Héros du grand Sud

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Episode 1

Une opération de recensement et d’inspection des lieux et moyens est organisée périodiquement à travers les localités du grand sud. Nous étions trois désignés pour ce travail dans les structures des localités d’In Salah, d’El-Menéa et Ghardaia (villes au entre du Sud algérien). Mon collègue Sid-Ali responsable commercial, H’hmed mon collaborateur et responsable des moyens généraux et moi-même responsable administratif.

Nous étions avisés de cette mission suffisamment à l’avance et chacun s’est préparé de son côté pour ce qui le concerne.La mission devait s’effectuer, pour l’aller, par route d’Ouargla à Ghardaïa (Aéroport), puis par avion directement vers In salah où nous devions demeurer une journée. Le retour était prévu par route, pour absence de vol ce jour, en deux étapes avec des escales d’un jour à El-Menéa et trois jours à Ghardaia pour le même travail, puis retour au point de départ.

Les ordres de mission furent signés, les billets d’avion et les réservations avec confirmations effectuées, de même qu’un chauffeur désigné avec son véhicule. Salah, un habitué, le « Kamikaze » spécialiste des missions de Djanet et Illizi ( Sud Est) pas camions et longs courriers était mis à notre disposition pour la première étape. Le départ a été fixé pour le lendemain vers 5 heures du matin, pour prendre l’avion à l’aéroport Moufdi Zakaria à 9 heures.

Nous primes la route de Ghardaia (chef lieu de la région du M’zab et Châanba) comme prévu et arrivâmes à 8 heures à la salle d’attende, presqu’une heure avant l’embarquement. L’avion qui nous déposera, venait d’Alger et continuera vers Tamanrasset (chef lieu du Hoggar et pôle touristique de réputée mondiale) où il fera Night stop. Le lendemain ce même avion fera le même tracé en sens inverse, mais ce jour, nous serons encore en plein travaux.

Episode 2

Un autre avion, assure la navette du côté Est, en desservant les villes d’ Hassi Messaoud, In Amenas, (réputées par leurs champs pétroliers et gaziers), Illizi (Connue aussi par le gaz, à la limite de la frontière libyenne) et Djanet (ville des Touaregs du Tassili, très prisée aussi par les touristes du monde entier).

Je n’étais pas à mon premier voyage dans le grand sud. Mes visites pour In salah (Immense champ gazier et le point le plus chaud d’Algérie en été) comme pour les autres villes étaient au minimum bisannuelles, mais ne dépassaient pas un jour ou deux.

Parfois même, une tournée en boucle par avions Fokker, englobant la totalité de ces villes, l’une après l’autre, en saute-mouton, était organisée, sous un délai approximatif d’une quinzaine de jours. Les avions faisaient leur coucher au sud et desservaient ainsi toute la région du Sud-Est de l’Algérie, un jour sur deux.

A l’escale d’In Salah, nous fûmes accueillis par le chef d’escale qui nous accompagna jusqu’à l’hôtel pour déposer nos bagages, nous rafraîchir et nous reposer de la fatigue du voyage. Nous nous rendîmes à pieds, l’après midi à l’agence où une séance de travail fut organisée en présence de tous les préposés. L’objectif de la mission, leur a été expliqué puis les tâches furent distribuées entre les agents et responsables. Une bonne partie du travail fut exécutée dans la limite de 20 heures.

Episode 3

Après le dîner délicieux, dans le confort et le climat qui contrastent avec l’extérieur où une torride chaleur régnait même le soir, nous avons préféré veiller un peu au café-bar de l’hôtel ainsi que d’autres clients dont des touristes espagnols. Des conversations ont été engagées entre les uns et les autres autour de boissons : thé, café, jus... Tout le monde était détendu et relaxé.

La voisine espagnole avec qui j’ai engagé une conversation, entamait la plupart de ses phrases par « Votre riche pays... » Sincèrement étonné, je lui répondais à chaque fois - Mais c’est plutôt l’Espagne qui est riche, Madame ! Elle rétorquait – Mais voyons c’est le contraire je vous assure !
Son insistance m’a étonné mais m’a donné à réfléchir...

Après cette agréable soirée, nous rejoignîmes nos chambres, déstressés. La nuit passée à l’hôtel fut calme et reposante. Nous reprîmes tôt matin le travail avant l’arrivée des agents. Nous ne coupâmes la journée que juste par de petites pauses thé aux cacahuètes ou un repas froid pris au bureau.

