Henri et le Jaq-kho magique

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Il y eut May, Verne, Klein, Vian, Genevoix, Stevenson et Druillet, Moebius, Corben... Puis Van Vogt, Wodehouse, Giono, Brown, Flaubert, Harrison, Steinbeck, Süskind, Maupassant, Renard, Gide  [+]

– Non !
– Tu iras !
D’un ton qu’elle voulait sans réplique, la mère de Henri entendait clore un sujet maintes fois abordé : il irait passer quelques jours chez ses grands parents. « Seule, je ne pourrais pas m’occuper de toi ; pendant tes vacances, moi, je travaille »
– Pfff... Tu parles de vacances ! Henri referma la porte de sa chambre et se traîna vers la fenêtre. Du septième étage de son immeuble il regarda l’extérieur : les trois autres bâtiments identiques au sien, tels de hauts murs, encerclaient le parking et l’aire de jeux. Une cage de foot bien fatiguée, du macadam craquelé et quelques îlots d’herbe, piètres témoins d’une pelouse depuis longtemps disparue, constituaient ce paysage fermé. Cerné par les voitures, le seul arbre encore debout dressait si péniblement les dernières branches tordues qui lui restaient qu’on l’aurait dit mort. Plusieurs copains tentaient de se hisser le long du tronc en s’agrippant à des moignons, tout en blessant de leurs chaussures l’écorce noirâtre éraflée en maints endroits. C’étaient les plus jeunes de la bande et il les jaugea avec condescendance : ça lui avait passé depuis longtemps !
Deux semaines ! qu’allait-il bien pouvoir faire seul, pendant tout ce temps ? les trois jours passés là-bas avec sa mère lui avaient déjà paru interminables : la ferme, à l’écart du petit bourg, n’offrait à ses yeux aucune distraction. Il aurait préféré aller chez son oncle, chez eux, au moins, ça bougeait, même si les sorties en montagne au-dessus de Pinsot le tiraient du lit à l’aurore. Mais ils travaillaient eux aussi.

