Henri va mourir

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Lauréat
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Image de Hiver 2021

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J’ai attendu que tout le monde ait terminé son assiette, je ne voulais pas leur couper l’appétit, il serait bien temps pour ça. Je me suis levé et j’ai demandé le silence :
— J’ai quelque chose d’important à vous dire. Une très mauvaise nouvelle. Le médecin est formel, je ne vais pas bien du tout. En fait je... j’en ai plus pour longtemps.
Je les ai tous regardés, tour à tour, prêt à cueillir une larme, à rebondir sur un soupir triste, un sanglot étouffé, un éternuement, n’importe quoi... Mais pas un rictus, pas une moue, rien n’est venu affliger leurs visages impassibles. Aucune émotion. Ils me regardaient tous, comme dans l’attente de la suite de mon annonce, presque détendus.
— Eh ben ! c’est tout ce que ça vous fait ? ai-je crié. Vous comprenez ce que je vous dis ? Je vais mourir ! crever ! rideau !
— C’est bon, t’énerve pas comme ça ! a rétorqué Romane, ma fille aînée, les lèvres un peu pincées.
— Chéri, c’est pas bon pour ton cœur, calme-toi ! a renchéri ma femme pour appuyer les propos de sa fille.
Elle s’est levée et a commencé à desservir la table. Elle est comme ça, ma femme, rien ne la détourne de ses habitudes. Le cataclysme qui me touchait, visiblement, ne faisait pas exception à cette règle.
— Mais vous le faites exprès, ma parole ? Je vous dis que je suis malade, ai-je répété en haussant encore le ton, je suis MA-LADE, putain !
C’est là que j’ai ressenti la crispation de mon beau-père.
Bernard vivait avec nous depuis bientôt deux ans. Après le décès de la mère de Claire, il avait peu à peu sombré dans une drôle de dépression chronique, parfois délirante, et se nourrissait très mal. Claire avait décidé de le prendre sous son aile, inversant les rôles ; c’était elle qui le maternait désormais. Bernard ne se mêlait pas vraiment de notre vie de couple, n’intervenait que rarement dans les discussions, ne réclamait rien. Mais la vulgarité soudaine de mes propos a dû le réveiller d’un seul coup de la longue torpeur dans laquelle il se complaisait. Il a fermé son poing et tapé un grand coup sur la table, faisant sursauter sa fille, mes filles, les assiettes et moi :
— Mais tu vas te taire, vieux corniaud grillé ? s’est-il mis à vociférer. Tu crois que ça nous fait quelque chose que tu t’en ailles ? Tu vas crever ? Eh ben tant mieux, nom d’un cafard !
Je suis resté interdit. Papi-nard, comme l’appellent mes filles, n’avait jamais eu de tels accès de colère, même pendant ses pires crises. Et moi, comme un con, au moment où j’attendais de la compassion, je me faisais engueuler par un vieux barbu myope qui continuait à taper sur la table d’un poing rageur. Je me suis rassis et j’ai continué à les dévisager, sans plus oser parler. Si j’avais espéré être écouté, considéré, consolé, je pouvais déchanter. Alors j’ai déchanté...
Je me suis levé, tout drapé de ma vexation, et j’ai quitté la cuisine. J’ai attrapé mon manteau et j’allais claquer la porte de la maison quand j’ai entendu Claire qui criait à mon attention de ne pas oublier de poster sa lettre, puisque je sortais.

