Hi Mr. Franzen

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J’ai souhaité mettre le nom de Jonathan Franzen dans le titre car j’estime que sa notoriété pourrait amener jusqu’à moi quelques lecteurs crédules. Qui sont, il faut le dire, les meilleurs lecteurs, ne vous sentez donc pas insultés. Je voulais raconter ma rencontre avec Jonathan Franzen. Je préfère vous prévenir : le récit qui va suivre n’est pas très intéressant. Je sais ce que vous allez penser : « Il joue les modestes ». Non. Déjà, c’est un a priori : vous ne me connaissez pas, et sinon vous le sauriez, je ne suis pas du tout modeste. Ensuite, si je dis que (je cite) « ce n’est vraiment pas intéressant », c’est parce que je ne veux pas que vous m’en fassiez le reproche par la suite. Bref, je vais vous raconter l’histoire de cette rencontre, car si vous lisez cette phrase vous avez déjà perdu une bonne minute et, perdu pour perdu, il serait idiot d’abandonner maintenant.

Hemingway disait qu’il lui était impossible d’écrire à propos de quelque chose qu’il n’avait pas vécu. Je crois qu’il disait ça mais, en l’écrivant, je me rends compte qu’il est tout à fait possible qu’il n’ait jamais tenu ce genre de propos. Je vous demanderai donc de me croire sur parole. C’est important pour moi. Je pense que les conseils d’Hemingway méritent d’être entendus  –  même si ce sont des conseils qu’il n’a peut-être jamais prodigués –, a fortiori dans le domaine littéraire. C’est un bon écrivain, c’est l’avis de nombreuses personnes. Si je devais appliquer cette maxime à ma propre production littéraire, m’inspirer de mon vécu pour écrire, le choix des sujets marquants et/ou universels et/ou intéressants et/ou amusants et/ou utiles s’avérerait pour le moins limité. Je me suis amusé à en faire la liste et je vous la livre telle qu’elle m’est venue à l’esprit. Il y a d’abord ma circoncision (mais bien que tardive, je n’en garde que des souvenirs très flous). Je me souviens ensuite qu’à l’âge de cinq ans, je suis descendu en marche de la voiture que conduisait ma mère. Parfois, je suis fou. Vraiment. Lors de mon année de CM1, un camarade de classe m’a volé un sac banane contenant ma précieuse collection de Pog. J’ai tenté de la récupérer mais l’importun a préféré disperser les petites rondelles cartonnées dans la cour de récréation plutôt que de les voir revenir entre mes mains. C’était cruel. Au collège, ma première petite amie venait parfois en cours avec son rat domestique dans la poche de son manteau. Il était blanc (son rat, pas son manteau, qui lui était violine). Au lycée, j’ai entrepris avec des amis la réalisation d’un film sur le débarquement de soldats moldaves en Normandie (débarquement fictif). L’un de mes doigts de pied (le tertius) chevauche un autre de mes doigts de pied (le quartus). Cela m’a valu un début de nécrose à l’âge de vingt-quatre ans. J’ai raisonnablement peur des poissons lorsque je me baigne dans la nature, mais j’ai réussi à vaincre cette phobie il y a peu. La semaine dernière, j’ai croisé André Manoukian dans la rue –  je crois que ce n’est pas aussi important que le reste mais c’est encore frais dans ma mémoire.

Voici un panorama exhaustif des événements majeurs de ma vie, de ceux qui pourraient constituer un recueil de nouvelles intitulé Mémoires.
J’aurais peut-être pu en trouver d’autres mais j’ai dû arrêter la liste à ce point, avant que la perspective d’un suicide ne passe de « absurde » à « peu recommandé » puis « pourquoi pas ». Je suis contre le suicide, sachez-le, mais l’idée est parfois très séduisante. On doit alors repenser à des moments heureux de notre vie pour se convaincre que le suicide serait une erreur, des moments comme cette fois où j’ai rencontré Jonathan Franzen et que je vais vous raconter.