Le lendemain, de trop bonne heure à son goût, et après deux correspondances de métro, Henri et sa mère prirent un train, destination la France Profonde. Tandis que la ville puis les faubourgs faisaient place à un paysage de moins en moins citadin, l’ allure augmenta pour atteindre un rythme élevé. Les yeux dans le vide, Henri, indifférent au défilement des bas-côtés de la voie, hypnotique à force de monotonie, laissa son esprit dériver vers de sombres pensées. Là-bas ses grands-parents vivaient à l’Age de la pierre : ils n’avaient qu’un ancien téléphone à cadran et une vieille télé noir et blanc, alors pour Internet !... Le forfait de son portable étant pratiquement épuisé, Il n’aurait que sa console pour jouer... « Meeerde ! j’ai oublié le chargeur ! ! »
Le train arriva en gare à point nommé pour masquer la montée de son désespoir. Houspillé par sa mère pressée de quitter le train, Henri la suivit de mauvaise grâce en traînant son bagage sur le sol. Ce premier changement les amena, après quelques hésitations, sur une autre voie où ils montèrent dans une autre voiture d’un autre modèle - plus ancien - aux couleurs vieillissantes. Le coup de sifflet réglementaire retentit, la rame s’élança avec effort et s’engagea sur une voie visiblement moins passante que la précédente. Aux arrêts plus fréquents, allaient et venaient des voyageurs dont l’apparence rurale s’affirmait au fil du voyage.
« le chargeur ! »
– Prépare-toi, nous descendons au prochain arrêt, prévint nerveusement sa mère, nous n’aurons que peu de temps.
Peu après, dans la diffusion d’une annonce à peine audible on put effectivement comprendre « une minute d’arrêt ». Le train ralentît fortement, attirant corps et objets vers l’avant ; dans un grincement de ferraille malmenée il s’arrêta sèchement et finit de déséquilibrer la mère de Henri, déjà debout, prête à descendre. Se rattrapant de justesse à la barre courant le long de l’étroit couloir, elle se tourna vers son fils :
– Alors, tu viens ?
Ils firent vite car leur compartiment était vers le milieu de la voiture, loin des portes de sortie. Valise au sol, à peine descendus, les portes se refermèrent et le train reprit péniblement son périple.
Tout en regardant sa mère pousser un soupir de soulagement, Henri observa les lieux : l’unique quai faisait face à la très modeste gare et ses souvenirs revenant, il montra de la main par où rejoindre le car qui faisait la correspondance :
– C’est par là, M’man.
– Merci, Henri-coco... Elle savait qu’il ne voulait plus de son surnom de bébé mais c’était sa façon de lui témoigner sa tendresse. Et pour elle : « Quand tu veux, tu es gentil ».
Le bruit caractéristique des roulettes de la valise les précéda lorsqu’ils traversèrent la minuscule salle d’attente pour rejoindre la “gare routière” qui, sur le parking, se résumait à deux emplacements réservés et à un abribus affichant de maigres horaires. Un car stationnait là, attendant d’éventuels voyageurs. Un panneau placé derrière le pare-brise indiquait sa destination : Cristilliant en Dersenne. M’man ne put s’empêcher, à la grande gêne de son fils, de demander confirmation au chauffeur. Les billets achetés, elle s’installa devant, et à contre cœur, le laissa aller au fond. Le regard vers l’extérieur, Henri fut gagné par des rêveries qui s’éparpillèrent un peu au hasard.
Le démarrage bruyant du moteur tout proche le ramena à sa triste réalité. Des vibrations incessantes et un fort relent de gaz d’échappement contraignirent le jeune garçon à quitter l’arrière du véhicule. Il alla s’asseoir près de sa mère qui se méprit sur les raisons de ce geste :
– Tu as fini de bouder ? tu sais, Sans-Sel et Bretelles seront très heureux de t’avoir quelques temps, ils ne t’ont pas vu souvent.
« Mes grands-parents... » Elle, Sans-Sel, toujours à faire attention à ce qu’elle mange, soucieuse de garder sa ligne ; lui, Bretelles, tout son contraire, à tel point que les ceintures n’ont plus de prise sur sa bedaine. Henri ne savait pas d’où venaient ces sobriquets, mais cela devait être vieux car il avait toujours entendu sa mère appeler ainsi ses parents. En repensant à son dernier séjour, il avait du mal à croire qu’elle était bien l’enfant de ce couple si mal assorti et qu’elle avait passé sa jeunesse dans cette vieille maison. Ces pensées et d’autres de la même veine durèrent le temps qu’il fallût pour arriver au village, sur la grand’place qui en était le centre.
A coté de l’église, le garagiste faisait office de taxi ; peu occupé comme il l’était, il put les emmener sur le champ au Payre Haut, lieu-dit où habitaient ses grands parents (y avait-il un Payre Bas ?). La camionnette qui les transporta empestait la paille humide et le lait tourné. Ses amortisseurs surmenés ne pouvaient plus avaler les innombrables nids de poule du chemin goudronné qui semblait tourner autour de chaque arbre. A la sortie d’un virage, ils virent trois maisons disposées en U : on y était. Les bâtisses parurent à Henri encore plus décrépites que dans sa mémoire et le coup de klaxon enroué du “taxi” finit de lui plomber le moral. Alerté par le bruit, le chat se réfugia au sommet de la colonne du bassin en pierre, planté au milieu de la cour. Sans-Sel sortit en toute hâte en s’essuyant les mains au tablier bleu marine noué à la taille ; la masse imposante de Bretelles apparut dans l’embrasure de la porte en l’épousant si parfaitement qu’ils se demandèrent un instant s’il pourrait la franchir. On s’embrassa à n’en plus finir (deux bises par joue !) et l’on descendit les bagages. Le garagiste resta un moment, promit de revenir à l’heure le lendemain puis repartit après avoir bu la “goûte” avec Bretelles.