Pendant une bonne heure, j’ai roulé dans le centre-ville, sans destination précise, repassant plusieurs fois par la rue Jean Mermoz, si bien qu’une vieille, postée devant la boulangerie a fini par me repérer et m’a regardé le sourcil gauche relevé, en me pointant de l’index. Index qu’elle faisait tourner sur lui-même comme si elle voulait me dévisser la tête du bout de son ongle. Elle m’a un peu fait flipper, mais j’étais tellement énervé que je lui ai adressé un doigt d’honneur en la regardant bien dans les yeux. Enfin, il a bien fallu me résoudre à rentrer.
À la maison, chacun vaquait à ses occupations. C’était un samedi un peu gris. Mes filles, Romane et Lennie, étaient enfermées dans la chambre, plus spacieuse, de Romane. Ma femme était affairée à je ne sais quelle recette, et Bernard se curait le nez devant une série américaine. Tout semblait rentré dans l’ordre, ce qui a ravivé ma frustration. Je me sentais vraiment incompris et abandonné par les miens. J’ai décidé de faire une nouvelle tentative auprès de ma femme.
— Dis donc, c’est un gâteau au chocolat que tu nous prépares là ? ai-je risqué, faussement enjoué, parce que ça sent drôlement bon !
— C’est un bœuf bourguignon qui mijote, Henri... a soupiré Claire. Qu’est-ce que tu veux ?
— Je voudrais qu’on reparle de ma santé, tu sais... je n’en ai plus pour longtemps, comme je vous disais à midi et...
— Ah, ça suffit ! Qu’est-ce que tu cherches, à la fin ? Tu veux qu’on passe une annonce dans le journal local ? Qu’on l’inscrive sur la façade de la maison ? « Ici vit Henri, malade et bientôt décédé » ?
— Ce que tu peux être vilaine, ai-je répliqué avec humeur. Vilaine et sans cœur ! Vous ne m’aimez pas. Je m’ouvre à vous, et vous, vous m’écoutez à peine. Tu verras quand je ne serai plus là. Vous pleurerez, mais il sera trop tard !
— Chéri, tu me fatigues. Je ne sais plus quoi te dire... Laisse-moi tranquille !
J’étais atterré ! Ma femme se fichait complètement de mon état. Pire : elle m’envoyait promener. C’était du délire. Je pensais que notre couple était solide, que nous étions complices et solidaires. Et tout d’un coup c’était le vide. Elle refusait de m’épauler dans l’épreuve. Les murs semblaient se pulvériser et tomber en poussière. Là, quand même, ça dépassait mon entendement. Dépité, j’ai décidé d’aller voir si mes filles étaient dans de meilleures dispositions.
Romane a fêté ses dix-sept ans au mois d’avril. C’est une jolie jeune fille qui ressemble vaguement à sa mère. Malheureusement, elle a un caractère difficile. Claire dit qu’elle a hérité du mien. Lennie, de deux ans sa cadette, est plus douce et un peu mièvre. Quand j’ai toqué à la porte de la chambre, c’est cette dernière qui a demandé, à travers la porte :
— Oui ? Qui qu’est là ?
— C’est papa, ai-je répondu.
Il s’en est suivi un gros blanc... peut-être une ou deux minutes de silence qui ont eu l’effet de me refaire monter la moutarde dans les narines ! Je déteste quand les filles me font attendre. Elles le savent ! Je le leur ai encore dit récemment. Je ne suis vraiment pas respecté, dans cette famille.
C’est Romane qui m’a ouvert. Elle me regardait l’œil noir, la bouche toujours pincée, le front en avant, mais n’a pas prononcé un mot. Elle s’était mise en position attente, riposte-en-préparation.
Elle avait la même tête que le jour où je lui avais interdit de se maquiller pour aller rejoindre Kevin, son petit copain qui a un QI équivalent à celui de la poule naine de Fabrice, notre voisin. Un jour, me disais-je, cette petite va me mordre, c’est sûr ! On s’est toisés un moment. Je n’avais plus du tout envie de me faire consoler. J’avais juste envie de lui botter les fesses. J’ai pris sur moi et j’ai demandé à quoi elles étaient occupées. À rien, bien entendu ! Les filles passent des heures dans leur chambre et quand on les interroge sur leurs activités, c’est comme si leur mémoire venait traverser le triangle des Bermudes en brasse coulée : il n’en reste rien ! Elles ont tout oublié. Black-out ! Elles ne faisaient rien. Pendant quatre heures ? Exactement.
Je n’avais même plus envie de les voir. J’ai tourné les talons en rouspétant :
— Eh ben ! C’est pas avec votre énergie que vous allez relever la France, je vous le dis !
Dans mon dos, la porte de la chambre de Romane a claqué sans qu’elle daigne me répondre.

Il ne restait plus que Papi-nard et franchement, ça ne m’emballait pas. Alors je suis allé sonner chez Fabrice.
Il a eu l’air très surpris de me voir. J’ai bien compris qu’il hésitait à me laisser entrer. C’est normal, remarquez, je l’ai menacé plusieurs fois de porter plainte s’il ne déplaçait pas ses poules de l’autre côté de son jardin parce que l’été, on n’entend qu’elles et surtout, elles attirent les mouches. Il faut dire que maintenant, il en a sept, des pondeuses ! Je ne sais pas ce qu’il peut fabriquer avec autant d’œufs ! Ou alors il est ovophile, je ne sais pas...
Après quelques banalités, il m’a demandé ce qui lui valait ma visite et j’ai sauté sur l’occasion de me confier enfin. J’ai tout déballé. Le médecin, les analyses, ma peur, les résultats, le verdict... et puis mon annonce et la réaction désastreuse et incompréhensible de ma famille... Il me regardait, hochait la tête, regardait sa montre en essayant au début de ne pas paraître impoli, puis avec insistance. Quand enfin mon flot de paroles s’est tari, il a ponctué mon monologue d’un « très bien, très bien, tout cela est très bien » et puis il est allé rouvrir sa porte, me congédiant donc avec une grossièreté que je ne lui aurais pas imaginée.
Je n’ai pas bougé de son canapé ; je me suis mis à pleurer. D’abord, les larmes ont coulé sans que je m’y attende, puis à gros bouillons et bientôt je sanglotais comme un enfant privé de son doudou. Fabrice était gêné. Il se raclait la gorge. Tournait sur lui-même, se dandinait d’un pied sur l’autre. Et puis il a fini par s’agacer, lui aussi. Il m’a demandé de sortir sur le champ.
Je n’ai pas demandé mon reste, je suis parti furieux en crachant sur ses rosiers, et me suis fait la promesse d’aller déposer la plainte qui lui pendait au nez, dès le lundi suivant.