L’autre soir, je marchais seul dans les rues du troisième arrondissement. Mon amie ne m’avait pas encore rejoint et j’avais pour mission de trouver deux places libres en terrasse. J’avais donc une bonne heure devant moi. Je venais de rencontrer Jonathan Franzen. C’était lors d’un événement littéraire, de ces événements où les gens mordillent leurs branches de lunettes et rient à des blagues qui n’ont rien de drôle, juste parce qu’elles sont dites par un écrivain connu. Je pourrais vous présenter Jonathan Franzen mais je ne voudrais pas vous insulter –  ce que je viens de faire en supposant qu’ignorer qui est Jonathan Franzen puisse constituer une insulte. (Ça ne l’est pas). (Pas du tout). Ce que je veux dire par là, c’est que vous avez très probablement accès à un ordinateur (ou un téléphone) (ou une tablette) pourvu d’une connexion internet et qu’il vous sera aisé de taper son nom dans Google (ou Yahoo, mais je ne sais pas si des gens utilisent encore Yahoo). Je vous écris à nouveau son nom afin que vous puissiez faire un copier-coller sans revenir deux lignes plus haut : Jonathan Franzen. Si ce n’est pas le cas, si vous n’avez pas accès à un ordinateur (ou un téléphone) (ou une tablette), retenez que c’est un très bon écrivain et que nous sommes plusieurs à le penser. Vous aurez l’essentiel. Et qu’il porte souvent des chemises à carreaux et de grosses chaussures de randonnée. Ce qui n’est absolument pas essentiel mais permet de donner corps à mon récit. Les mauvais écrivains font souvent cela  – apporter des détails sans intérêt –  et je n’ai pas la prétention d’être un bon écrivain. Je suis désolé de m’appesantir dessus, mais puisque nous en sommes là, j’aimerais que vous puissiez visualiser ce type de chemise de bûcheron en flanelle pour que nous soyons tous d’accord. Imaginons-en une à carreaux bleu canard et jaune poussin  –  les mauvais écrivains ajoutent généralement ce genre de détail absurde dans l’espoir que leur lecteur se dise « Mais où va-t-il chercher tout cela ! Bleu canard et jaune poussin ! C’est un détail absurde ! » (et je n’ai pas la prétention d’avoir suffisamment progressé en deux phrases pour me permettre de m’en passer). Vous visualisez ? Bien. N’attendez pas plus de moi car comme je vous le disais, ça n’a aucune espèce importance pour ce que je veux vous raconter. Retenez que c’est un bon écrivain, et si vous le souhaitez, visualisez une chemise en flanelle.
Je venais donc de rencontrer ce bon écrivain en chemise et je profitais de l’été indien qui avait pris ses quartiers dans la capitale. Je pourrais également vous décrire le climat comme le font les mauvais écrivains  – bon sang, je vous assure qu’il n’est pas aisé de progresser en si peu de lignes  – mais ce serait très fastidieux et il s’avère que j’ai maintenant une chanson de Joe Dassin en tête, ce qui rend encore plus vaine toute tentative littéraire. Tentez simplement de visualiser un été indien. Mais un indien dans sa version belliqueuse, carquois plein de rayons de soleil acérés et tomahawk caniculaire en bandoulière. C’est une métaphore qui vise à vous faire comprendre qu’il faisait très chaud sans pour autant avoir l’indélicatesse de parler de mon déodorant qui ne tenait pas toutes les promesses vantées dans son film publicitaire. J’avais le cœur au bord des lèvres. Je me souviens avoir pensé que j’allais vomir de joie tellement mes organes internes étaient soulevés par les contractions erratiques de mon cœur. Je me sentais léger et fébrile, dans un état comparable au sentiment amoureux ou à la fin d’une très forte gastro-entérite. Il est difficile d’expliquer l’effet que peut avoir sur l’organisme la rencontre d’une personne admirée. Cela peut être extrêmement déprimant si, par exemple, vous étiez fan  – et secrètement amoureux, comme tout admirateur  – de Patrick Poivre d’Arvor après l’avoir observé de face dans son JT pendant des années et que lors de votre rencontre il a dû se pencher en avant pour ramasser le bouchon de son stylo. Une calvitie inattendue peut transformer le rêve d’une vie en un cauchemar. Mais rencontrer une idole peut également vous laisser dans un état de bonheur extatique, parce que vous êtes une putain de petite midinette  – et que l’objet de votre culte n’est pas Patrick Poivre d’Arvor (ou qu’il n’a pas fait tomber le bouchon de son stylo). Je suis parfois extrêmement déprimé, je vous l’ai dit ? Ce jour encore, malgré la joie procurée par les quelques minutes passées avec Jonathan Franzen, je finis par être déprimé. Je crois qu’on ne peut pas être très heureux sans être très déprimé l’instant d’après. Je le crois vraiment.
Mais pour l’instant, je me baladais comme à dix centimètres au-dessus du trottoir jonché de chewing-gums. Je pensais à Jonathan, à sa chemise et à la manière harmonieuse dont s’accordaient ensemble ses couleurs, tout en carreaux de nuances et de demi-nuances, ou à ses chaussures de randonnée qui lui donnaient l’air d’un échassier étrange perdu sur les toits de la ville et prêt à tout moment à reprendre son envol en direction d’une campagne pluvieuse, ou au poivre et sel délicat de ses cheveux. J’étais amoureux, on peut le dire, et l’objet de cet amour était un quinquagénaire en chemise en flanelle. Une amie m’a dit plus tard qu’après avoir rencontré Mr. Franzen, j’avais comme « des papillons dans le ventre ». C’est une image utilisée pour décrire le sentiment amoureux chez les pré-adolescentes, lorsqu’elles rencontrent un garçon populaire ou un chanteur nubile. Cette métaphore était très pertinente dans mon cas. Elle s’accordait d’autant mieux avec l’idée selon laquelle je vivais une expérience comparable à l’amour, ou à la fin d’une gastro-entérite retorse.