Henri retrouva à l’étage la chambre qu’il avait occupé la fois précédente : vieille armoire, édredon, crucifix au-dessus du grand lit et couleurs fanées.
– La chambre de mes parents, rappela Sans-Sel. Elle croyait lui faire plaisir mais le jeune garçon trouva la remarque plutôt macabre. Dans un cadre ovale accroché au mur, la photo du couple – Elle, au premier plan, assise sur une chaise et Lui debout, derrière, une main sur le dossier – ne lui en parut que plus noire et grise. Henri déballa ses affaires, laissant sa console au fond de la valise... « le chargeur ! ». Sa mère avait sa chambre, celle de son enfance. Henri y entra avec un sentiment étrange fait de curiosité et d’appréhension mêlées. Quelques objets du passé finissaient leur vie dans cette pièce désormais inoccupée : une grande poupée de chiffons adossée à l’oreiller, des cartes postales de vacances punaisées au mur , un éventail de papier et un petit secrétaire dont le vantail s’abattait pour pouvoir écrire. Un grand nombre de livres de la Bibliothèque Rose au dos usé pour la plupart, emplissaient les étagères du meuble. Le garçon s’en approcha et le premier titre qu’il put lire - Martine en vacances - le fit battre en retraite.
Vint l’heure du dîner. Sans-Sel avait usé de ses talents pour préparer un repas sortant de l’ordinaire, allant jusqu'à confectionner un pain d’épices qui embaumait tellement qu’on aurait pu croire la maison faite entièrement en gâteau. Bretelles fît honneur aux plats et mangea avec conviction pour trois et même un peu plus car les deux voyageurs accusaient la fatigue d’une longue journée et sa femme ne salit qu’à peine son assiette :
– Cuisiner m’a coupé l’appétit avoua-elle dans un élan de contrition trop vif pour être vraiment sincère.
On passa du temps à discuter, puis la nuit venant, il fallut se coucher.
– D’autant que demain tu repars de bonne heure, fit Sans-Sel
– Quelle idée ! Comme si tu ne pouvais pas rester un peu ! renchérit Bretelles.
Ce à quoi leur fille riposta par un « Je - tra-vaille ! » bien senti.
Henri se retrouva seul face au vieux lit qu’il jugea bien assez épais pour en faire un trampoline. Au premier saut, en même temps que le sommier couinait affreusement, il glissa sur la housse de l’édredon et se retrouva les fesses sur le plancher.
– Henri ?
– Rien M’man, j’ai glissé sur le tapis...
Sa mère les quittant tôt, elle ne vint le réveiller que lorsqu’elle fût prête à partir. Les recommandations d’usage de dernière minute et les adieux teintés de reproches de ses grands parents firent naître chez Henri un sentiment de détresse totale, et quand la camionnette démarra il faillit s’élancer pour la rattraper... La dernière chose qu’il vit de ses yeux qui piquaient fut la main de sa mère s’agitant par la portière.

– Allez, viens... Elle est partie.
Henri suivit Sans-Sel qui retournait à la cuisine. Le petit déjeuner eut du mal à passer et la matinée fit de même en s’étirant à n’en plus finir. Après s’être ennuyé au jardin à repiquer des salades avec son grand-père, le garçon passa l’après midi à faire le tour de la ferme, située sur une petite butte. L’élévation quoique modeste offrait dans cette région peu vallonnée un horizon bien dégagé et le regard portait loin au dessus de la forêt entourant les bâtiments. En contrebas, de grands arbres qu’il prit pour des frênes attirèrent son regard. Ils élançaient vers le ciel leur ramure dense, droite, à la peau lisse et luisante et leurs branches basses descendaient si bas que la moindre brise les faisaient toucher l’eau du ruisseau sinuant entre leurs pieds. L’oubli du chargeur revint à son esprit. Il rentra.
Sur le chemin il croisa Bretelles revenant du pigeonnier, situé de l’autre côté du jardin.
– C’est quoi ces arbres ?
– Des hêtres, pourquoi ?
Dépité, Henri ne répondit pas. Son grand-père enchaîna :
– Au fait, bonne nouvelle : demain c’est la fête foraine sur la grand’place !
« Ça doit être grandiose, la fête foraine sur la Grrrand’Place ! ».