Ce soir-là, éprouvé par le manque d’empathie de tous, je n’ai dîné que du bout des lèvres. J’étais abattu. Je me demandais comment on avait pu en arriver à un tel gâchis. Le bœuf bourguignon était fameux, mais j’ai préféré m’en priver, touchant à peine à mon assiette, pour manifester mon dépit, et je me suis bien gardé d’en faire le compliment à Claire. Je ne m’abaisse jamais à ça !
Dès le repas terminé, j’ai dit que j’allais me coucher. Ma santé étant mauvaise, même si ça n’intéressait personne, il fallait que je me repose. Claire a soupiré, résignée, et Romane a explosé comme un feu d’artifice dans la cuisine :
— Tu nous saoules ! Ça fait trois fois que tu dois mourir, cette année ! Eh ben t’as qu’à mourir à la fin !
Elle s’est levée en faisant tomber sa chaise et on a encore entendu sa porte claquer... Lennie, silencieuse, gardait le nez dans son assiette, Bernard en a profité pour s’éclipser, et ma femme me regardait mi-colère, mi-chiffon...
— Ben quoi ? ai-je demandé... c’est vrai ! Le docteur Petitjean a dit que j’avais du mauvais cholestérol !
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A. C.H. · il y a
🤣🤣🤣
Pauvre Henritounet !
Vous être bien drôle Djenna !

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Djenna Buckwell · il y a
Merciiiiiii 🥰
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Marie Quinio · il y a
(Hihi je l'avais déjà lue mais je ne comprends pas pourquoi le "lu et aimé" n'apparaît pas) Je l'aime cette chute, pauvre pitchounet qu'il est, incompris dans sa grande douleur ;)
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Djenna Buckwell · il y a
Merci Marie.
Je pense que tous les "J'aime" ont sauté lors de la cyber-attaque.

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Élodie Torrente · il y a
:-)
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Plumazur Caroline · il y a
Ah j'adore ! J'ai relu votre texte avec plaisir... C'est fluide, captivant, grinçant Merci ;)
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Djenna Buckwell · il y a
Merci beaucoup Caroline !
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JLK · il y a
Bien, la chute.
Remarque : Il y a quelquefois abus du verbe "être" :
"C'était du délire. Je pensais que notre couple était solide, que nous étions complices et solidaires. Et tout d'un coup c'était le vide."
"C'était un samedi un peu gris. Mes filles, Romane et Lennie, étaient enfermées dans la chambre, plus spacieuse, de Romane. Ma femme était affairée..."

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Djenna Buckwell · il y a
Oh !!! Merci infiniment JLK, je serai vigilante pour mes prochains textes. Malheureusement je crains avoir abusé aussi pour celui que j'ai terminé il y a quelques jours 😞
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JLK · il y a
Ça se corrige aisément. Par exemple :
"C'était du délire. Je croyais notre couple solide, je nous pensais complices et
solidaires. Et tout d'un coup, le vide."
"Ce samedi un peu gris, mes filles Romane et Lennie étaient enfermées dans la
chambre, plus spacieuse, de Lennie. Ma femme planchait sur je ne sais quelle recette
et Bernard se curait le nez devant une série américaine."

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Djenna Buckwell · il y a
Oui oui ! Bien sûr !! C'est trop tard pour le texte que j'ai envoyé mais je le garde en tête pour les prochains. Merci pour ta précieuse remarque !
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JLK · il y a
Quand on peut rendre service...☺
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Lana Svetlana · il y a
J'aime bien cette nouvelle.
Premièrement, je trouve que la nouvelle est accessible pour tout le monde, car le langage utilisé peut être compris par un débutant en français
Deuxièmement, elle est comique et la chute peut faire sourire le lecteur avec cet ascenseur émotionnel
Troisièmement, cela peut faire comprendre aux personnes impulsives qu'ils peuvent très vite nous agacer avec leur demande d'attention.
bonne continuation

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Djenna Buckwell · il y a
Merci beaucoup beaucoup !!!
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Romaric Filsraads · il y a
C'est insupportable une personne se plaignant en permanence de sa santé surtout quand son corps le contredit et que les médecins n'en vantent que les qualités. Ce texte a au moins le mérite de dénoncer cette détestable et maladive propension.
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Viviane Fournier · il y a
Je relis et je re-aime !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Hypocondriaque au dernier degré ! Je re-vote encore avec plaisir !
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Djenna Buckwell · il y a
Merci bien monsieur. Ou madame...
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Alraune Tenbrinken · il y a
Madame 😉
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Ombrage lafanelle · il y a
Je viens de découvrir votre texte, je ne sais pas comment je suis passée à côté. J'ai bien rigolé, et ça fait du bien! Votre personnage est campé dans celui qui aime se plaindre, j'ai bien aimé le cynisme et l'humour de ce texte
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Djenna Buckwell · il y a
Merci, c'est super gentil !!

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