Vers les 17 heures, Messâoud, le chauffeur se présenta devant l’agence avec sa Nissan blanche 4x4. La distance entre In Salah et El Menéa (cette belle oasis aux palmeraies vertes et très denses) qui est de 400 km a été coupée en deux. Un autre chauffeur nous attendrait au point km 200 et celui d’In Salah rebrousserait chemin vers minuit, une fois que nous aurions pris le deuxième véhicule qui nous attendait.

Nous remerciâmes nos collègues pour leur cordial accueil et la bonne collaboration et primes congé d’eux. Dès que nous montâmes dans le véhicule, avec le chauffeur et le responsable local, celui-ci nous informa que le départ était prévu pour 20 h environ et nous répéta, même si nous le savions déjà, que le voyage sera nocturne et la route est en cours de travaux.

Episode 4

Nous avions encore le temps pour nos courses et pour visiter la ville et ses environs. Nous passâmes à l’hôtel récupérer nos cabas et fîmes un arrêt à un magasin pour acheter des biscuits, des boites de jus de fruits et quelques bouteilles d’eau minérale. Après le tour promis, nous déposâmes le responsable chez lui et primes la route d’El menéa.

H’med qui est un connaisseur de la région, un ex militaire et homme de terrain s’est installé devant, près du chauffeur et semblait le connaitre personnellement. Quand je voyage avec lui, généralement je suis tranquille. Sachant qu’il connait le matériel, l’ensemble des chauffeurs, des mécaniciens et la région sur le bout des doigts, il est mon baromètre.

Sid Ali et moi prîmes place sur les sièges à l’arrière. Confortablement installés, nous commençâmes à grignoter nos biscuits et boire du jus, tout en servant nos collègues de l’avant et en parlant des travaux de la journée, pendant que le chef des moyens discutait avec le chauffeur :

- les travaux de la route ne sont pas achevés ?
- Non ! répond le chauffeur
- Il y a des déviations ?
- Oui, il y en a une à une dizaine de kilomètres ! Répondit-il
- Tu connais le terrain, il va bientôt faire nuit ?
- Khatik (c’est mon affaire) ! Rétorqua t-il sans trop convaincre H’med qui resta pensif un bon moment. Le chauffeur se mit à bavarder sur divers sujets, la Nissan ronronnait avec monotonie. Nous roulions encore sur du goudron neuf et le soleil commençait à rougir.

L’ancienne piste était à notre droite et la route traversait un terrain totalement désertique et poussiéreux. Rien ne distinguait le ciel de la terre. Il faisait presque nuit quand nous arrivâmes devant la plaque indiquant la déviation. La route goudronnée a pris fin pour reprendre on ne sait où exactement.

H’med avertit :
- Messâoud ne t’éloigne pas de l’ancienne route, sinon nous risquons de nous perdre dans le désert du Tidikelt !
- Ne t’en fais pas si H’med, hna... hna... (vite...vite...) on va retrouver la route ! Il se remit à bavarder, en roulant à grande vitesse, sur la piste.

Episode 5

Une fois bien avancés, nous butâmes sur un terrain trop accidenté, qui nous obstrua presque totalement la direction Nord vers laquelle nous nous dirigions. Messâoud ralentit puis... freina presque :

- Âmmi (oncle) H’hmed, je ne peux pénétrer ce périmètre, trop dangereux. Je dois le contourner !
- Tu es le mieux placé pour décider. On est chez toi !
- C’est juste pour quelques kilomètres... !

La nuit était totale et la lune nous éclairait à peine notre chemin. Après quelques moments d’hésitation et un haussement d’épaules, notre « pilote » nocturne décida de contourner l’énorme obstacle.

Il prit la direction de l’est, puisque les travaux se situaient à l’ouest de notre route. Il s’engagea à bonne vitesse mais en piquant sur des concavités de terrain ou en sautillant des quatre roues sur des décombres. Quand il arriva à une distance qu’il jugea suffisante, il braqua à gauche.

Nous nous trouvâmes en face d’un terrain vague semé d’une infinité de monticules, qu’il se mit à éviter, les uns après les autres, une fois à droite, une fois à gauche, encore une fois à droite... arrière, avant... au point où, nous n’étions plus sûrs si la piste se trouvait à notre droite ou notre gauche... ou en face ou à l’arrière... Nous avons perdu le Nord, au sens figuré et propre.

Il freina enfin le véhicule et se prit la tête un bon moment. Messâoud et H’med qui avaient une idée précise, sur la réputation mondiale du désert du Tidikelt, son étendue et sa dangerosité reconnue, étaient près de paniquer et leurs visages n’indiquaient rien de bon.