Le lendemain, donc, et sur le vélo de Bretelles, Henri se laissa aller le long des lacets de la route en pente douce qui l’amena vers la grand’place, vers la fête foraine. Le spectacle offert par les manèges correspondait bien à l’idée qu’il s’en faisait. Des autos tamponnantes poussives occupaient une bonne partie de la place, tandis qu’une chenille faisait tourner ses voitures dont le bois recouvert d’innombrables couches de peinture ressortait aux angles usés par des années de service. Henri s’approcha de la troisième attraction qu’il ne connaissait pas. Cela ressemblait à des chevaux de bois, mais des balançoires les remplaçaient, accrochées à des chaînes pendant du haut du manège. « Des balançoires, hé ben ! Génial ! ».
Une voix l’interpella :
– C’est toi, Henri, du Payre Haut ?
Il reconnut les garçons du Petit Poncet, la ferme voisine de celle de ses grands-parents et se rappela aussitôt le peu d’intérêt de leur compagnie.
Les deux frères s’approchèrent, lui sembla-t-il, un peu trop près, tous sourires.
– On fait un tour de pousse-pousse ?
L’intonation se voulait dégagée et en même temps persuasive. Henri en ressentit comme une vague menace, mais y avait-t-il danger ?
– heu... d’accord.
– Vas-y, passe devant, je t’invite.
L’aîné s’assit juste derrière lui et quand il y eut suffisamment de places occupées, le forain vérifia les sécurités et mit en marche le pousse-pousse, sérieux comme un pape. Et alors là, mes aïeux ! Ce fut terrible ! l’adolescent fut pris dans un tourbillon de sauts, de pirouettes et d’écarts en tous sens car son voisin de derrière, tel une mule détachait de ces coups de pieds dans son siège et le repoussait tant et si bien en tous sens, que l’infortuné Henri cria si fort de peur et de joie qu’on l’entendit jusqu’à Pampérigouste même ! Et pendant ce temps le pousse-pousse tournait, tournait... Les voltiges enfin terminées et les rires et moqueries des autres dans les oreilles, Henri courut se réfugier à l’arrière des manèges, hors de portée. Furieux d’avoir été piégé et honteux de ses cris, le garçon jetait des regards de tous côtés, craignant d’être rejoint. C’est ainsi qu’il le remarqua.

Un jeu. Un jeu d’adresse, une espèce de grande boîte en verre remplie d’objets à attraper avec une pince pendant à un fil et commandée par une manette extérieure. Tout était d’un aspect désuet, fané, rongé par les années, mais ce qui captait l’attention, c’était la décoration en arabesques, aux couleurs criardes, ornant le soubassement de l’enceinte vitrée. Henri s’approcha. Sur une des faces, un visage peint semblait le dévisager : le portrait d’un fakir ou d’un mage hindou avec un grand turban pourpre lui enserrant le front. Contrairement au reste, cette peinture était intacte, sans aucune éraflure ni usure apparente. Le plus étrange c’était les yeux, des yeux perçants qui semblaient suivre le garçon dans ses déplacements, le mettant mal à l’aise et l’attirant tout à la fois. Il voulut partir aussitôt mais derrière la vitre, au milieu des peluches, briquets et autres babioles il vit un CHARGEUR ! pour SA console ! Fébrilement il lut les instructions de l’appareil et fouilla ses poches à la recherche de monnaie. Il n’avait de quoi tenter sa chance qu’une seule fois. Il glissa la pièce dans la fente et manœuvra la pince lentement, avec toute la concentration dont il était capable. L’engin répondait par à-coups et ses mouvements saccadés semblaient bien hasardeux, mais l’affaire ne se présentait quand même pas trop mal. Quand la pince fut bien au-dessus de sa cible, il la lâcha pour qu’elle atteigne le chargeur tant convoité. Hélas ! sa course désordonnée la fit dévier de la trajectoire et elle s’agrippa à une vieillerie sans nom, prestement remontée et relâchée automatiquement dans un réceptacle où Henri la regarda sans comprendre. « Mon chargeur ! »...
A la place, une petite boîte en carton défoncée, aux couleurs délavées par le temps et aux angles usés par d’innombrables chocs semblait l’attendre.
Fin de la fête foraine.

