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Hier,et après.

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Vinvin

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La neige tombait paresseusement sur le jardin. Michel observait le spectacle de sa maison d'un oeil las. Il était onze heure et quart, un mercredi. Ces flocons l'ennuyaient. La pendule murale émettait un cliquetis permanent qui depuis longtemps ne dérangeait plus personne. Il ne bougeait pas, restant debout devant la porte-fenêtre. Il en était là à se poser la question si les truites reviendraient aussi tardivement que le printemps dernier. Le rituel de milieu de semaine était immuable. Depuis des années il rendait visite à sa soeur qui n'habitait qu'à quelques pavillons du sien. Une répétition aussi incontournable que le battement du coeur. Michel en avait un pincement à cet endroit-là justement et il regrettait la présence de son beau-frère qui avait toujours donné une agréable coloration à ces rendez-vous hebdomadaires.
Du nez il soupira et décida de se préparer. Il enfila des après ski déjà salis par un hiver depuis longuement installé. Ensuite il enfila un anorak bigarré qui jura avec le gris monochrome de son bonnet. Pour finir il complèta la chose d'une écharpe aux couleurs passées. Depuis des mois c'était son attirail habituel pour sortir.

Il sortit. Les flocons semblaient tomber plus drus encore. Voir ça l'exaspérait. La circulation en voiture sera encore pénible demain.Lui qui avait toujours vécu dans ces montagnes, tout ce blanc lui procurait à chaque fois une impression de pénibilité . Malgré son métier de greffier il n'avait jamais su mettre en mot ce que lui inspirait à chaque fois ce spectacle. Sous ses pas la neige crissait d'un bruit sourd. Elle était fraîche cette neige et elle ne tarderait pas à se transformer en glace.

La rue se retrouvait déjà complètement recouverte de neige. Pas un véhicule de croisé sur tout le trajet. Aucun axe d'importance ne traversait Saint-Armant.
Il vit la silhouette de la maison si familière,ses murs en pierres du pays, sa toiture d'ardoises si sombre et surtout cette fenêtre unique qui donnait sur l'entrée tandis que d'autres, côté jardin ,donnaient directement sur les montagnes environnantes.

Le petit portillon en bois s'ouvrit sans bruit; habituellement surmonté d'une imposante végétation à la belle saison, il se retrouvait maintenant cerné par les branches nues.
Il toqua à la porte-véranda avant de rentrer sans attendre de réponse.
Il se signala en quelques syllabes courtes. Pas de réponse. Il passa une tête dans la cuisine pour n'y constater personne. Pas plus de monde dans le salon. Michel commençait à se gratter la tête; ça ne lui ressemblait pas d'être absente ce jour-là à cette heure-çi.

Depuis tant d'années c'était règlé comme du papier à musique. Chaque mercredi à midi Michel passait manger chez sa soeur qui n'avait jamais fait défection. Une fausse note à la partition. Il monta les escaliers vérifier les pièces une à une, redescendit pour la chercher à la cave tout en l'appelant. Son prénom résonnait dans toutes les pièces de la maison, le prénom de cette soeur qu'il pensait tant connaître puisqu'ils ne s'étaient jamais séparés depuis l'enfance. Il eut l'idée de sortir, pensant qu'elle protègeait ses réserves de bûches de la neige et qu'elle ne l'avait pas vu ni entendu entrer.

Rien.

Le temps passait et Michel sentait monter en lui un sentiment dont il se pensait si étranger: la panique. Son poul s'accéléra, son souffle devenait plus court et plus irrégulier. Que fait-on face à un sentiment inédit... D'instinct il dégaina de sa poche son portable avant de se rappeler que sa soeur n'en possédait pas. Il fit alors le numéro de sa femme qui fut surprise de son appel et qui malheureusement ne pouvait pas lui être d'un grand secours. Michel raccrocha. C'était vrai, il était certainement la personne avec qui elle nouait encore contact. Les parents étaient morts depuis longtemps et cela faisait des années qu'elle était veuve de Jean-Sébastien, ce beau-frère qu'il avait particulièrement apprécié et dont il avait été complice jusqu'à cette horrible soirée de mai... Son véhicule avait été retrouvé en contrebas d'une départementale. Plus de cinquante mètres de chute. Une masse informe de ferraille après s'être écrasée et rebondie sur des rochers. Le brigadier de gendarmerie leur avait signifié qu'il ne devait pas avoir souffert. La belle affaire.
Après cette tragédie, sa soeur tomba dans un état de prostration avancé. Elle ,qui se montrait d'une nature si active, garda le lit pendant des mois refusant toute nourriture et tout contact. Ne sachant que faire d'autre, on la plaça dans une maison de repos d'où elle reprit des forces. Michel fut heureux de revoir sa soeur occuper de nouveau la maison familiale mais plus rien ne serait comme avant et ils le savaient tous les deux. Jean-Sébastien avait été là, il avait occupé un temps imparti dans nos vie puis il s'en était allé. La chose était par trop insupportable,une absurde injustice qui n'avait pas de raison d'exister. C'était il y a dix ans.