Ils sont descendus tous les deux pour inspecter le terrain, sans nous alerter, mais en réalité, c’était pour des pourparlers sur la décision à prendre. Après de longs conciliabules, à voix basse, Ils remontèrent enfin.

Le chauffeur redémarra en braquant le volant totalement à gauche pour rejoindre notre chemin. Il a roulé une bonne vingtaine de kilomètres sans trouver aucune trace de la piste. C’est à penser qu’elle a été engloutie par la terre.

Episode 6

Convaincu, que nous étions dans l’impasse, H’med lui a imposé de rependre le chemin dans le sens inverse. Nous progressâmes ainsi pendant une bonne demi-heure en terrain inhospitalier où il n’existe aucun repère remarquable, ni signe de vie.
Nous ne retrouvâmes malheureusement ni la piste, ni encore moins la route. Nous marquâmes de nouveau un temps d’arrêt pour faire ensemble un point de situation. H’med descendit pour vérifier les pneus, l’essence, l’eau et les réserves dans la malle.

Il nous expliqua alors, à Sid Ali et moi

- Nous sommes égarés en plein désert du Tidikelt. L’eau et l’essence devraient nous suffire pour tenir la route au moins jusqu’au matin, sinon c’est le pire qui nous attend... !

Le chauffeur qui était dans le désarroi, perdit totalement, confiance en lui. Il ne savait plus quoi faire et se soumettait à toute suggestion.

Chacun de nous donna un avis sur la direction à prendre. H’med étant le plus concerné et initié en le domaine commença en premier. Il ordonna à Messâoud :

- Retourne à l’endroit où tu as viré totalement à gauche et de là, prends la direction du nord !

Le chauffeur obtempéra, sans conviction mais sans commentaire non plus. Il s’appliqua à conduire sa Nissan qui se comportait désormais comme un cheval mal dressé à cause de l’irrégularité du terrain, pour revenir à cet endroit mais il n’en retrouva aucune trace et paniqua complètement.

Aucun parmi nous n’avait plus une idée précise sur la bonne direction à prendre. Même H’med perdit son sang froid et son visage est devenu pâle, comme je ne l’ai jamais vu. Des recommandations au pif commencèrent à fuser de partout. Chacune nous faisait perdre un tas de kilomètres, du temps et bien sûr de l’essence. Nous avons essayé les quatre points cardinaux sans résultat. Une grande partie de la nuit est ainsi passée, à sillonner le désert dans toutes les directions.

Episode 7

Sid Ali, algérois qu’il est, demeurait néophyte en la matière, malgré sa longue expérience du sud et ses constants voyages, ainsi que moi du reste. Il me regarda avec des yeux ronds et ironiques, ne sachant trop si la situation était vraiment trop grave ou c’était un simple incident de parcours.

- Wach etzzagat (On est foutus), quoi ? Comme s’il attendait de moi une confirmation sur la position à prendre.
- Sid Ali ce n’est pas le moment ! Lui répondis-je

J’étais dans le doute et la stupéfaction, plus que lui. Bien plus, quand j’ai vu H’med jaunir comme un citron et le chauffeur pleurer silencieusement en essayant de le cacher, je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Je ne réussis même pas à dessiner un faux sourire pour lui remonter le moral. Mes lèvres et mon visage refusèrent ce jeu.

Le découragement et l’anxiété se généralisèrent. Chacun de nous commença à imaginer les conséquences désastreuses de notre aventure, quand soudain, H’med et Messaoud se redressèrent simultanément. A peine visible à l’œil nu, à un horizon très... très lointain, un microscopique point lumineux fit une brève apparition. Ils se consultèrent entr’ eux d’abord.

- Tu as vu Messâoud ? Dit-il, en se frottant les yeux.
- Oui ! J’allais te poser la même la question !
Ils se retournèrent vers nous, pour s’en assurer. Nous n’avons rien vu, le point a disparu, entre temps. Nous continuâmes à avancer dans le doute et l’obscurité presque totale. Nous étions crispés et concentrés. Puis Sid Ali cria :

- Si ! Si ! Je le vois ! Mais il clignote, il est de mon côté ! Il est à peine visible !
- Arrête Messaoud ! Arrête ! Voici, peut être notre dernière chance ! Dis-je de mon côté.
Nous nous arrêtâmes instantanément, pour une dernière concertation. Comme le minuscule rayon venait de notre côté gauche, nous décidâmes à l’unanimité, d’orienter la Nissan sur ce cap, une fois pour toutes, sans plus nous en écarter d’un iota, quel que soit le risque, ou les obstacles...