Maudissant le vélo, la route, les deux frères et la terre entière, il rentra en pédalant comme un forcené. De retour à la ferme, il traversa la cuisine sans un mot et monta directement dans sa chambre. Là, il ne put s’empêcher de jouer sur sa console. Devinant quelque chose, Sans-Sel le suivit :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Ma console de jeux, c’est Jack Against The Horrific Beans.
– Une télé miniature ?
– Non, une console ! Des aliens avec O.G.R.E., leur Ordinateur Génétique de Recherche et d’Extermination, essaient de récupérer l’énergie de la terre pour alimenter leur vaisseau et détruire tous les humains.
–  ??
– Tu vois les rayons laser ?
– ?
– C’est avec ça qu’ils pompent tout ! O.G.R.E envoie sur Terre des graines de plantes mutantes à laser intégré. Elles grandissent super rapide et captent toute l’énergie de l’endroit. Après, elles l’envoient aux Aliens par les lasers et le coin où elles ont poussé devient un désert stérile.
– On dirait des haricots géants...
– Heu... si tu veux. Pour gagner, il faut tous les neutraliser, mais si un faisceau te touche...t’es mort !
– Tu y arrives ?
– J’suis au niveau deux : j’ai une poule qui mange les graines quand elles tombent par terre et un synthé dont la musique bloque les lasers un moment. Pour le trois, faut que je trouve la hache pour couper les haricots. Sa grand-mère le regarda un moment s’exciter sur le jeu puis retourna à sa cuisine.
La poule de Jack picorait des graines dorées à tout va, lui même courait en tous sens pour endormir les plantes avec le synthétiseur et puis... et puis l’écran s’assombrit, l’animation marqua le pas, et le jeu s’arrêta brutalement, batterie à plat .
Fin de la console.

Cela faisait à peine quelques centimètres de long et ressemblait à une toute petite boîte à chaussures avec son couvercle. Le dessus orné d’inscriptions à moitié disparues et collé tout autour par une large bande de papier jauni, l’ensemble était hermétiquement fermé. Glissant l’ongle du pouce entre les deux, il déchira la bande et ôta le couvercle de la boîte. L’épais carton gris avait été découpé dans les angles puis rabattu pour former les cotés, maintenus en place par des agrafes rouillées depuis si longtemps que des auréoles brunâtres tachaient le carton autour du métal oxydé. Ces détails attirèrent l’attention du garçon qui n’avait jamais rien vu de tel. A l’intérieur ? rien... rien, si ce n’était ce... ce noyau de cerise.
– Bonjour l’arnaque !
D’un geste rageur il referma la boîte et s’apprêta à la lancer dans un coin quand il crut voir le mot “ HARICOTS ” sur le dessus.
Intrigué, il tenta de lire le reste, mais les lettres à moitié effacées, rongées par le temps et l’usure formaient un texte bien énigmatique :

I IAP ICO ΓS MACIQJΞS
JAQ-KHO

AT ENT ON !
NL JΛMΛIS MANCΞR
ΛVLC UN AU ΓRΞ ALI V ΞN Γ
DΛNGΞP !