Pourtant, comme je vous le disais, très vite, je me suis senti de plus en plus triste. Jusqu’à sombrer dans une sorte de dépression molle. Soudainement, les papillons étaient retournés dans leurs cocons et étaient redevenus d’immondes chenilles gluantes qui me clouaient au bitume comme un triste chewing-gum. Être amoureux est une sensation formidable, être amoureux sans retour est un sentiment horrible. Je ne me voilerai pas la face : il était évident que, durant les quelques secondes que nous avions passées ensemble, je n’avais pas marqué Jonathan autant que lui avait pu m’impressionner au fil de quelques milliers de pages. C’est le problème avec les artistes : ils sont doués pour le monologue, mais dès que vous tentez d’instaurer un dialogue, vous vous abîmez un peu. Ou pire, vous les abîmez eux. Je commençais à me sentir déprimé donc, en quelque sorte. Il faisait un peu trop beau, la soirée était un peu trop douce, les gens en terrasse manifestaient un peu trop de joie en buvant leurs verres un peu trop chers. Finalement, quand j’y repense, je crois que j’étais franchement déprimé. Et je crois que cela me déprime d’autant plus de devoir y repenser en ayant « L’été Indien » de Joe Dassin en tête. Je n’avais pas été à la hauteur de la rencontre.