Michel finit par s'asseoir sur un canapé. D'habitude c'était le canapé dont il aimait s'asseoir pour boire le café avec sa soeur mais là, à cet instant ,c'était simplement un canapé quelconque. Il jeta un regard vers la fenêtre à côté de lui; ces montagnes qui paraissaient le narguer. Il en avait assez d'elles. Il les avaient déjà trop vu lorsqu'il s'était rendu sur les lieux de l'accident. Une vraie saloperie ces pentes raides, quasi à pic, avec des pointes meurtrières. Non ,ce jour-là il n'avait plus reconnu ces montagnes qu'il connaissait depuis l'enfance et voilà que maintenant ça recommençait.
Il avait envie de dormir dans ce canapé. Il aurait voulu dormir ,pour tout oublier.


Sur le terrain accidenté, des morceaux de rochers ressortaient de la neige ça et là. Il fallait faire extrêmement attention, et pour cette raison Michel et Joubert s'étaient harnachés en plantant des pitons le long du ravin très raide surplombé par la départementale. Quelques dizaines de mètres au dessus de leurs têtes, une plaque commémorative sur le rail de sécurité accompagnée de quelques fleurs défraîchies depuis longtemps. Joubert précédait Michel. Ils étaient amis depuis l'école primaire et tous les deux étaient descendus de leurs montagnes pour poursuivre leurs études et connaître la Grande Ville et un tout autre mode de vie. Tous les deux avaient adoré mais tous les deux étaient remontés. Ni l'un ni l'autre n'était parvenu à s'expliquer cet appel de l'altitude, l'un comme l'autre avait épousé une femme de la région.

Lorsqu'ils parvinrent à l'endroit prévu, le sol se trouvait entièrement recouvert de neige et quelques plaques de glaces menaçaient. Michel pouvait très bien s'imaginer l'état du corps. Pour l'identification on ne lui avait montré que le visage et cela avait été suffisant. Heureusement on avait convaincu sa soeur de ne pas se rendre à la morgue.

Où pouvait-elle bien être à présent?. Il avait eu l'idée de cette excursion, pensant éventuellement la trouver ou tout du moins retrouver une trace de son passage. Pouvait-elle être venue içi pour se recueillir?...Avait-elle fait une mauvaise chute?...Michel maudissait cette éventualité et jetait des coups d'oeil aux alentours.
L'endroit était une surface plane à mi-hauteur du ravin, ce dernier continuait jusqu'à finir dans les eaux d'une rivière à fort courant. Réputée pour être poissonneuse, Michel la connaissait bien pour avoir participé à de nombreux concours de pêche.

L'avant-veille il s'était précipité à la gendarmerie, signaler la disparition de sa soeur. Le brigadier qui l'avait reçu lui avait alors signifié que la disparue étant majeure et ne faisant pas l'objet d'une tutelle, rien n'obligeait les autorités à engager des recherches. Michel crut devenir fou. Ce devait être le même brigadier d'il y a dix ans, celui qui ĺui avait apprit la nouvelle de l'accident. "Il n'a probablement pas souffert".


On ne pouvait pas vraiment qualifier Saint-Armant de "village" car elle comptait trop d'habitants, mais on ne pouvait pas parler non plus de "ville". Encastrée entre de grandes montagnes, sa situation se trouvait trop isolée. Le tissu économique se composait quasi exclusivement de petits commerces et personne en dehors du périmètre ne voyait intérêt dans cette bourgade. Chaque rue charriait son lot de pavillons où d'immeubles à deux ou trois étages. Le centre-ville, historique, aurait mérité l'honneur des dépliants touristiques. L'église comptait sept cent ans d'existence et la place qui l'entourait se trouvait couverte de pavées. C'était là que se situait l'essentiel des cafés et de la vie associative. Rien ni personne n'échappait aux bruits et aux rumeurs.
Michel s'était installé à un café face à l'église, s'asseyant à la première table tombée sous ses yeux, pour attendre dieu sait quoi. Au comptoir les habituels piliers marmonnaient entre eux. Quelques uns avaient tourné la tête en direction de Michel lorsque celui-çi était entré, avant de retourner dans leur conversation, l'air gêné.