Après quelques efforts, Henri abandonna pour examiner de plus près le “ noyau ”. A le regarder attentivement, il ressemblait plutôt à une graine fripée, plus allongée que ronde, de couleur ivoire.
« Une graine, ça se plante... »

– Henriii ! A table !
En sortant de sa chambre, il capta des odeurs inhabituelles, fort agréables cependant. Du haut des marches, il entendit Bretelles faire son entrée à la cuisine. Sa voix résonna en montant dans l’escalier :
– Hum, ça sent la chair fraîche ! Qu’est-ce qu’on mange ?
– Pour nous, les restes d’hier et pour le petit, le pigeon que tu m’as apporté avec les haricots que j’ai ramassés.
– Des haricots ? les plants viennent juste de sortir de terre !
– Et ceux à coté du compost ?
– Je ne plante jamais rien de ce coté... Tu le sais bien !
Sans-Sel allait répliquer mais en voyant Henri, elle abandonna la discussion qui, elle le sentait, allait s’envenimer.
Son grand père lorgna ostensiblement sur son assiette tout au long du repas, si bien qu’il se sentit obligé de finir le pigeon dont l’aspect le rebutait quelque peu, au contraire des haricots qu’il dévora avec délices.
– Pour quelqu’un qui n’aime pas les légumes !
Bretelles revint à la charge :
– Ils viennent d’où ?
– La barbe !
Après la vaisselle, ses grands-parents allèrent faire leur sieste quotidienne, le laissant seul dans cette grande pièce. La cuisine devenue vide et silencieuse l’oppressa, il alla à sa chambre en montant l’escalier à toute vitesse ; là, ce fut pire, il redescendit en dévalant les marches quatre à quatre, terminant par un grand saut au dessus des dernières. Dehors, dehors !

Les champs. Le ciel. Le soleil... une sensation d’espace s’empara de lui. Un besoin irrépressible de mouvement le fit descendre vers le ruisseau. Il marcha quelque pas, et n’y tenant plus, se mit à courir frénétiquement. Plus il courrait, plus il voulait aller encore plus vite, ses enjambées se transformant en bonds de plus en plus impressionnants.
« Qu’est ce qui me prend ? »
Il arriva au bord de l’eau. Une force impérieuse attira son regard vers le haut, vers le ciel. Sur la pointe des pieds, le torse gonflé, il aurait voulu absorber tout cet espace, le faire sien. La cime des arbres semblait l’appeler. Brusquement, l’adolescent se mit à grimper au tronc le plus proche. Il progressa rapidement car une branche était toujours à portée de main ou de pied. Quand il se retrouva au-dessus des autres arbres il s’arrêta, hésitant. Un regard vers le haut, et son incertitude balayée, il se remit à grimper. Le tronc devenait mince et commençait à osciller sous le poids du garçon qui n’en continuait pas moins. Il fallait maintenant ramper verticalement, plaqué aux branches, poser mains et pieds le plus près possible de la tige, la taille des rameaux s’amenuisant dangereusement. Encore quelques mouvements et il fut bloqué, le regard fixé vers le haut, sentant toujours résonner en lui cet appel irrésistible. Il crut voir l’horizon se déplacer, les collines venir vers lui comme dans une danse où le soleil lui-même les accompagnait. Alors, au sommet de son arbre, au-dessus de tout, il lâcha prise et poussant avec ses jambes, tomba en arrière, vers le sol, le regard dans la lumière...