Episode 8

Comme réveillé de sa torpeur, Messâoud redressa ses épaules, s’accrocha de tous ses bras au volant. Le terrain n’était pas facile du tout mais aucune place n’était plus permise, au découragement. Dès que le point lumineux se cachait un moment, du fait des dénivellements du terrain, nous étions pris de panique.

Les secousses et autres soubresauts de la Nissan, ne nous dérangeaient plus, tant qu’il y avait cet d’espoir naissant. Nous étions fixés sur ce point lumineux autant que sur une lune naissante annonçant l’Aïd. Il était devenu notre seule cible et unique sujet de conversation. Dieu merci, il devenait un peu plus net.

- Mon Dieu qu’est ce que cela, peut être ? Demandais-je à haute voix.
- Un véhicule venant en sens inverse ! Répondit Sid Ali
- En ce cas, nous nous dirigeons vers la route ! Observa H’med
- Khatik, cette fois c’est la bonne ! Annonça Messâoud

Cette lueur d’espoir grandissait maintenant à mesure que nous nous approchions d’elle. Il était environ 5 heures de matin alors que notre rendez vous avec le véhicule d’El menéa au point km 200 était à minuit. Nous roulâmes longtemps, les nerfs encore tendus, puis comme par miracle, nous sentîmes un moment la douceur du goudron sous les roues. Nous l’avions croisée transversalement.

Nous comprimes enfin que le foyer de lumière ci-devant émanait de la base de la compagnie qui réalisait la route. Elle était installée du coté gauche de la route venant d’In Salah, opposée au vaste terrain désertique où nous nous étions égarés, durant toute la nuit d’hier.

Calmés, Sidi Ali et moi-même, nous nous assoupîmes. Le chauffeur et H’hmed nous réveillèrent vers 6 heures 30 du matin pour changer de véhicule. L’autre chauffeur arrivé à l’heure, ronflait paisiblement dans la deuxième Nissan. Messaoud transborda les bagages et mis la sienne en position de retour. H’med, lui demanda le sourire en coin :

– Tu connais la route, il fait jour et tu as une bonne réserve d’essence. On peut compter sur toi, pour le retour ?
– Khatik ! Répondit-il, le visage radieux.

Sur ce, nous réprimes la route qui était cette fois, tapissée et glissante...

Episode 9 et fin

La voiture avançait vers El Menéa à grande vitesse dans le silence total et sans la moindre secousse. Le nouveau chauffeur était moins bavard et plus sûr de lui. Il nous déposa devant l’hôtel El bostene et nous aida à descendre nos bagages. Après un repos de quelques heures, nous nous rendîmes sur les lieux du travail, l’après midi, y travaillâmes tard la soirée.

Le lendemain, après le petit déjeuner pris à l’hôtel, nous y retournâmes pour terminer le travail. Le déjeuner fut pris en ville dans un petit restaurant en compagnie du responsable local, un beau brun à la haute stature et de grande culture. Il nous fit visiter le centre et une palmeraie où il nous fit goûter les belles dattes et les fameuses oranges de la région, boire du thé et leur eau minérale, à satiété. Ce qui nous fit oublier un peu l’aventure de la veille. Il nous accompagna à l’hôtel pour récupérer nos bagages et s'assura que nous prîmes la route.

La mission dans la région de Ghardaia fut plus longue, elle dura trois jours. En plus de l’agence centrale, Il fallait inspecter les points de vente de Metlili et Berriane (au Sud et au Nord de la ville de Ghardaia) .Tout le personnel fut mis à notre disposition et le travail s’effectua dans de très de bonnes conditions et même dans la bonne humeur. Ils nous firent goûter leurs mets locaux. Tout le monde était déjà au courant de l'événement. Les informations étaient parvenues d’In Salah. Le travail terminé, le Délégué mit à notre disposition un véhicule pour rentrer sur Ouargla.

Le Directeur nous attendait le soir même, à la salle de réunions, à notre arrivée, en présence d’autres collaborateurs. Nous rendîmes compte de notre mission qui a été jugée positive et réussie. Puis a été abordé, le sujet de la traversée du Tidkelt de nuit. Il était au courant, nous l’avions appelé d’El Menéa la matinée de notre arrivé.

Tout le monde était attentionné et voulait connaitre les moindres détails. Après notre récit détaillé avec gestes et émotions, tout le monde applaudit. Le Directeur demanda devant tout le monde s’il était nécessaire de prendre une sanction contre Messâoud le chauffeur d’In Salah, nous nous y opposâmes. Ensuite tous les présents furent d’accord pour intituler notre mission, au vu de la pénibilité et le haut risque encourru , de mission des « Héros du grand sud ».

A.SALEMI.
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