Tout le monde savait. L'inverse aurait été surprenant. Quinze jours. Ca faisait quinze jours, putain. Pas le commencement d'une piste. Volatilisée. Certes, sa soeur avait toujours été bizarre et excentrique. Le chagrin pouvait expliquer beaucoup de choses mais cela s'était passé voilà dix ans. Elle avait fini par remonter la pente ,alors pourquoi cette soudaine disparition maintenant?...
Il en était là de ses réflexions, seul, à fixer la table quand le patron se déplaça en personne pour lui demander si il prenait quelque chose. Michel commanda un schnaps, après tout il était onze heure passé et c'était dimanche. Sa femme avait décidé de rester à la maison.
Cul sec. L'alcool tombait comme une pierre le long de l'oesophage. Il eut envie d'en commander un autre. Heureusement qu'il avait son travail. Ces derniers temps il s'y accrochait comme une bouée de sauvetage. C'était un ancrage, un phare au milieu d'une terrible tempête.
Sa femme ne se montrait pas spécialement présente ces derniers temps. Il lui en voulait et
en même temps ne lui en voulait pas. De par son travail d'infirmière elle se trouvait accaparée et ses heures de gardes nocturnes ne lui permettaient pas une présence régulière à la maison.
"Dommage que nous n'ayons pas eu d'enfant". Il regretta immédiatement cette phrase qu'il venait de se mettre dans la tête. Très tôt Michel avait sentit que la paternité serait de trop dans sa vie. Sa femme aurait aimé en avoir. Elle ne l'avait pas quitté. Elle avait quarante-cinq ans désormais. Peut-être que dans leur couple aussi quelque chose s'était défait irrémédiablement.
Un mouvement de silhouette interrompit ses pensées. Un type grand, très grand même, un costaud qui se présentait devant lui. Il avait une barbe sale d'une semaine, de longs cheveux poivres et sel rattachés derrière par un catogan. Une veste en cuir noire et usée recouvrait tant bien que mal toute cette corpulence. Il tenait bien sa cinquantaine.

C'était le père Bontemps, le curé de l'église. Michel avait failli ne pas le reconnaître, jamais il ne mettait les pieds dans cette paroisse, du reste il n'avait jamais été baptisé.
Michel aurait voulu qu'il s'en aille mais il s'abstint de l'envoyer paître, d'autant que d'emblée il venait le voir à propos de sa soeur.
Bontemps. Personne n'a jamais su si c'était son véritable nom de naissance, Michel l'invita à s'asseoir. Les gestes du curé étaient précis et millimétrés, on le soupçonnait d'avoir servi l'armée dans une autre vie.

Le curé avoua avoir eu sa soeur pour confession quelques jours avant sa disparition. Michel accueillit ce paramètre sans surprise, depuis des années il la savait travaillée par la question religieuse, mais ce qu'il découvrit de la bouche de l'homme d'église le stupéfia.

Bontemps entretenait de longue date une liaison avec la soeur de Michel et ils venaient de prendre la décision de se marier. Elle n'avait pas osé l'avouer à son frère, craignant un scandale qui de toute façon allait arriver. Enfermée dans ce secret, elle s'était décidée à quitter la maison pour vivre au presbytère de Bontemps, le temps de trouver une solution. Elle disait regretter, en imaginant les tourments qu'elle avait pu causer à son frère, mais en règlant cette histoire le plus vite possible ils se reverraient bientôt.

Les choses prirent un éclairage complètement différent. Des tragédies ,Michel en avait connu suffisamment dans sa vie. Il respirait mieux désormais. Ces quinze derniers jours n'avaient été qu'un cauchemar et il venait de se réveiller.

Il aurait tout le loisir de passer un savon à cette soeur qu'il adorait tant et de la féliciter pour cette nouvelle page qu'elle écrivait.
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Yemna · il y a
Un récit fluide qui nous tient en haleine, avec une fin inattendue mais satisfaisante.
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Alban le Piaf · il y a
un texte haletant et une chute surprenante.
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Michèle Mancheron · il y a
Quel suspens !
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Joëlle Brethes · il y a
Une très belle histoire, en effet, et un sincère soulagement en arrivant au dernier paragraphe ! J'encourage Michel à passer une belle mercuriale à sa sœur qui l'a laissé aussi longtemps dans l'inquiétude désespérée d'une disparition définitive et… Je souhaite évidemment bonne chance et tout le bonheur possible à ces amants de Saint-A(r)mant ;)
J'en profite pour dire zut (je suis polie !) aux pisse-vinaigre et autres commères ;)

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Diamantina Richard · il y a
Je suis toujours curieuse de découvrir qui m'a fait le plaisir de venir me lire.
J'ai beaucoup aimé votre histoire, bon suspens, belle chute et de l'humanité et de l'amour en filigrane, beaucoup de sensibilité dans votre écriture. Un joli moment...

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Pascal Gos · il y a
une fin heureuse qui nous laisse satisfait de vous avoir lu.
Vinvin, je vous invite à déguster mon hamburger de Noël en lice pour la finale du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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RAC · il y a
Hé bien voilà, tout est bien qui fint bien ! Merci pour cet agréable moment de lecture. A bientôt...
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Marie Quinio · il y a
Ah on attend la chute avec impatience ! Et c'est une fin heureuse, ouf...!
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Chantal Noel · il y a
Une bien jolie histoire où l'amour sort vainqueur.
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Flore · il y a
Merci d'être venu sur ma page. J'ai lu votre nouvelle, bien construite. La chute est imprévisible, on imagine tout et son contraire pour cette soeur aimée, malmenée par la vie, Une jolie découverte avec de belles descriptions. Merci.
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