En ce début d’après-midi le Payre Haut était immobile et silencieux comme sait l’être la campagne aux heures chaudes de l’été. Immobile comme le seuil de la cuisine à la pierre surchauffée, polie, usée par tant et tant de passages, où se prélasse le chat toujours gourmand de chaleur. Immobile comme les volets tout juste entrebaîllés, avec dans leur ombre la fenêtre ouverte donnant sur le lit où, immobiles eux aussi, Sans-Sel et Bretelles reposent.
Silencieux comme le... heu... En tout cas, pas comme ce volatile (un pigeon ?) qui tente avec maladresse de pénétrer dans leur chambre en passant entre les volets. N’y arrivant pas, le voilà qui descend, hésite devant le chat, entre dans la cuisine et gauchement s’élance dans l’escalier, vers les chambres.
– Houn-rou !
– Hiii ! ! ! la voix perçante de Sans-Sel troue la quiétude de la maison. Fais le sortir !
– Haa ! ! ! sursaute Bretelles
– Houn-rou !
– Ouvres les volets ! Fais le sortir !
– Rrrr ! Rrrr ! gesticule Bretelles
– Houn-rou !
– Fais le sortiiiir !
– Il ne veut pas ! Faut-il que je me grimme pour lui faire peur ?
Pantalon à la main, moulinets au-dessus de la tête, Bretelles arrive enfin à chasser l’oiseau qui s’enfuit et disparaît derrière le toit de la grange.

Comme souvent dans les villages de campagne, l’église avec son haut clocher et les vieilles maisons avoisinantes sont le lieu de rassemblement de nombreux bisets. Changeant de toit à leur envie en se déplaçant en vol serré au-dessus des bâtisses, ils forment habituellement d’harmonieuses arabesques marines dont le bruit discret et velouté invite au calme ; en ce jour, point d’harmonie, point de calme, un de leurs congénères, comme un étranger, sème le trouble par ses mouvements erratiques incessants : il s’approche, ils l’évitent, se posent-ils sur un toit, les voilà repartis dès qu’il arrive, se mêlant à leurs figures aériennes, il les brise en les dispersant. Dans cette agitation, nulle sérénité, nulle roucoulade, mais mouvements nerveux et piaillements discordants. Semblant abandonner la poursuite de ses semblables, l’intrus se dirige vers la fête foraine où son arrivée provoque un certain amusement puis la pagaille autour du jeu au portrait de fakir dont il s’approche avec insistance comme s’il l’avait pris pour cible.
– Houn-rou ! Houn-rou !
Les garçons en profitent pour faire les braves devant des filles plutôt apeurées, craignant que l’oiseau se prenne dans leurs longs cheveux. A force de bousculades parmi les badauds, un forain finit par le chasser à grands gestes.
Le chemin reliant, à travers la forêt, le Payre Haut à la ferme du Petit Poncet n’est plus guère emprunté : l’herbe l’envahit, le coupe en maints endroits, et vu du ciel, le fait ressembler à une sorte de pointillés, de petites tâches claires montrant la direction à suivre entre les arbres. Ses bâtiments sont assez proches (et encore plus à vol d’oiseau) pour que l’on entende presque le père passer un savon à ses deux fils :
– J’t’en ficherais, moi, d’la fête foraine ! Et avec quel argent ? çui qui manque à mon portefeuille ?
– Et le foin, y va se r’tourner tout seul ? rajoute la mère.
L’ambiance n’est pas à la fête et les deux garnements, tête basse, subissent les remontrances bien senties de leurs parents.

Soudain, arrivant en rase-mottes, un oiseau passe juste au-dessus du plus grand des deux :
Plof !
Demi tour sur l’aile, direction le benjamin :
Plaf !
– Ah ! Le saligaud ! il m’a fienté sur la tête !
– A moi aussi ! J’en ai plein les ch’veux !
Bras levé et cailloux en main, ils cherchent le pigeon déjà hors de portée.

En cette fin d’après midi Henri est de retour à la ferme, il marche d’un bon pas tout en rajustant son short. Le voyant, Bretelles lui lance une boule de tissu :
– J’ai trouvé ton maillot de corps au bord du ruisseau, t’étais où ?
– Qu’est ce qu’on mange demain ?
– Des haricots et des patates, pourquoi ?