C’était la première fois que j’assistais à une séance de dédicace. Pour être exact, j’avais déjà assisté à des séances de dédicaces de bandes dessinées, mais c’est différent. En bande dessinée, une dédicace est un dessin original griffonné avec plus ou moins d’application sur une page de garde de votre exemplaire. Il faut compter une bonne demi-heure de travail en général. Cela laisse le temps de glisser quelques remarques brillantes bordées de silences polis et de banalités d’usage. Vous avez le temps de réfléchir et de construire la bonne impression que vous laisserez à l’auteur. J’ai déserté depuis longtemps les séances de dédicaces, depuis que je suis moins matérialiste (peu me chaut de posséder un dessin ou une signature) et plus aigri (Pourquoi n‘est-ce pas moi sur le trône orné de gloire céleste de l’auteur ?). Pour Jonathan Franzen, j’étais prêt à faire une exception, et vous devez comprendre pourquoi puisque vous avez tapé son nom dans Google. Contrairement aux auteurs de bandes dessinées qui s’échinent une bonne demi-heure sur leurs dédicaces, en littérature  – je veux dire « en littérature sans images » –, les auteurs font une signature. Douze secondes. Et voilà. Parfois, ils ajoutent « amicalement » ou des choses comme cela, mais permettez-moi de douter de la sincérité de cette amitié nouée en douze secondes. Je suis parfois une personne incrédule. C’est terrible, et je vous prie de pardonner ce travers.
Alors que je faisais la queue dans l’attente de vivre mes douze secondes franziennes, je me suis vite rendu compte que douze secondes ne suffiraient pas à tisser les liens d’une relation de qualité. Dans ce temps imparti limité, je n’avais que deux alternatives (ce qui est bien souvent le cas dans la vie, les nuances n’étant que des degrés de compromission entre le choix qui vous convient et celui qui ne vous convient pas) : lui tendre mon exemplaire de Purity et me taire (en adoptant un air détaché signifiant « Oui, oui, tu signes mon bouquin mais ça va : on ne va pas en faire tout un plat non plus ») en espérant qu’il remarque mon air détaché et cool (et se dise « Je signe son bouquin mais il n’en fait pas tout un plat. Il est détaché et cool. ») ou, et c’était l’option la plus séduisante, être absolument brillant. Il ne pouvait y avoir d’entre-deux. La perspective d’être absolument brillant était engageante mais je sentais bien qu’elle n’était pas la voie la plus accessible.
La file devant moi avançait très vite (douze secondes par personne) car la plupart optaient pour le mutisme cool (mais ne pouvaient espérer atteindre mon niveau de décontraction : je sais positionner mes sourcils d’une manière qui, je le sais, me rend incroyablement cool). Certains optaient pour l’anecdote. C’était la solution intermédiaire, celle qui n’en était pas une et ennuyait tout le monde : Jonathan en premier lieu qui n’en avait rien à battre et devait hocher de la tête en pensant au prochain modèle de chemise en flanelle qu’il allait s’offrir, les personnes dans la file d’attente ensuite qui voyaient les secondes s’égrainer au-delà de la douzième (jusqu’à vingt-sept secondes pour le plus impoli, j’ai chronométré) et l’anecdoteur lui-même qui devait bien se rendre compte qu’il était soudainement devenu la personne la plus communément haïe de la pièce  – probablement même devant Bachar El Assad et la personne qui oublie toujours les sauces quand vous commandez un hamburger  – tout ça pour une anecdote à laquelle lui-même n’aurait pas mis la moyenne, tout juste quatre et demi sur dix, et encore. Je n’entendais pas tout et comprenais encore moins car ils s’exprimaient en anglais. Jonathan souriait  – un sourire poli mais sans plus, Jonathan n’étant probablement pas le genre d’Homme que l’on faisait rire avec une banale anecdote. Mon tour est arrivé vite. Bien trop vite. Je n’avais rien. J’étais sec. J’avais bien pensé à deux-trois choses, mais rien ne semblait suffisamment brillant. Comment Jonathan aurait-il pu être impressionné par cette histoire de vol de sac banane rempli de Pog ? Et de toute façon, c’était inracontable en douze secondes. Le stress me contractait le visage, m’empêchant de positionner mes sourcils de manière tout à fait cool.
J’ai dit : « Hi Mr. Franzen » et j’ai tendu mon livre. Il m’a répondu « Hi Mr. Frans » et a pris mon livre (une assistante nous avait fait noter nos prénoms sur un post-it, « En lettres capitales SVP »  – la personne devant moi avait écrit « JONATHON », avec un « o », et Franzen avait dit « Like my nome ». C’était très drôle.) (En fait, je ne suis pas sûr qu’il ait dit ça, je crois que je viens de l’inventer. Mais ç’aurait été très spirituel de sa part). Quatre secondes se sont écoulées en silence, le temps pour Jonathan d’écrire « Pour Frans » et je ne pus m’empêcher de penser qu’un tiers du temps total que je passerai dans ma vie auprès de mon écrivain vivant favori venait de s’écouler dans le silence. C’était très déprimant et j’avais toujours cette histoire de sac banane qui me revenait en tête. J’ai demandé à la traductrice si elle pouvait m’aider. Elle m’a proposé de traduire ce que je souhaitais dire à Jonathan mais je lui ai répondu : « Non non, pourriez-vous lui dire quelque chose de spirituel et brillant, en faisant croire que c’est de moi ? » Elle a franchement ri  – elle était très bon public  – puis a traduit à Jonathan qui a franchement ri  – il était très bon public, finalement.
