. Je n’ai pas à...
— Pourquoi est-elle en train de pleurer ? demanda la jeune fille.
— C’est à toi de me le dire ! s’exclama le garçon.
Un silence brutal éclata entre eux. Soudain, et bien malgré eux, ils en étaient arrivés à un point où tout ce qui sortirait de leurs bouches les mettrait au bord du gouffre – du moins c’est le sentiment qu’ils éprouvaient – et où il ne leur serait plus possible de faire machine arrière.
Sur l’écran de télévision, un homme creusait dans les décombres de Hiroshima à l’aide d’une pelle.
— ... Ce n’est pas à moi de dire ce qui... commença la jeune fille aux cheveux bouclés, mais elle se tut.
Le petit garçon aux yeux bleus s’exclama :
— Enfin ! Clémence. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— À ton avis ?... Je n’ai rien à dire. Si tu veux tout savoir, tu n’as qu’à aller voir maman... Ou bien tu peux toujours aller voir ton père. Encore en train de se terrer dans son abri. Pff ! Va savoir combien de bouteilles il s’enfile, là tout seul !
— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?
— Rien, Arthur. Ne t’en fais pas. Ce n’est rien de grave. Il fait ce qu’il veut après tout. Je te le dis, tu n’as pas à t’en faire.
La jeune fille aux cheveux bouclés tourna la tête vers son petit frère – pour la première fois depuis qu’il était entré dans la chambre, lui sembla-t-il – mais elle ne put supporter de le regarder trop longtemps et elle se dépêcha de fixer à nouveau l’écran de télévision.
Le petit garçon aux yeux bleus dit :
— Peut-être que je ferais mieux d’aller le voir, oui, mais juste après avoir dit ça, et comme si l’énoncé de cette prise de conscience lui avait annihilé toutes les émotions qui lui étaient encore possibles à cette heure de la nuit, il se glissa doucement sous les couvertures.
Il bâilla, ferma les yeux et se blottit contre sa sœur. Il la serra dans ses bras. La jeune fille aux cheveux bouclés ne fit rien pour l’empêcher de s’endormir auprès d’elle. En regardant la télévision, elle pensait à tous ces cadeaux qu’il lui fallait encore déballer.
Un jour, peut-être, elle trouverait le temps de le faire.

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
Cette lecture m'a plus que touchée et votre nouvelle est très bien menée. Vous avez mon vote.
Sur ma page, "le coq et l'oie", catégorie poésie.

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Nadine Gazonneau · il y a
Un enfant aux yeux très bleus, une jeune fille qui s’intéresse au documentaire sur Hiroshima et un père qui reste dans son bunker l'abri de jardin, tout cela est superbement ficelé. J'attends la suite avec impatience. Le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Philshycat · il y a
Belle écriture !!
Mes textes en lice.
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait tragique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Christian Pluche · il y a
Un style et une ambiance réussie ! Je vote !
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Francesca Fa · il y a
Très lourd, très prenant, le garçon est très attachant, la grande soeur désabusée le devient à la fin ... j'aime beaucoup
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Br'rn · il y a
Difficile de rester insensible à la lecture de ce texte sensible et émouvant, tout en finesse...
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire émouvante sur les horreurs de la guerre et son impact sur la famille! Bravo!
Mon vote! Mes deux haïkus, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en compétition
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le
cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Les horreurs au sein de la famille avec leur lot de non dit et de destruction. Encore plus marquantes parce que suggérées. Je vote.
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