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Napoléon Turc  Commentaire de l'auteur · il y a
Une référence aux contes de notre enfance. Avez-vous remarqué les quelques clins d’œil camouflés au fil de la lecture ?
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Epiphane Avicenne · il y a
Très beau texte . Merci pour ces contes qui ressassent certains bons souvenirs . N'hésitez pas à me donner vos avis et voix sur mon récit
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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Napoléon Turc · il y a
Pour celles et ceux qui ont gardé leur âme d'enfant ! Merci d'avoir apprécié :-)
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Manon Despres · il y a
J'ai beaucoup apprécié.
Pouvez vous passer lire mon texte:https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-mystere-eternel
Merci!

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Marie Francois · il y a
Très belle histoire évoquant les contes de notre enfance. On se laisse prendre rapidement par ce sentiment de nostalgie que le texte éveille en nous. Bravo !
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à venir découvrir le texte d'une amie : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et encore bravo pour votre très belle plume !

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Napoléon Turc · il y a
Quelques souvenirs personnels participent à cette ambiance du "temps d'avant". J'espère que le coté humoristique ne vous aura pas échappé non plus. Merci de votre visite.
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Felix Culpa · il y a
Une belle histoire qui m'emmène dans un monde imaginaire ! Merci pour cette belle évasion !
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Napoléon Turc · il y a
Je me suis adossé à tout un tas de contes classiques pour développer cette histoire en la parsemant d'allusions. Merci d'y avoir été sensible.
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jean-marc chanrion · il y a
c'est agréable de te lire et ton histoire se montre divertissante, oté !
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Napoléon Turc · il y a
Hola, señor Juan-Marcos, merci d'avoir fait ce long voyage pour suivre les aventures de Henri ! :-)
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Meri Bastet · il y a
Vous êtes ma découverte du jour ! (merci d'être passé chez moi) j'ai adoré cette histoire et son écriture.
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Napoléon Turc · il y a
Du jour ? Je pensais de la semaine, voire du mois... Tant pis, je prends quand même. Merci :-)
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une histoire qui ne manque pas de pittoresque!
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Napoléon Turc · il y a
Merci d"avoir visité le site (pittoresque) !
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Ysyl · il y a
en temps de confinement , le temps de lire et de suivre Henri
pas d'expérience perso du pousse pousse , trop la trouille sans doute
mais suivre Henri et son atterrissage sur une autre planète est un bon moment , et le silence imperturbable des Sans sel et Bretelles devant l'ado , un mode de vie indestructible
à bientôt dans la lecture

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Napoléon Turc · il y a
Bien le bonjour, je suis heureux que tu aies pris le temps d'aller jusqu'au bout de l'aventure de Henri ! Comme tu peux le constater, la longueur (15 pages !!) doit en rebuter plus d'un(e), le compteur restant bien bas. Ça me déçoit un peu car je me suis bien amusé pendant l'écriture, notamment les clins d’œil aux classiques du genre, mais se sont les risques du métier. Merci d'être venue et d'avoir laissé ce commentaire sympa. Protégez-vous et portez-vous bien.
N.T.

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JAC B · il y a
J'ai adoré vous lire Napoléon, j'ai retrouvé le pousse-pousse (je l'appelais les tape/culs), qu'est-ce qu'on s'amusait bien sur ce manège! Et puis les prénoms de ces grands-parents, quelle trouvaille, les petits pois sauteurs (un gag de pif gadget quand j'étais petite...c'était il y a fort longtemps). Merci pour ce moment de lecture!
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Napoléon Turc · il y a
Sans sel et Bretelles sont une allusion à un conte des frères Grimm, mais lequel ? (TRÈS facile). La mésaventure du pousse-pousse est autobiographique et encore bien vive à mon esprit ! J'apprécie que vous ayez apprécié, et vous en remercie. :-)