Je tiens à être très clair sur ce point, car il s’agit ici du climax de mon récit : il n’a pas souri, non, il a ri. Cet homme a beaucoup de dents, mais il faut dire qu’il a une très grande bouche. J’étais dans un sacré état. C’est comme si on m‘annonçait que j’avais gagné à l’Euromillion ou que les Worlds Appart se reformaient, ou quelque chose de formidable de ce type. Le problème quand on est très heureux trop vite, c’est que l’on perd l’équilibre. On se retrouve à dix centimètres au-dessus du sol et, comme on n’est pas habitué, on a vite fait de se casser la gueule. Le bonheur, ce n’est vraiment pas fait pour les gens tristes. Il faut de l’entraînement. Bref, tout ça pour dire que je me suis vautré, en quelque sorte. J’ai pris une confiance pas possible et j’ai court-circuité la traductrice. Il faut que vous sachiez  – quand je dis « il faut », ne le prenez pas contre vous, il ne faut pas, mais c’est un truc qu’il me semble bon de préciser  – que je comprends très bien l’anglais. Je ne dis pas ça pour me justifier par rapport à ce qui s’est produit par la suite, c’est juste une information et je n’éprouve aucun besoin de me justifier à vos yeux. Que ce soit bien clair. Ce qui est arrivé est arrivé.
Je reconnais toutefois que je parle un anglais perfectible, et « perfectible » est un euphémisme pour « à chier ». (Je sais que je suis vulgaire mais mon anglais est le genre de chose qui vous donne envie de dire « chier », « bite » ou « sécrétion »). En général, lorsque je parle anglais, les gens froncent les sourcils et me demandent de répéter. Je crois que c’est un problème d’accent. Et ça, c’est en temps normal : lorsque je suis en état de lévitation extatique à dix centimètres au-dessus du sol, c’est bien pire.
J’ai voulu dire beaucoup de choses à Jonathan. Il faut dire qu’il sortait d’un monologue de quelques milliers de pages et que, pour ma part, je n’avais que douze secondes (plus que quatre maintenant) pour lui répondre. J’ai voulu lui dire que par sa faute, j’écrivais, et que c’était un péché dont il aurait à répondre un jour  – sous entendu : c’est très mauvais ce que j’écris (sous-sous-entendu : je suis très modeste car nous nous doutons bien, toi et moi, Jonathan, que ce que j’écris est brillant et cool). Tout ça en anglais. On perd beaucoup à la traduction, c’est un fait. Il est difficile de se mettre à la place de son interlocuteur mais je crois avoir tout de même pu lire l’ampleur de mon naufrage dans les expressions peinées de Jonathan et de la traductrice. Je venais de parler avec un phrasé semblable à celui d’un homme ayant une truite vivante dans la bouche et j’ai dû vérifier que ce n’était pas le cas (ce n’était pas le cas). Par exemple, j’ai voulu dire « It’s a great sin » (c’est un grand péché) et j’ai dit « Itsseu greyt’ sign » (c’est un grand signe), ce qui n’est pas du tout la même chose. Pour m’assurer que Jonathan avait saisi le caractère comique de ma répartie, j’ai ajouté : « You know... » (j’ai dû réfléchir à un mot que je connaissais, de moins de trois syllabes et que je pouvais prononcer avec une truite vivante dans la bouche tout en restant intelligible alors que je m’adressais au plus grand écrivain vivant)... « Vokeillchieunze » (je préfère vous l’écrire en phonétique car cela traduit mieux l’impression laissée).
Ce que je venais de faire était dramatique. C’était comme expliquer une blague. Sauf que la blague n’a aucun caractère comique. Mais que vous l’expliquez quand même. Et avec un truite vivante dans la bouche. Il y eut un silence interminable d’environ deux secondes avant que Jonathan ne dise à la traductrice :

« Oh, that was the spiritual part. »

Ceci était, pour le coup, très spirituel. Un peu blessant également. Je me sentais à la fois triste et soulagé que les douze secondes se soient écoulées et que Jonathan ait fini de tracer les environ onze millions de circonvolutions qui composaient sa signature.
« I don’t know what else I could say... », dit Jonathan.
La traductrice lui suggéra de me souhaiter « Good luck ».
« Good luck », dit Jonathan.
« Zat is teribeule », pensai-je.

Je me permets de raconter tout cela alors que ce n’est pas très intéressant, et je ne sais pas pourquoi. Je vous rappelle que je vous avais prévenu et que si vous en êtes arrivé là, c’est de votre responsabilité. Et je sais aussi que certains n’y croiront pas et diront que j’invente car tout cela est bien trop cool. Libre à eux de penser ceci, et libre à moi de raconter cela. C’est juste que cette histoire m’a laissé un étrange goût dans la bouche. Comme un goût de truite.

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